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Critique de film
Le film

Le Vent de la plaine

(The Unforgiven)

Partenariat

L'histoire

Rachel (Audrey Hepburn), qui a été recueillie bébé par Matilda (Lilian Gish), vit dans une région sèche et désolée du Texas auprès de ses trois frères de lait, Ben (Burt Lancaster), Cash (Audie Murphy) et Andy (Doug McClure). Elevant chevaux et bétail, la famille arrive relativement bien à s'en sortir et semble vivre en bonne harmonie. On prépare même dans l'allégresse les probables futures fiançailles de Rachel avec Charlie, l'un des fils du plus proche voisin, Zeb Rawlins (Charles Bickford). Un jour qu'elle est partie chevaucher dans la plaine, Rachel tombe sur un fantomatique cavalier (Joseph Wiseman), sorte d'oiseau de mauvais augure vêtu en confédéré et semblant tenir des discours d'illuminé ; tout en restant assez flou, il lui dit connaître ses véritables origines qui, si elles étaient dévoilées, pourraient attirer le malheur sur la région.

 Interloquée, Rachel s'en retourne raconter cette rencontre à sa mère qui semble bouleversée. Il n'empêche que la vie continue sans qu'un quelconque secret ne transpire. Puis un matin, des Indiens Kiowas viennent sur le pas de la porte demander à échanger Rachel contre quelques uns de leurs chevaux ; elle serait en fait la sœur d'un des guerriers de la tribu, et ils souhaitent que la jeune femme réintègre cette dernière. Pour Ben, il n'en est certainement pas question, quitte à devoir combattre pour la garder d'autant qu'il n'est pas insensible à ses charmes. Alors que la nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre, la communauté des Blancs, sentant un danger imminent, commence à éprouver de l'hostilité à l'égard de Rachel et souhaiterait qu'elle soit chassée afin qu'il n'y ait aucun risque de conflit avec les "sales peaux rouges"...

Analyse et critique

En 1951, John Huston mettait en scène La Charge victorieuse (The Red Badge of Courage), sa première semi-incursion dans le genre d'après le célèbre roman éponyme de Stephen Crane (certains auraient aussi pu évoquer Le Trésor de la Sierra Madre qui selon moi lorgne plus du côté du film d'aventures). Le cinéaste nous conduisait alors pour la première fois sur les champs de bataille de la guerre de Sécession et nous plongeait au cœur de l’action (ou de l’inaction) en compagnie de simples soldats qu’il suivait de très près, fouillant leur intimité jusqu’à aller sonder leurs rêves, tout en restant - second paradoxe - à la limite du documentaire. La Guerre Civile américaine avait bien évidemment été abordée à maintes reprises au sein du western, mais jamais de cette manière rugueuse et réaliste. A travers cette évocation d'une force peu commune d’une page peu glorieuse de l’histoire américaine, Huston parlait d’ailleurs de toutes les guerres et notamment de celle de Corée qui avait lieu à ce moment-là, de leur bêtise, de leurs violences et de leur inutilité. Avec The Unforgiven, John Huston renouait quasiment dix ans plus tard avec le genre, à priori plus classiquement cette fois-ci mais toujours dans la volonté de dénoncer un comportement stupide, cette fois lié à l'intolérance et au racisme : « Je voulais faire un film sur les différents genres de fanatisme. Le fanatisme religieux, racial, familial. »

Mais, alors qu'il ne désavoue pas La Charge victorieuse malgré le fait que ce film ait subi l'un des charcutages les plus éhontés de l'histoire du cinéma (il faut cependant avouer que cela ne se ressent à aucun moment), le réalisateur a toujours eu la dent dure avec Le Vent de la plaine dont il se plaisait à dire qu'il s'agissait du pire titre de sa filmographie. « Je voyais dans cette histoire un potentiel dramatique plus large que celui qui était prévu. Je voulais en faire un plaidoyer contre l'intolérance, le racisme, la morale couramment admise. Malheureusement les producteurs ne voulaient qu'un banal film d'action, avec un homme de l'Ouest plus beau que nature. J'eus le grand tort de ne pas tout envoyer promener. Sans doute le ciel voulait-il me punir de ne pas avoir été fidèle à mes principes. Certains de mes films ne me plaisent guère, mais celui-ci est le seul que je déteste vraiment. Tout y est faux, grandiloquent, démesuré » disait-il dans le livre An Open Book de John Huston & Alfred A. Knopf. Tout cela est évidemment fort exagéré, mais le tournage lui avait tant pompé d'énergie qu'il se désintéressa de son film avant même la phase du montage. Si le résultat ne le satisfit pas, ce fut donc quand même en partie de sa faute, ayant préféré se rendre immédiatement sur un autre tournage plutôt que de suivre la postproduction de son western dont le projet au départ l'avait parait-il attiré surtout pour combler d'urgents besoins financiers.

