Menu
Critique de film
Le film

Le Temps suspendu

(Megáll az idö)

L'histoire

Au début des années 1960 en Hongrie, Dénes est un lycéen timide qui a du mal à savoir que faire de son avenir et de son présent, coincé avec le souvenir d'un père ayant fuit les répressions de 1956, des nouvelles émotions et une famille reconstruite.

Analyse et critique

Elu parmi les douze meilleurs films polonais par un panel de critiques et de cinéastes, Le Temps suspendu fait partie de ces films qui auscultent leur pays au lendemain de la révolution avortée de 1956. Plutôt que de traiter directement les événements, le cinéaste préfère s'intéresser à la génération qui en découle, ceux qui devinrent adolescents un peu moins d'une décennie plus tard alors que la Hongrie bénéficie d'une politique moins autoritaire et plus libérée. Cette situation particulière permet de renouveler ce véritable genre cinématographique qu'est la chronique adolescente qui possède ses stéréotypes et ses conventions. On retrouve ainsi bel et bien le rock'n'roll, la révolte contre l'Education nationale, les premiers flirts ou encore le trafic d'images pornographiques, sauf que ces éléments sont ici évoqués, non sous le prisme de la nostalgie ou de l'idéalisation, mais d'une manière presque existentialiste. En effet, ces adolescents se retrouvent sans repères à qui se comparer ou se référer, pris dans des sentiments, des envies qu'ils ne maitrisent pas et ne comprennent pas. Ainsi Dénes, bien qu'attiré par une camarade, la repoussera quand elle viendra lui faire des avances.

Cette jeunesse hongroise ne sait pas comment exprimer cette envie de rébellion. Ces jeunes ont été toute leur vie uniformisés selon une logique d'Etat qui transforme le moindre cours de danse en marche tristement métronomique. Avec le recul de la tutelle russe, ils peuvent désormais “revendiquer le néant”, rejeter l'école, refuser une sexualité sacralisée, douter de la lutte des classes avec l'opposition des “publis” et des “prolos”. Les adolescents du Temps suspendu cherchent une échappatoire à une société qui s'est construite sa propre prison, par contrainte puis par habitude. Les adultes, toujours sous la coupe d'une crainte innée, ne savent plus vraiment comment se comporter avec eux, hésitant entre l'autoritarisme pur et dur et des tentatives de rapprochement peu naturelles ou spontanées.

Il ressort donc du film une atmosphère côtoyant la claustrophobie et une angoisse indicible à la Kafka qui se traduisent par un ambiance nébuleuse et presque floue dans sa photographie particulièrement travaillée dans ses sources de lumières aveuglantes provenant généralement du fond du cadre ou même en dehors de l'image. Dans le même ordre d'idée, la profondeur de champ est pratiquement absente et de nombreuses séquences prennent place dans des ruelles bouchées, des appartements exigus, d'interminable couloirs poussiéreux ou des rues noyées dans le brouillard. Ces éléments fonctionnent grâce à une réalisation qui privilégie les plans longs (si ce n'est des plans-séquences) qui rappellent fortement l'univers visuel de Rainer Werner Fassbinder avec les défauts et les qualités qui peuvent en découler. Le style est parfois un peu artificiel, chichiteux et désincarné. Mais à l'inverse, la mise en scène de Péter Gothàr possède un dimension très intuitive qui semble parfois jaillir de manière incontrôlée, un peu comme les personnages qu'il capte, suivant leurs soubresauts émotionnels.

L'anticipation de Dénes produit ainsi quelque chose de profondément dissonant dans une initiation qui n'a rien d'une progression naturelle au point d'être effrayé par le changement. La dernière partie offre ainsi une possible issue de secours lors d'une échappée à la campagne où la grisaille urbaine laisse place à une végétation lumineuse et colorée. Mais même dans ce cadre harmonieux, les protagonistes ne peuvent s'empêcher, ironiquement, de tourner en rond et de foncer d'eux-mêmes dans un grillage.

Après une première partie où il n'est pas aisé de trouver ses marques et d'apprécier la distanciation de sa narration, Le Temps suspendu finit, non par émouvoir alors qu'on pourrait l'attendre de ce genre de scénario, mais à rendre palpable le désarroi de cette génération égarée qui arriva trop tôt pour profiter de ses aspirations libertaires. Un constat amer esquissé par le réalisateur avec une écriture à la fois symbolique et réaliste, créant un portrait social et historique qui n'a rien perdu de son pouvoir de fascination.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 11 novembre 2016