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Critique de film
Le film

Le Survivant des monts lointains

(Night Passage)

Partenariat

L'histoire

Grant McLaine (James Stewart) travaillait autrefois pour une grande compagnie ferroviaire ; sa mission était en quelque sorte celle d’un protecteur chargé d’empêcher les gêneurs de venir semer le trouble sur le chantier et ainsi ralentir l’avancée de la pose des rails. Il s’était fait licencier voilà cinq ans pour avoir aidé à s’échapper le brigand Utica Kid (Audie Murphy) plutôt que de l’appréhender comme on le lui avait demandé ; du coup il avait été soupçonné de complicité avec les voleurs de train. Depuis, Grant gagne de l’argent en jouant de l’accordéon de place en place. Son passé le rattrape lorsque son ex-patron, Ben Kimball (Jay C. Flippen), qui le sait dans la région du Colorado, le fait demander à Junction City d'où il dirige la construction du nouveau tronçon du chemin de fer. En effet, la paie des ouvriers vient de se faire dérober trois fois de suite par les hommes de la bande de Whitey Harbin (Dan Duryea) et les travailleurs, excédés, menacent de quitter leur emploi s’ils ne sont pas rétribués rapidement. Ben décide donc d’accorder de nouveau sa confiance à Grant, qu’il estime être le seul à pouvoir mettre fin aux exactions des bandits, et donc de réutiliser ses services. Il lui demande de prendre incognito le train transportant la nouvelle paie ; c’est en fait lui qui aura les 10 000 dollars réservés aux ouvriers du chemin de fer cachés sur sa personne. Le plan est assez astucieux puisque qui pourrait soupçonner qu’un homme autrefois congédié par la compagnie puisse se voir offrir une telle mission de confiance ? Grant refuse tout d’abord avant d’apprendre par la fiancée d’Utica Kid (Dianne Foster) que ce dernier fait désormais partie de la bande de Whitey et qu’il en est la plus fine gâchette. Il part donc à la "fin de la ligne" accompagné de Joey Adams (Brandon De Wilde), un jeune garçon qu’il vient de sauver des griffes de l’impitoyable Concho (Robert J. Wilke), l’un des hommes de Whitey. Ce que Grant n’a dit à personne c’est le secret qui le lie à Utica Kid ; ses motivations à le retrouver ne seront révélées qu'au deux tiers du film...


Analyse et critique

Night Passage est un des rares westerns de série A produits par Universal, studio surtout réputé à l’époque pour ses séries B, parmi les meilleures du genre tout du moins durant la première moitié de la décennie. Le film avait très bien marché en salles à l’époque et notamment en France. Aujourd’hui, il est plus ou moins retombé dans l’oubli. S’il ne s’agit certes pas d’un grand film, de là à le trouver mauvais il y a une sacré marge que je ne franchirais pas. Mais les raisons de cet ostracisme sont finalement assez simples : ce western aurait dû être la sixième collaboration westernienne entre Anthony Mann et James Stewart, sauf que le cinéaste a quitté le plateau en début de tournage pour cause de scénario trop incohérent à son goût. Du coup, en total désaccord avec James Stewart, Mann s’est définitivement brouillé avec son acteur de prédilection et c’est un réalisateur de télévision habitué aux tournages rapides et au respect des budgets alloués qui a pris sa succession, signant ainsi son premier long métrage de cinéma avant de tourner ensuite principalement pour les productions Disney. Ceux qui au vu des noms prestigieux réunis au générique - à savoir Borden Chase au scénario, Aaron Rosenberg à la production, William H. Daniels à la photo et Dimitri Tiomkin à la musique - s’attendaient à voir un film du niveau de ceux de la prestigieuse collaboration Mann / Stewart auront été automatiquement déçus car James Neilson a beau avoir accompli ici un honnête travail, il ne possède évidemment pas le génie de son prédécesseur sur le tournage. Il est donc certain que si on aborde ce western en ayant en tête ceux d'Anthony Mann, Le Survivant des monts lointains n’a aucune chance de convaincre en comparaison à quelque niveau que ce soit. Mais franchement, existe-t-il beaucoup de westerns, aussi prestigieux soient-ils, qui arrivent à rivaliser avec ceux de cette inégalable série ? Cela étant dit, essayons de juger ce western sans penser aux sublimes Winchester 73, Les Affameurs, L'Appât, Je suis un aventurier ou L'Homme de la plaine. Vous verrez, cela passera probablement beaucoup mieux !