Après des previews néanmoins élogieuses lors de la présentation de sa première version qui durait 150 minutes, les producteurs mutilèrent pourtant le film de plus d'une demi-heure, sacrifiant entre autres le beau personnage de Johnny Portugal interprété par John saxon et qui, pour Huston, devait être le contrepoids idéal à celui de Burt Lancaster pour mieux faire passer son message de tolérance. « On avait fait une preview avec un résultat formidable. Des réactions merveilleuses notamment sur le personnage de John Saxon qui était très bon dans le film, soit dit en passant. Et je ne sais pas ce qui est arrivé. J'étais parti et on a coupé le film pour des raisons mystérieuses. Il y avait une scène où il venait prévenir les Blancs qu'ils allaient être attaqués, et pourtant, il ne les aimait pas. Il n'aimait pas Lancaster. Puis, après les avoir prévenus, il s'en allait. On le voyait tomber de son cheval et il était mort. Il avait été blessé, en allant les prévenir, par les Indiens ; personne ne l'aimait et il n'aimait personne. En coupant ce rôle, on donnait au film une morale ambiguë, voire même raciste. C'était le personnage clé. »

Cet état de fait contraria donc fortement Huston, surtout qu'il intervint après un tournage qui s'avéra on ne peut plus épique et tourmenté et qui en aurait fait abandonner plus d'un à sa place. Jugez plutôt ! Alors qu'au départ il voyait dans le fait d'aller filmer près de Guernacava une bonne occasion pour s'acheter des œuvres d'art précolombien, dont il était passionné, il s'en mordit bien vite les doigts. La région de Durango était non seulement soumise à de violentes tornades et à d'épouvantables pics de chaleur mais elle se trouvait être dans le même temps très dangereuse à fréquenter, infestée qu'elle était de bandits, d'aventuriers et de trafiquants en tous genres. La paie de l'équipe fut d'ailleurs un jour cambriolée alors que des meurtres avaient lieu dans les alentours. La poussière soulevée par le vent salissait les objectifs des caméras et la pellicule devait être envoyée à Londres pour y être développée, d'où l'impossibilité de visionner les rushes. Un accident d'avion tua même trois membres de l'équipe technique. Comme si cela ne suffisait pas, les comédiens ne firent pas de cadeau à leur réalisateur. Burt Lancaster, quand il ne jouait pas au golf entre deux prises,  ne cessait de lui donner des conseils de mise en scène alors que Lilian Gish n'arrêtait pas de se lamenter, se plaignant de ne plus pouvoir travailler comme au bon vieux temps de Griffith. Audie Murphy, psychologiquement perturbé, parlait sans arrêt de suicide et se baladait toute la journée avec des armes à feu en tirant sur tous les animaux qui passaient à sa portée. Quant à Audrey Hepburn, elle se brisa des vertèbres en chutant de cheval et perdit l'enfant qu'elle attendait. On aura connu tournage moins mouvementé ! On peut comprendre la frustration de John Huston qui, après ces conditions épouvantables, connut encore des problèmes avec la production qui n'était autre que la compagnie créée par Burt Lancaster, James Hill et Harold Hecht (et dont ce fut le dernier film).

Bref, il ne faut pas prendre les déclarations de John Huston pour argent comptant ; son film, non dénué de défauts, pas pleinement satisfaisant, est loin d'être honteux, s'intégrant au contraire parfaitement au sein de l'une des filmographies les plus passionnantes du cinéma américain. Si l'on reconnait immédiatement son style novateur et unique (les personnages qui entrent violemment dans le plan en surgissant à l'improviste dans le cadre, un certain côté iconoclaste qui vient dynamiter certaines scènes très sérieuses, des plans assez culottés, un mélange des tons qui ne l'est pas moins...), un déséquilibre dans le scénario - dû au montage non surveillé par Huston - empêche qu'on adhère pleinement à l'ensemble de l'œuvre tout, car on a parfois du mal à se sentir en empathie avec la plupart des personnages. Si la première heure est formidable, si le film regorge de séquences inoubliables (nous les décrirons plus tard), la dernière demi-heure (le siège de la demeure des Zachary) parait bien trop longue, distendue et moyennement bien rythmée, la puissance attendue n'étant pas forcément au rendez-vous comme nous l'espérions au vu de la mise en place passionnante. Mais toutes ces imperfections sont vite balayées par la beauté de la mise en scène, la perfection de l'interprétation et la richesse du scénario qui n'a d'ailleurs pas fini de faire parler après avoir fait déjà couler beaucoup d'encre.

