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Critique de film

L'histoire

Miss Giddens, une gouvernante, est chargée par un homme de la garde de ses deux petits neveux dans la grande et majestueuse propriété de Bly. A son arrivée, les rapports entre Miss Giddens et les deux enfants - Miles et Flora - sont parfaits. Mais peu à peu, Miss Giddens découvre le passé trouble de l'inquiétant - et forcément très "victorien" - manoir de Bly. Les enfants, quant à eux, ont des réactions de plus en plus étranges et Miss Giddens apprend les morts récentes et mystérieuses de l'intendant et de la précédente préceptrice, Peter Quint et Miss Jessel. Elle découvre également les relations ambigües que ces deux personnages entretenaient avec les deux enfants...

Analyse et critique

Une berceuse envoûtante, secrète, chantée par une voix d'enfant ouvre sur un écran noir le film de Jack Clayton. Dès les premiers instants, on est happé par une atmosphère, une ambiance...

Jack Clayton est un cinéaste inégal. Parmi sa filmographie composée majoritairement d'adaptations littéraires, on distingue Gatsby, le magnifique (luxueuse et sage adaptation de Fitzgerald), Les Chemins de la haute-ville (qui vaut l'Oscar de la meilleure actrice à Simone Signoret) et trois autres films (ses meilleurs) qui touchent de manière plus ou moins étroite le thème de l'enfance : Cinq soirs à neuf heures en 1967 (un film étrange, très beau, à la limite du fantastique), La Foire des ténèbres en 1983 (une production Disney ambitieuse adaptée de Bradbury) et ce qui peut être considéré comme son chef-d’œuvre, Les Innocents.

L'une des particularités du film de Jack Clayton réside dans le fait qu'il s'agit d'une oeuvre que l'on pourrait qualifier de fantastique pur. Il partage d'ailleurs cette particularité avec le magnifique La Maison de Diable de Robert Wise. Les Innocents multiplie les exemples permettant de définir un fantastique cinématographique. Prenons la séquence du cache-cache par exemple. Miss Giddens s'amuse à jouer à cache-cache avec les enfants. Elle se cache entre des rideaux et une fenêtre, quand soudain elle sursaute car elle voit apparaître le visage d'un homme derrière la vitre. Tous les sons autour d'elle disparaissent le temps de cette apparition, laissant place à une sorte de souffle malsain et indéfinissable. Prise de panique, elle ouvre la fenêtre et jette un coup d'œil dehors. Les sons quotidiens reviennent. Il n'y a personne à l'extérieur... Ainsi l'apparition de cette homme est un événement. Miss Giddens est certaine de l'avoir vu. Mais elle doute, elle hésite. Était-il le fruit de sa folle imagination ? Lui a-t-on caché la présence d'un homme dans le château ? Puis, au fur et à mesure de l'intrigue, elle apprend qu'elle aurait pu apercevoir quelqu'un de mort. Aurait-elle alors vu un fantôme ? Elle éprouve donc à ce moment-là un doute, une hésitation.

A chaque apparition des "fantômes", Jack Clayton à recours à une mise en scène de la rupture en créant ainsi un monde double et fascinant. Il utilise toutes les possibilités et la puissance des effets cinématographiques pour faire planer un doute, une hésitation dans l'esprit du spectateur. Ainsi le temps de ces apparitions fantomatiques, les bruits, les sons quotidiens sont remplacés par un grondement et un souffle étrange (cf. la partie de cache-cache), un halo de lumière et l'usage d'un subtil et léger ralenti viennent troubler l'image (cf. l'apparition en haut de la tour), tout cela dans le but de distiller un doute, une perplexité dans l'esprit du spectateur. Miss Giddens est-elle folle ? Ces apparitions sont-elles le fruit de son esprit malade ? Les fantômes existent-ils réellement ? Les enfants sont-ils possédés par ces fantômes ? Jusqu'à la dernière image et le final bouleversant, le film garde son mystère. Portrait psychologique ou preuve de l’existence d'un autre monde ? Le doute demeure : c'est le fantastique pur.

« Si telle apparition n'est que le fruit d'une imagination surexcitée, c'est que tout ce qu'il environne est réel. Loin donc d'être un éloge de l'imaginaire, la littérature fantastique pose la plus grande partie d'un texte comme appartenant au réel. » (1)

C'est en fait l'isolement d'un événement surnaturel, inexplicable, au sein d'un environnement réel qui rend possible le doute, l'hésitation, et donc par conséquent le fantastique. C'est l'intervention, l'irruption d'un événement étrange au sein d'un environnement banal, réel. Toutes les apparitions fantomatiques perçues par Miss Giddens sont accompagnées dans la mise en scène par une forme de rupture entre un monde réel et un autre, surnaturel, imaginaire et inconnu. Un monde qui se situerait de l'autre coté d'un miroir (miroirs, glaces et reflets sont très présents dans le film). Pour illustrer cette rupture dans la mise en scène, observons la séquence de la première apparition dont est sujette Miss Giddens.