Un homme au passé trouble à qui on offre néanmoins une mission de confiance, ses relations mystérieuses avec un bandit et le fait qu’il semble avoir eu autrefois une aventure avec celle qui est devenue entretemps la femme de son patron... On reconnait bien ici la patte torturée de Borden Chase et l'on se dit d'emblée que le personnage de Grant devrait aller comme un gant à James Stewart qui, dans les cinq westerns d’Anthony Mann, se révélait déjà parfait dans la peau de protagonistes jamais tout blancs, psychologiquement fragiles et parfois au bord de l’implosion, capables même de brutaux accès de violence. Grant McLaine est bien dans la continuité de cette lignée de personnages "manniens". Mais la raison principale qu’a eue le grand comédien de vouloir l’interpréter est que Grant était un joueur d’accordéon ; lui-même étant accordéoniste à ses heures, c’était une aubaine que de pouvoir ainsi dévoiler aux spectateurs cette corde à son arc, inconnue du grand public. Ce sera néanmoins un professionnel de l’instrument qui le doublera lors de la postsynchronisation. En revanche, c’est bien l’acteur que nous entendons chanter les très belles mélodies écrites par Ned Washington et Dimitri Tiomkin, Follow the River et You Can't Get Far Without a Railroad ; Tiomkin, de plus en plus inspiré au fil des années, nous délivre à cette occasion une superbe partition peu avare en souffle et en lyrisme. Le scénario est tiré d’un roman de Norman A. Fox, déjà auteur de quelques histoires ayant donné lieu à de très divertissantes séries B réalisées avec une certaine efficacité par Nathan Juran - Le Tueur du Montana (Gunsmoke) -, Lesley Selander - La Furieuse chevauchée (Tall Man Riding) -, ou encore Rudolph Maté - Les Années sauvages (The Rawhide Years). Le film de James Neilson navigue d’ailleurs dans les mêmes eaux qualitatives mais sans l’humour et le pittoresque du film de Maté par exemple. Le Survivant des monts lointains est un western bien plus sérieux, à l’image de ses trois protagonistes principaux interprétés par James Stewart, Audie Murphy et Dan Duryea.

Le Grant McLaine de James Stewart est un homme qui, licencié de son travail de "protecteur" des travailleurs du rail pour avoir été soupçonné de complicité avec des voleurs de train, vit désormais de son instrument de musique. Il se déplace ainsi de camp en camp pour faire danser au son de son accordéon les ouvriers afin de leur faire oublier leurs difficiles conditions de travail, devenues d’autant plus laborieuses depuis qu’ils ne touchent plus leur salaire, les travailleurs étant systématiquement dévalisés par un gang qui ne cesse de les harceler. S’il semble de prime abord tout à fait charmant et sans histoires, on comprend par la suite que Grant connait très bien le bandit Utica Kid puisqu’il en parle comme d’une connaissance intime avec la fiancée de ce dernier ; mais on ne sait pas encore pourquoi il l’a autrefois aidé à fuir au lieu de l’arrêter, et ce n’est pas moi qui vous dévoilerai le fin mot de l’histoire. On comprend ensuite que Grant a eu des relations avec celle qui est devenue la femme de son patron ; et que s’il s’occupe avec autant de sérieux du jeune garçon dont il vient de sauver la vie, c’est peut-être avant tout pour retrouver Utica Kid puisqu’il a appris que le jeune Joey s’était enfui alors qu’il était prisonnier de la bande dont il sait qu’Utica fait partie. Bref, les motivations soutenant ses actes tendent toutes vers les retrouvailles avec ce brigand tout de noir vêtu et à la réputation de tireur d’élite : la première apparition de ce dernier en contre-plongée est d’ailleurs magnifique, pleine de panache et de classe. Utica Kid, c’est Audie Murphy, excellent dans le rôle du personnage probablement le plus ambigu du film : avec son visage poupin et son sourire enjôleur, il se révèle finalement assez suicidaire, lui qui n’arrête pas de titiller son inquiétant patron sans avoir l’air de le craindre le moins du monde. On sait également qu’il s’est amouraché d’une fille douce et aimante qui en est follement éprise en retour. On ne cesse ainsi de se demander de quel côté de la barrière il se situe ; et lorsque nous apprendrons les liens qui l'attachent à Grant, leurs relations deviendront quasiment la thématique principale du film. Les séquences qui réuniront les deux comédiens, tous deux emportant l’adhésion du spectateur, se révèleront toutes bien écrites et plutôt émouvantes même si l'on aurait souhaité qu’elles le soient bien plus.