Que John Huston - où qu'il soit - se rassure s'il pense que son message a pu ne pas être compris ! Si le film a été taxé de raciste, il faudrait être aujourd'hui de bien mauvaise foi ou avoir une dent contre le cinéaste pour aller dans ce sens, surtout quand on connait un peu Huston et après avoir lu ses déclarations. Il est vrai qu'aux yeux d'un spectateur naïf ou d'un enfant, le massacre systématique lors du dernier quart d'heure de tous les Indiens par des personnages auxquels ils se sont probablement attachés au cours du film aurait pu les influencer et leur faire mal interpréter une histoire qui, au contraire, dénonce le racisme et fustige toutes formes d'intolérance. Car si l'intrigue telle qu'elle est présentée peut parfois sembler ambigüe (et d'autant plus passionnante du coup à décrypter), les intentions semblent limpides : décrire le moins schématiquement possible les rapports complexes et conflictuels entre deux cultures que tout opposait. Les pionniers qui s'étaient installés sur les terres indiennes connaissaient les dangers qu'ils encourraient et savaient qu'ils devraient en arriver à tuer pour se protéger ; leur état d'esprit était celui de conquérants qui ne se souciaient guère des véritables propriétaires de ce territoire. Comme toute installation accomplie par la force, elle a laissé de graves séquelles dans les deux camps. En l'occurrence, pour ne prendre que l'exemple des familles qui peuplent The Unforgiven, les Zachary y ont perdu leur père (d'où la haine du personnage d'Audie Murphy à l'encontre des Kiowas), le patriarche des Rawlins ses jambes et Kelsey son fils ainsi que sa raison. Mais comme nous l'apprendrons plus tard, les pertes ont été bien plus grandes du côté des natifs puisque les Blancs n'hésitèrent pas à aller massacrer tout un campement indien d'où fut néanmoins retirée une Rachel encore tout bébé. Bref, de quel côté se situe le regard raciste ? C'est assez vite vu, les Indiens (montrés sans mépris mais au contraire avec une grande noblesse, Rachel s'étonnant même de trouver l'un d'entre eux beau et digne) ne faisaient que défendre leur territoire et voulaient récupérer l'une des leurs qui leur a été enlevée. Le premier sang versé a été celui d'un Indien qui était venu avec des intentions pacifiques. On ne pouvait être plus clair !

Et si le touchant personnage joué par Audrey Hepburn choisit finalement de rester auprès de sa famille d'adoption quitte à tirer à bout portant sur son frère de sang, si les frères de lait et la mère décident de se battre pour garder Rachel en leur sein, cela prouve bien qu'il n'est nullement question de race d'un côté comme de l'autre (auquel cas, la jeune Indienne serait partie pour éviter une effusion de sang, sa "famille" l'aurait bannie par dégoût et aurait accepté qu'elle retourne chez les siens) mais d'attaches familiales, affectives et amoureuses (puisque Ben n'en est que plus épris de Rachel après la découverte de ses origines : « Ma petite peau rouge » lui susurre-t-il tendrement en lui caressant le front). Et enfin, qui  a déclenché ces hostilités ? Tout simplement Kelsey, aussi haineux envers les Zachary qu'envers les Indiens ! Le personnage fantomatique et illuminé joué par un étonnant Joseph Wiseman (déjà inoubliable dans le rôle du journaliste dans Viva Zapata de Kazan par exemple) fait parfois penser parfois au Achab interprété par Gregory Peck dans une précédente grande réussite signée Huston, Moby Dick. C'est lui en quelque sorte qui est à l'origine du drame, c'est le fou qui tire les ficelles et qui se trouve partout où il se passe quelque chose, le témoin et le déclencheur du drame. Même si ce n'est pas clairement dit, c'est sans aucun doute lui qui apprend aux Indiens que Rachel est des leurs (la folie faisant peur aux Indiens qui la respecte en l'assimilant à de la magie, il a ainsi pu se rendre au sein de la tribu sans danger) tout en dévoilant par bribes le secret de la naissance de Rachel aux Blancs de la région. C'est donc bien le blasphémateur Kelsey, plein de rancœur, qui s'avère le prophète du malheur, le cavalier de l'apocalypse semant expressément la zizanie dans le but de faire s'entretuer les deux camps adverses qu'il estime lui avoir fait autant de mal l'un que l'autre. Un ex-soldat confédéré qui plus est, dont on connait la position quant à l'esclavage.

