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Critique de film
Le film

Les Rebelles de Fort Thorn

(Two Flags West)

Partenariat

L'histoire

Fin 1864 alors que la guerre civile fait encore rage mais que le Sud commence à s'essouffler. Dans un camp de prisonniers yankee de l’Illinois, le Capitaine Bradford (Cornel Wilde) propose à ses soixante prisonniers commandés par le colonel Tucker (Joseph Cotten) de les libérer sur parole à condition qu’ils s’engagent au sein de l’armée de l’Union pour aller combattre les Indiens. Ils refusent dans un premier temps mais finissent par accepter dans le secret espoir de pouvoir s'évader plus tard. Au Nouveau Mexique, ils arrivent au Fort Thorn dirigé par le Major Kenniston (Jeff Chandler), un officier aigri du fait d’être coincé dans cet arrière-poste alors qu’il aurait rêvé de gloire au combat. Il reçoit ces renforts avec soulagement mais cela ne l’empêche pas dans le même temps de prendre ses nouveaux soldats en grippe, haïssant tout autant les "rebelles" que les Peaux Rouges. Devant braver les brimades et les moqueries sans broncher, Tucker et ses hommes espèrent bien déserter à la première occasion ; elle leur est offerte quant on leur donne pour mission d’accompagner un convoi vers la Californie qu’ils sont chargés d’escorter jusqu’aux frontières de l’Etat. Elena (Linda Darnell), la veuve du frère du major Kenniston, en profite pour s’éclipser avec la caravane, ne pouvant plus supporter les avances pressantes de son beau-frère. Ayant constaté sa présence en tant que passagère clandestine, Tucker, la ramène au fort pour s’attirer la confiance de Kenniston et pouvoir plus facilement par la suite lui fausser compagnie avec ses hommes, qu’il espère bien conduire de nouveau au combat pour la victoire du Sud. En effet, il a rencontré dans la région des agents confédérés infiltrés qui tentent de faire la jointure entre le Texas et le Pacifique pour fendre le blocus qui étrangle l’armée sudiste. Alors qu'une autre mission leur est confiée, les confédérés en profitent pour se faire la malle ; mais à mi-parcours, on leur apprend que Fort Thorn est encerclé par les Indiens qui souhaitent se venger de l'assassinat par Kenniston du fils du chef de la tribu. Quelle décision prendre ? Continuer à fuir ou revenir sauver les habitants du fort ?

Analyse et critique

En cette fin de l’année 1950, les westerns militaires d’importance sortis sur les écrans pouvaient encore quasiment se compter sur les doigts d’une main ; ils allaient par contre se multiplier dans le courant de la décennie. Outre Fort Apache et She Wore a Yellow Ribbon, les deux chefs-d’œuvre de John Ford (quasiment l’inventeur de ce sous-genre), nous avions déjà pu voir les sympathiques réussites qu'étaient Massacre à Furnace Creek (Fury at Furnace Creek) de Bruce Humberstone et Embuscade (Ambush) de Sam Wood. Pour son deuxième western, le réalisateur qui nous avait offert le magnifique Nous avons gagné ce soir (The Set-Up) un an plus tôt s’emparait d’un fait historique peu connu et encore jamais abordé, celui de l’amnistie accordée aux prisonniers confédérés par Abraham Lincoln durant la Guerre de Sécession à condition qu’ils revêtent la Tunique bleue pour protéger les frontières en combattant les Indiens. Environ six mille soldats sudistes purent ainsi échapper aux difficiles conditions de détention en acceptant d'intégrer l'armée de l'Union en pleine guerre civile, préférant les vastes plaines de l'Ouest à leurs geôles nordistes.

Au vu du résumé de l’intrigue du film de Robert Wise, on imagine sans peine l’histoire assez passionnante qu’a dû écrire Frank Nugent à partir de ces faits historiques qui lui étaient encore inconnus seulement quelques années auparavant. Le 08 décembre 1863, le Président Abraham Lincoln proclama une amnistie pour les prisonniers confédérés qui pourraient ainsi regagner leur liberté à condition de s’engager sous les couleurs de l’armée unioniste pour aller défendre les frontières de l’Ouest contre les raids Indiens. Frank Nugent découvrit cette information en 1948 dans un ouvrage intitulé Fighting Indians of the West alors qu’il travaillait sur le scénario de La Charge Héroïque (She Wore a Yellow Ribbon) de John Ford. Il écrivit son récit après s’être fait confirmer cet épisode qui concerna plus de 6 000 soldats qui purent profiter de cette amnistie. Mais les sudistes envoyés dans ces garnisons reculés ourdirent en fait une conspiration pour ouvrir la route d’El Paso à la Californie, afin que les sympathisants californiens à leur cause puissent participer aux combats sans être bloqués par l’armée ennemie. Initialement intitulée The Yankee from Georgia, l’histoire de Nugent fut d’abord soumise aux pontes de la MGM qui semblèrent intéressés mais qui ne firent rien pour que le projet fut développé. En revanche, la 20th Century Fox acheta les droits avec dans l’idée de donner à Victor Mature le rôle du colonel Tucker. Précédemment, l’acteur avait été assez convaincant lorsqu’il portait déjà l’uniforme de l’armée américaine dans Fury at Furnace Creek. Mais c’est Joseph Cotten, l’acteur fétiche d’Orson Welles (dont Robert Wise fut un temps le monteur) qui le remplaça.

