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Critique de film
Le film

Les Aventures de Robert Macaire

Partenariat

L'histoire

An de Grâce 1825. Robert Macaire et son fidèle Bertrand arpentent les campagnes, l'estomac dans les talons. Un orage s'annonce. Chassés par une fermière à qui ils font l'aumône, ils trouvent refuge dans une riche demeure abandonnée. Ils volent des habits et, débarrassés de leurs hardes et richement vêtus, retournent à la ferme voisine où ils se font passer pour le Vicomte de la Tour Macaire et son intendant Picard. La famille de paysans est encore sous l'émoi du récit que vient de leur faire la grand-mère, celui des terribles méfaits des bandits Macaire et Bertrand... Effrayés par l'arrivée des inconnus, ils sont rapidement amadoués par les beaux atours et les jolies tournures de phrase des deux filous. Le soir même, Macaire et Bertrand sont amenés à secourir une jeune femme tombée au fond d'un ravin qui se révèle être Louise de Sermeze, la fille du Marquis du même nom.

Macaire et son complice, après avoir dérobé pendant la nuit l'argent de leurs hôtes, sont invités par le Marquis dans sa magnifique demeure. Quelques jours plus tard, le cambriolage du château voisin de Valecure est connu, ce qui éveille les soupçons de René, le frère de Louise, qui voit d'un mauvais œil ce Vicomte sorti de nulle part faire la cour à sa sœur. De son côté, Bertrand s'entend plus que bien avec Victoire, une des servantes du château, ce qui provoque la colère du brigadier Verduron qui a également des vues sur l'aguichante demoiselle. L'étau se resserre autour des deux malandrins et lors d'un bal donné par le marquis, les masques tombent et Macaire ne doit son salut qu'à la complicité de Louise. Il prend la fuite mais son ami Bertrand est arrêté par les gendarmes...

Analyse et critique

Après le film exotique (Le Lion des Mogols) et le mélodrame (Le Double amour), Jean Epstein s'attaque - toujours sous l'égide d'Albatros - à un autre genre extrêmement codifié : le film d'aventure historique. Epstein adorait adolescent les récits d'Arsène Lupin et de Fantomas, et mettre en scène les aventures du bandit Macaire est un moyen pour lui de se glisser dans cette tradition feuilletonesque française. Il met ainsi en scène avec un plaisir évident un scénario de Charles Vayre, une adaptation de plusieurs des épisodes de L'Auberge des Adrets, une pièce écrite en 1823 par Benjamin Antier et qui a déjà été adaptée en partie par Méliès vers 1906.

Il signe l'un de ses films les plus imposants en terme de production, avec de nombreux décors, des costumes à foison et une durée qui approche les trois heures et demi. Une durée peu habituelle qui rapprocherait le film du sérial si en guise des cinq aventures de Macaire on n'avait pas affaire à une seule et même histoire découpée simplement en cinq chapitres (Une étrange nuit à la ferme de Sermeze, Le Bal tragique, Le Rendez vous fatal, La Fille de bandit et le final qui ne porte pas de titre). Les trois premières parties se déroulent sur une période resserrée de quelques jours tandis que les deux dernières se passent une quinzaine d'années plus tard. On a donc affaire à une histoire très classique dans sa narration, l'ellipse qui sépare le récit en deux blocs étant une figure très répandue dans la tradition littéraire du récit d'aventure, de Don Quichotte (auquel le film n'est pas sans faire penser par endroit) aux Misérables.


Epstein, qui adore travailler sur la temporalité, joue à quelques endroits sur l'éclatement de la chronologie classique. Dans la première partie, un flashback raconte le passé de brigands de Macaire et Bertrand. Plus tard, une autre série de flashbacks vont venir raconter les évènements marquants des dix-sept années qui séparent la troisième et la quatrième partie. Ces quelques séquences qui viennent rompre la chronologie sont toujours le fait d'un personnage racontant un récit, d'abord la vieille fermière qui narre les méfaits des deux gredins, Macaire ensuite qui se remémore les mésaventures d'après son arrestation. Mais tout comme l'histoire racontée par la vieille fermière est une évidente déformation de la réalité, ce que raconte Macaire peut tout aussi bien être mis en doute par le spectateur. La réalité des faits n'a guère d'importance, seul compte le plaisir de l'histoire et le plaisir pris à la raconter.