Il devient dès lors évident qu'il n'est pas question de racisme anti-Indien dans ce film d'une considérable richesse dans la description sans manichéisme de tous ses personnages. Le scénario est tiré d'un roman d'Alan Le May, l'écrivain de La Prisonnière du désert (The Searchers) de John Ford, les deux romans et les deux films possédant d'évidentes filiations. Le Vent de la plaine est d'ailleurs en quelque sorte le reflet inversé de La Prisonnière du désert puisque dans le film de Ford, c'était un enfant blanc qui avait été sauvé de la mort par les Indiens lorsqu'ils massacrèrent sa famille. Et la réflexion est toute aussi passionnante d'un côté comme de l'autre. Pour en revenir à la galerie de personnages, outre l'inquiétant Kelsey, aucun autre n'est non plus ni tout blanc ni tout noir. Ben (impeccable Burt Lancaster au fort charisme) n'hésite pas à employer la pire violence irraisonnée quand il voit que l'on touche un cheveu de sa sœur adorée (on touche presque ici à l'inceste, puisqu'ils ont été élevés ensemble comme frère et soeur depuis le plus jeune âge) : possessif et jaloux, il humilie Johnny Portugal uniquement pour l'avoir vu s'extasier devant les cheveux de Rachel et n'hésite pas à tuer de sang-froid les Indiens venus pacifiquement, juste pour voir leur réaction et les faire fuir. Sa mère (Lilian Gish, au jeu un peu théâtral mais qui convient parfaitement au personnage) est elle aussi prête à tout pour garder l'enfant qu'elle estime être de sa chair et de son sang, quitte à précipiter le lynchage de celui qui, seul à part elle, connait la vérité sur les origines "honteuses" de la jeune fille. Cash (Audie Murphy dans un remarquable contre-emploi) vit avec une haine viscérale qu'il exprime avec une violence inaccoutumée quitte à ce qu'on le prenne pour un fou dangereux  : la séquence où il tombe dans les bras de son frère après avoir déchargé son fusil contre les Indiens est hallucinante de force, de réalisme et de vérité - surtout en sachant que le comédien était aussi détraqué que son personnage sur le tournage. Mais son racisme outrancier finira par s'effriter lorsqu'il acceptera que Rachel reste vivre à leurs côtés. Heureux choix que celui de Huston (à la place de Tony Curtis et Richard Burton au départ pressentis) pour démontrer que Murphy méritait mieux que sa réputation de petit acteur sans intérêt de série B. C'était d'ailleurs déjà le réalisateur qui lui avait confié le rôle du déserteur dans La Charge victorieuse. Voici une bonne occasion de réévaluer le comédien.

Enfin et surtout, c'est une admirable Audrey Hepburn qui endosse le rôle de Rachel. Magnifique de bout en bout, l'actrice porte le film sur ses frêles épaules, aussi à l'aise dans la première partie apaisée que dans la suite bien plus tragique. Elle est à l'origine des rivalités qui vont se faire jour et l'on compatit à ses doutes et à ses douleurs concernant les décisions qu'elle doit prendre, ses questionnements sur le regard des autres, ses familles véritables et adoptives, les sentiments qui la lie à son frère... On arrive même à comprendre son geste final même s'il aura et n'a sûrement pas fini de faire grincer quelques dents. Il s'agit d'un drame humain et les comportements ne sont pas forcément "politiquement corrects" pour reprendre une expression aujourd'hui à la mode : la couleur de la peau compte moins que les attaches et les affinités personnelles. Il faudrait aussi pouvoir s'étendre sur les personnages joués par Charles Bickford ou John Saxon, tout aussi captivants, mais laissons quelques surprises à ceux qui ne connaîtraient pas le film. Le casting est en tout cas parfaitement bien choisi pour porter cette histoire dramatique sur les rapports complexes et extrêmement difficiles entre deux civilisations et cultures trop différentes, pour faire vivre cette tragédie familiale.