Outre Joseph Cotten, que l’on avait déjà rencontré dans un western dans Duel au Soleil (Duel in the Sun) de King Vidor et qui endosse ici le rôle du colonel sudiste, on trouve aussi au sein de la distribution la charmante Linda Darnell interprétant la femme autour de laquelle tournent les trois officiers les plus gradés du fort ainsi que Cornel Wilde, peu habitué du genre, et enfin Jeff Chandler que l’on avait déjà croisé quelques mois plus tôt dans le rôle de Cochise dans La Flèche Brisée (Broken Arrow) de Delmer Daves. Paradoxalement, il interprète ici un officier aigri, frustré d’être privé de combats et dont la haine envers les Indiens n’a d’égal que celle qu’il voue aux rebelles confédérés. Parmi les seconds rôles, de nombreuses têtes connues sont conviées comme celles de Jay C. Flippen, Dale Robertson, Noah Beery Jr. et même Arthur Hunnicutt. Un casting assez riche donc, mais dont malheureusement personne n’arrive à s’extirper. Robert Wise a-t-il donné la consigne de jouer avec retenue ? Si oui, la sobriété exagérée de chacun fait tout simplement que nous avons d’énormes difficultés à ressentir de l’empathie pour n’importe lequel des protagonistes qui nous paraissent tous assez ternes. Si Jeff Chandler fait un peu plus forte impression, c’est qu’il tient le rôle le plus ambigu ; mais quand on le compare au personnage similaire du colonel Thursday joué par Henry Fonda dans Fort Apache, le résultat n’est pas en sa faveur.

Et puis si l’histoire avait du potentiel à revendre, le film est loin de tenir toutes ses promesses, la faute en incombant avant tout au pourtant excellent cinéaste qu’est Robert Wise dont la direction d’acteurs fait déjà penser qu’il semblait peu concerné. Mais il ne s’en cache pas puisque de son propre aveu, il avouait se sentir guère à l’aise dans le western. Pour pallier cela, il a reporté toute son attention sur l’esthétique du film avec l’aide de son chef opérateur Leon Shamroy, l’un des plus prolifiques de la Fox, qui a notamment éclairé pas mal de films du cinéaste maison, Henry King. Il est évident que le noir et blanc est somptueux, que les éclairages sont splendides (il n’y a qu’à voir la première séquence au sein des baraquements de la prison à travers les planches desquels filtrent les rayons du soleil, ou celle au cours de laquelle Jeff Chandler part se sacrifier en traversant un brouillard nocturne) et que les paysages font parfois penser à des tableaux. Mais alors que chez Ford la nature semble être un personnage à part entière, avec sa poésie et sa vie propre, ici elle paraît figée par le fait d'être filmée avec un formalisme desséché, sans âme. Two Flags West est un film qui manque surtout singulièrement de vie : le montage et le découpage des séquences d’action semblent privés de vigueur, un comble pour le génial monteur d’Orson Welles. Le reste, très bavard, ne s’avère pas bien plus passionnant faute à des dialogues sans relief et à des situations finalement moins passionnantes qu’elles semblaient l’être sur le papier ; le "quadrilatère" amoureux entre autre ne nous procure qu’assez peu d’émotions.

Par son évocation de la vie quotidienne au sein d’un fort à la fin du XIXème siècle, on pense beaucoup à John Ford mais un Ford sans chaleur et sans vie. Cela dit, il s’agit plus d’un western raté que d’un mauvais film, loin de là. Avec une telle distribution et une plastique superbe, il aurait été dommage d’aboutir à un fiasco. Donc le film se suit quand même sans problème ; on risque juste de s’y ennuyer à plusieurs reprises faute à un script de Casey Robinson - scénariste ayant beaucoup travaillé avec Michael Curtiz) - qui se perd trop souvent dans des rivalités et des jalousies entre officiers et des intrigues sentimentales sans intérêts. Mais le fait de ne pas donner une chance à ce Two Flags West nous aurait privé d’une attaque indienne finale d’une redoutable efficacité, d’une brutalité et d’un réalisme encore rarement rencontrés pour ce genre de séquences. De plus, la dernière action entreprise par le personnage joué par Jeff Chandler force le respect en évitant d’autres massacres et morts inutiles. Un très beau final pour un film décevant dans l'ensemble mais loin d'être déshonorant.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

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Par Erick Maurel - le 16 juin 2012