Le troisième larron est donc le chef de la bande interprété par un Dan Duryea qui avait déjà croisé James Stewart dans Winchester 73 puis Audie Murphy dans Chevauchée avec le diable (Ride Clear of Diablo) de Jesse Hibbs. Si Duryea fut l’un des comédiens qui nous offrit les bad guys les plus réjouissants car parmi les plus sadiques - il était également inoubliable dans Quatre étranges cavaliers (Silver Lode) d’Allan Dwan -, il cabotine peut-être un peu de trop dans le film de James Neilson, le cinéaste n’ayant peut-être pas eu le caractère suffisamment trempé pour le tempérer dans son jeu quelquefois outré. Quant à tous les seconds rôles, ils s’en sortent plutôt bien même si l’on aurait préféré que celui dévolu à l’excellent Jay C. Flippen soit de plus grande importance. Le Joey de L'Homme des vallées perdues (Shane) a bien grandi, Dianne Foster est charmante et l’on peut croiser Jack Elam et Olive Carey au détour d’une séquence. Seule Elaine Stewart semble un peu perdue au milieu de tous ces comédiens chevronnés, ces vétérans habitués du genre. Malgré un casting intéressant, la psychologie des personnages est malheureusement tracée à gros traits ou mal exploitée, et les zones d’ombre demeurent quand même trop restreintes, ce qui fait aussi que ce film de prestige - financièrement parlant - n’est pas entièrement satisfaisant et même assez décevant surtout avec Borden Chase à l’écriture. Quoi qu’il en soit et malgré le fait que le cinéaste n'arrive pas lui non plus à insuffler assez de souffle et d'ampleur à cette histoire, l'intrigue fonctionne plutôt bien même si sans réelles surprises ou alors ces dernières sont délivrées sans efficacité ni puissance dramatique suffisante.

Il reste que l’ensemble se suit avec plaisir grâce au métier et au talent des comédiens, au score enlevé de Dimitri Tiomkin, à la vigueur des séquences d’action (notamment l’attaque du train et surtout les dix dernières minutes de fusillade dans la mine à ciel ouvert avec ses wagonnets sur crémaillère), à quelques autres trouvailles assez originales comme ce tunnel de mine qui traverse la montagne, et à la mise en valeur des superbes paysages du Colorado au sein desquels le film se déroule. De plus, le cinéaste filme à merveille l’avancée du train sillonnant les canyons ; sur le thème principal de Follow the River, ces images devraient agréablement et durablement vous marquer l’esprit d’autant que sur un écran de télévision, le Technirama a un rendu assez grandiose. Il s’agissait d’ailleurs du premier film exploité dans ce format créé par Technicolor comme alternative au Cinémascope, mais il fut très rapidement abandonné moins de dix ans après son apparition. Bref, pour résumer, Le Survivant des monts lointains se montre assez prévisible, manque de vigueur, d’intensité et d’inventivité, n'est pas assez chargé en émotion et parfois trop bavard, mais au final se révèle néanmoins assez attachant car bien joué, superbement photographié et mis en musique, ainsi que correctement réalisé. Le film sera paradoxalement moins captivant lors des séquences a priori les plus tendues, celles se déroulant de nuit dans le repaire des bandits, mais il repartira de plus belle une fois sorti de ces lieux. Il pourra alors fortement divertir l’amateur en manque de grands espaces. Loin d’être génial mais néanmoins fort divertissant !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 novembre 2013