Et d'évidence, Epstein s'amuse beaucoup à nous narrer les tribulations de son duo. Il multiplie les scènes cocasses (la plus amusante restant celle où Macaire et Bertrand, déguisés respectivement en Saint et en Porc, terrorisent une radine fermière) et sa mise en scène légère et élégante épouse les rebondissements improbables de l'intrigue. Epstein parvient à éviter les pièges de la grosse production et le film se déroule avec une évidence étonnante, le cinéaste ne forçant jamais le trait mais œuvrant par touches légères. Sa mise en scène est par ailleurs très simple, presque dénuée de tout effet. Le visage de Louise qui s'ouvre en surimpression et qui donne le sentiment d'un cri qui parvient à Robert, une superposition d'images de victuailles sur les visage de Bertrand torturé par la faim, quelques effets de flou... Epstein se glisse dans un classicisme total mais qui se révèle de bon aloi au vu du sujet du film.


Car ce qui compte, ce n'est pas la prouesse de la mise en scène mais la recherche du plaisir simple du spectateur. L'essentiel du travail tient au soin apporté aux costumes et aux décors et à la recherche des meilleurs extérieurs, Epstein optant ensuite pour des solutions de mise en scène qui n'ont d'autre but que de mettre en valeur ces différents éléments. Il porte la même attention à ses acteurs, Jean Angelo en tête, sorte de Jean Dujardin avant l'heure qui offre une prestation pleine de fraîcheur et de verve et qui parvient au-delà de la truculence de son personnage à lui conférer par moments une étonnante épaisseur.

On suit ainsi avec un plaisir sans cesse renouvelé les tribulations de nos deux héros, et ce malgré une intrigue parfois répétitive et par moments inutilement rallongée. Ce plaisir tient aussi beaucoup au duo Macaire / Bertrand qui fonctionne à merveille. D'une part car leurs relations se révèlent aussi riches qu'étonnantes, bien loin du rapport inversé entre maître et serviteur que l'on trouve souvent au centre de la comédie classique. D'autre part car la complicité des deux acteurs est évidente, ils se glissent à merveille dans la peau de leur personnage et leur donnent une saveur toute particulière de part la modernité de leur jeu.

On s'amuse beaucoup à voir Macaire ne jamais se défaire de sa pose de grand homme et de la façon dont Bertrand s'accommode des basses besognes qui lui sont confiées. On rit de voir comment Macaire et Bertrand profitent de la bigoterie d'une fermière, se jouent des autorités militaires, du patriotisme, de la bêtise des bourgeois. Un sympathique esprit anar flotte sur le film et l'on s'attache vraiment à ces deux brigands qui refusent avec panache toute forme d'autorité.

Epstein parvient avec ces Aventures de Robert Macaire à retrouver quelque chose du sentiment de jouissance qui s'empare de l'enfant lecteur lorsqu'il s'identifie au héros d'un récit et partage ses aventures extraordinaires. Il y a souvent chez le cinéaste ce mouvement vers l'enfance, cette tentative de retrouver et de transmettre les sensations qui le submergeaient alors, que ce soit à la lecture d'un roman ou lorsqu'il découvrait pour la première fois les côtes bretonnes. C'est cette sincérité et cette fraîcheur qui font que, malgré sa durée excessive et son classicisme quasi total, ces Aventures... n'en demeurent pas moins un vrai plaisir de spectateur.

À suivre...

Revenir à l'introduction de Jean Epstein partie 1 :  Chez Albatros

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La fiche IMDb du film

Introduction à l'oeuvre de Jean Epstein

Par Olivier Bitoun - le 9 juin 2014