Si malgré tout le fond pourrait continuer à poser problème et à déranger certains spectateurs, une grande majorité s'accordera probablement sur la forme. John Huston, dont certains bizarrement continuent à ne pas lui concéder de talent plastique, s'avère justement en pleine possession de ses moyens malgré les difficultés du tournage, et son film est esthétiquement splendide et rempli de formidables idées de mise en scène. Et ce dès les premières secondes avec cette image d'une vache paissant tranquillement, la caméra recule lentement en travelling arrière pour nous faire prendre conscience qu'elle se trouve sur le toit d'une maison ! Puis les plans qui suivent immédiatement nous font découvrir la région sublimement photographiée par Franz Planer, suivis de ces  plans en contre-plongée sur Audrey Hepburn avec les cieux immenses au-dessus d'elle. Ses chevauchées à travers la plaine possèdent le souffle et l'ampleur des grands westerns, et l'on assiste à maints fabuleux et lyriques mouvements de caméra comme le panoramique qui suit l'arrivée du troupeau de chevaux traversant la rivière. Beaucoup de séquences inoubliables parsèment le film comme ce repas familial des retrouvailles, l'apparition fantomatique - proche du fantastique - de Joseph Wiseman sabre au poing à travers le brouillard, la longue séquence de son lynchage à la lueur des torches, la scène au cours de laquelle Lilian Gish, de nuit, joue du Mozart sur son piano à queue déposé à l'extérieur de la maison, le piétinement du toit de la maison par un troupeau de chevaux amenés exprès par les Indiens pour la faire s'écrouler, ou encore la dernière image, superbe plan d'ensemble en plongée de la famille réunie après une journée harassante et tragique... A noter que le cadre se resserre au fur et à mesure de l'avancée du film, les immenses plans d'ensemble du début assez idyllique se raréfient alors que le ton général se fait de plus en plus sombre.

Mais s'il ne fallait conserver qu'une seule séquence pour louer le génie du cinéaste sur le plan de la mise en scène, ce serait celle de la course poursuite de l'inquiétant Joseph Wiseman par le métis interprété par John Saxon. Avant d'aller combattre les Indiens et de verser du sang pour rien, la communauté blanche décide de rattraper le déclencheur des hostilités, l'oiseau de mauvais augure, afin de lui faire dévoiler tous les secrets qu'il semble détenir. On demande donc à Johnny Portugal, le plus virtuose dans son maniement des chevaux (il venait de le prouver lors d'une séance de rodéo), de filer à sa poursuite. L'idée est qu'il parte en tirant derrière lui trois autres chevaux pour pouvoir galoper sans arrêt en changeant de monture dès que l'une d'elles montre des signes de fatigue. Le voilà parti, caracolant au sein de paysages grandioses, la caméra lancée dans d'impressionnants et superbes travellings qui font ressentir le souffle des grands espaces, le tout sur un thème musical superbe de Dimitri Tiomkin qui malheureusement aura écrit pour ce film une partition pas toujours de très bon goût, très éloignée de celle qu'il venait de composer la même année pour le chef-d'œuvre de John Wayne, Alamo.

En effet, la musique de Tiomkin fait partie de ces éléments qui viennent parfois gâcher la vision du film. Trop ambitieux, il semble avoir voulu écrire sa grandiose symphonie sauf que ses notes et son orchestration ne collent pas toujours forcément aux images. On y trouve des accents wagnériens et certains thèmes pris au Dies Irae assez bien intégrés, des morceaux splendides comme le thème alloué au personnage de Rachel, celui de la veillée funèbre de Charlie ou encore celui entendu lors de la séquence de poursuite évoquée au paragraphe précédant. Hormis cela, la musique s'avère trop souvent pesante, envahissante, voire parfois pénible comme lors de la scène du rodéo, véritable cacophonie dont on voudrait qu'elle s'arrête au plus vite. Quelques éléments scénaristiques devenus obscurs suite aux coupures subies par le film, certains à coups peu harmonieux dans le courant de l'intrigue pour les mêmes raisons, un certain manque d'intensité dramatique à des moments clés du film, quelques éléments musicaux pas très judicieux empêchent donc Le Vent de la plaine d'accéder au statut de grand western. Et pourtant il s'avère assez unique et moderne, inhabituel et douloureux, culotté et plastiquement superbe, ample et riche pour en faire un western plus que très recommandable, mélangeant réalisme et poésie, lyrisme et noirceur, âpreté et grandeur, sauvagerie et douceur, le tout parsemé de notations originales et d'éclairs iconoclastes. Quoi qu'il en soit, il constitue une ode à l'acceptation de l'autre non pour ce qu'il représente (une race, un peuple...) mais pour ce qu'il est. Que Rachel soit indienne ou blanche importe peu ; il faut pouvoir l'apprécier ou non indépendamment de ses origines et c'est bien ce qu'arrivent à comprendre les Zachary, même les plus virulents ! L'amour triomphera des préjugés raciaux. Telles pourraient être les leçons à tirer de ce film par ailleurs absolument jamais moralisateur. Le Vent de la plaine est imparfait mais tout à fait estimable ,et en tout cas fortement recommandable !

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Par Erick Maurel - le 22 février 2012