Alors qu'elle est en train de se promener dans le jardin du manoir, Miss Giddens aperçoit - ou croit apercevoir (hésitation fantastique) - un homme en haut de l'une des tours du château. Cette apparition est mise en scène par une rupture avec d'un côté un monde serein, quotidien et réel, et de l'autre un monde incertain, étrange, surnaturel. Juste avant qu'elle n'aperçoive l'homme en haut de la tour, Miss Giddens cueille des roses. Tout ce qui l'entoure semble réel, tout du moins normal dans la diégèse, dans l'univers du film. On entend le chant des oiseaux, ainsi que celui d'une petite fille (Flora). Miss Gidens sourit à l'écoute de ce chant, ce qui nous permet d'affirmer sa présence, son existence, même s'il provient du hors champ. Soudain, elle découvre dans le massif une statue d'enfant de la bouche duquel sort un cafard. Elle est prise d'un sursaut de dégoût à la vue de cette image puis, comme par enchantement, tous les sons (chants, oiseaux, etc) disparaissent. Miss Giddens, surprise, tourne sur elle-même, se demandant ce qui se passe. Elle lève les yeux vers le bord haut du cadre. Un rayon de soleil passe devant ses yeux. Nous voyons à présent ce qu'elle voit : une tour du château avec la silhouette d'un homme sur les bords. Ce plan est filmé en très léger ralenti et avec des halos de lumière créant une vision trouble et presque floue. On revient alors sur le visage de Miss Giddens en gros plan, mettant la main sur le front afin d'éviter l'éblouissement du soleil. Un deuxième plan de la tour nous montre à nouveau la silhouette de l'homme entouré de pigeons voletant autour de lui. Cette phase d'apparition est accompagnée par des bruits graves de grondements, totalement irréels et méconnaissables, exagérés par un effet de réverbération. Retour sur Miss Giddens, cette fois filmée en plan d'ensemble au milieu du jardin. Elle titube et fait tomber sa paire de ciseaux dans un petit bassin d'eau. C'est avec le bruit de cette action que, brusquement, les sons d'oiseaux et le chant de la petite fille se refont entendre, comme avant l'apparition.





 

On relève deux ruptures avec le réel dans cette séquence. Une rupture visuelle et une rupture sonore. La rupture visuelle est très marquée par l'utilisation du halo de lumière. Cette marque de la photographie et de la lumière dure le temps de l'apparition, ce qui par conséquent isole cette apparition par rapport aux moments qui l'entourent : l'avant et l'après. Mais cette rupture avec le réel est beaucoup plus frappante par l'utilisation du son. La brusque coupure des bruits qui rattachent le personnage de Miss Giddens au réel, au monde réel, et leur brusque réapparition marquent bien une frontière entre deux mondes. L'un quotidien, l'autre, inconnu, étrange. Cet arrêt brutal du son, cet usage du ralenti et d'effets lumineux dans l'image semblent créer un arrêt du temps, plus précisément un blocage du temps. Comme si ce moment d'apparition était situé hors de la diégèse du film, hors du récit. Le fantastique est bien là. Car il y a une double implication quant au doute et à l'hésitation. Celle de Miss Giddens, qui d'ailleurs ne trouvera pas d'homme sur la tour, et celle du spectateur, qui dans un processus empathique ressent les mêmes doutes que Miss Giddens. C'est l'isolement de cette apparition par rapport à un environnement réel qui rend possible cette hésitation, qui crée le fantastique. Favorisant les passages de l'humain à l'inhumain du surnaturel. Et cela à la fois dans le récit et dans l'esprit du spectateur. Ainsi fantastique et réel sont loin de s'opposer. L'un dépend de l'autre. Le fantastique dépend d'une perception particulière du réel, et sans cette perception il n'existe pas.


Cette idée de rupture se prolonge par celle de contamination. La contamination des enfants par les adultes est une thématique qui revient tout au long de la carrière de Jack Clayton, des enfants de Chaque soir à neuf heures contaminés par un père absent et alcoolique à ceux de La Foire des ténèbres pervertis par un maître de cérémonie charismatique et diabolique. Dans Les Innocents, cette contamination est double. Durant tout le film, Miss Giddens pense que les enfants ont été pervertis par les anciens domestiques. Les insultes que Flora profère, le comportement insolite, étrange et presque adulte de Miles (à ce titre les différents échanges entre Miss Giddens et le jeune Miles atteignent des sommet d’ambiguïté et se révèlent assez audacieux pour l'époque), tout cela tend à faire croire que les enfants sont possédés par les esprits pervers de Miss Jessel et de Peter Quint. Mais Miss Giddens ne fait-elle pas la même chose en faisant resurgir la mort de ses deux prédécesseurs ? Miss Giddens, femme frustrée, solitaire, vieille fille (dans la lignée de ce que l'on a appelé les vierges folles des années 60, comme Catherine Deneuve dans Répulsion en 1965) n'est-elle pas, à son tour, en train de pervertir ces enfants en voulant sans cesse les protéger des apparitions fantomatiques qu'elle est peut être la seule à voir ? Encore une fois rien n'est sûr, le doute plane, toutes les interprétations sont possibles.

Le film repose sur le talent de quelques grands noms : le compositeur Georges Auric qui signe une berceuse envoûtante, le chef opérateur (et futur réalisateur) Freddie Francis qui propose un travail admirable sur le noir et blanc, et pas moins que Truman Capote au scénario. Le tout est encore relevé par une interprétation hors pair avec une grande Deborah Kerr en gouvernante douce, de plus en plus rigide (frigide?) et instable, et un troublant Martin Stephens dans un nouveau rôle diabolique quelques années après sa prestation dans Le Village des damnés de Wolf Rilla.

Loin des délires baroques et spectaculaires des productions Hammer de la même époque, tout concorde à faire de ces Innocents un sommet du film d'épouvante gothique et psychologique. Le film de Clayton pourrait représenter sans conteste la quintessence du fantastique au cinéma. Riche, complexe, d'une inventivité formelle exceptionnelle et ayant inspiré des générations de cinéastes du genre (on pense au beau film Les Autres d'Alejandro Aménabar), Les Innocents n'a pas fini de nous fasciner par sa beauté secrète et vénéneuse et son atmosphère trouble et inquiétante. En bref, un très grand film à redécouvrir d'urgence !


(1) Tzvetan TODOROV, Introduction à la littérature fantastique, édition du Seuil, Paris, 1970, page 176

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : action / theatre du temple

DATE DE SORTIE : 15 juillet 2015

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