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Critique de film
Le film

Le Pénitencier du Colorado

(Canon City)

L'histoire

Dans le pénitencier de Canon City, Carl Schwartzmiller prépare son évasion à laquelle il associe plusieurs autres prisonniers, plus ou moins consentants. Le jour prévu, et selon le plan échafaudé, ce sont douze hommes qui prennent la fuite et se dispersent aux alentours du centre pénitentiaire. Ils sèment la peur dans Canon City et sa région, alors que toutes les polices sont à leurs trousses.

Analyse et critique

A la fin des années 40 se développe un sous-genre du film noir, souvent désigné sous le nom de procedural, visant à montrer à l’écran de manière quasi-documentaire des évènements criminels. On peut penser par exemple à La Brigade du suicide d’Anthony Mann ou encore à La Cité sans voiles, excellent film de Jules Dassin qui pourrait faire office de mètre-étalon de ce type d’exercice. Souvent, l’objectif est de mettre en valeur le travail d’agents de l’Etat - les agents du Trésor chez Mann, la police chez Dassin - tout en créant l’atmosphère la plus réaliste possible. Nous pourrions rattacher Le Pénitencier du Colorado à ce mouvement, et même le voir comme une forme de variation extrême du procedural puisqu’il s’agit de la reconstitution d’un évènement réel : l’évasion de prisonniers du pénitencier de Cañon City le 30 décembre 1947 et la poursuite des fugitifs qui furent tous tués ou capturés durant la semaine suivante. C’est le producteur Brian Foy qui s’empare du sujet. Il a peu de moyens mais a souvent du nez. En cette année 1948, c’est lui que l’on retrouve au générique de deux petites pépites du film noir, Le Balafré de Steve Sekely et Il marchait dans la nuit d’Alfred L. Werker, dont une partie aurait été filmée par Anthony Mann. Au générique de ce dernier, Scott Brady se trouve en tête du casting, Crane Wilbur au scénario et l’incontournable John Alton à la photographie. Quelques mois plus tôt, Foy avait fait confiance aux mêmes hommes, Wilbur étant également réalisateur, pour le tournage du Pénitencier du Colorado. Un coup d’essai malheureusement aussi oubliable que le film de Werker est remarquable.


Passons tout d’abord rapidement sur le travail de John Alton. Si le cinéphile, et particulièrement l’amateur de film noir, attend toujours fébrilement la découverte d’un film photographié par ce maître du noir et blanc, les conditions dans lesquels Le Pénitencier du Colorado peut être visionné aujourd’hui ne permettent malheureusement pas d’apprécier correctement son travail. Il faut donc oublier l'esthétique et se concentrer sur d’autres caractéristiques du film, et notamment sur les choix narratifs du réalisateur. Scénariste parfois inspiré, nous lui devons entre autre le formidable Chasse au gang d’André de Toth, Crane Wilbur fait le choix ici de prendre un point de vue documentaire presque absolu. Le film s’ouvre d’ailleurs avec cette forme, une voix-off accompagnant des images décrivant le pénitencier de Canon City et son fonctionnement. Après quelques minutes, nous finirons par entendre la voix de quelques personnages, et le film se poursuivra selon une alternance entre commentaire et dialogues, le basculement s’effectuant souvent au sein d’un même plan, dans l’objectif évident de renforcer la sensation de réalisme chez le spectateur. Une ambition qui serait tout à fait acceptable si elle n’avait pas été accompagnée de ce qui semble être une volonté de neutralité absolue. Crane Wilbur filme sans avoir de point de vue, mettant chaque élément, chaque personnage et chaque évènement au même niveau. La caméra capte tout de la même manière, le film étant constitué d’une série de plans moyens tous similaires, quelquefois entrecoupés d’un gros plan, le tout sans mouvement ou presque. En faisant le choix de ne s’attarder sur aucun détail ni sur aucune émotion, Wilbur livre un film désincarné et souvent pénible à suivre, car des détails ou des éléments qui pourraient expliquer les rebondissements et les motivations des personnages s’en trouvent insuffisamment approfondis.


Devant un tel parti pris, il est difficile de se passionner pour ce Pénitencier du Colorado, surtout quand les choix étranges se multiplient. Nous nous attardons plusieurs minutes sur la destinée de certains des fugitifs quand celle d’autres est expédiée en quelques images alors que rien ne semble justifier un tel traitement et que, de toute façon, ces personnages nous laissent largement indifférents. On note tout de même une vague tentative de redonner une once d’humanité au film avec l’aventure du dernier personnage, qui sacrifie sa liberté pour sauver l’enfant de la famille qu’il a prise en otage. Un changement de ton que nous aurions aimé voir arriver plus tôt, et qui tombe ici complètement à plat, le spectateur ayant décroché depuis bien longtemps. Le Pénitencier du Colorado est privé de la moindre émotion, du moindre suspense et même du moindre message social ou moral par ce choix de neutralité totale que fait le réalisateur-scénariste. En tant que spectateur, nous n’avons ainsi rien à quoi nous raccrocher et le résultat est inéluctable, nous sombrons très rapidement dans l’ennui, malgré la très courte durée du film. Le réalisme n’est pas forcément une impasse, de grands cinéastes l’ont prouvé. L’absence de point de vue par contre en est une. Elle conduit à l’absence totale de cinéma et génère une absence totale d’intérêt. Nous aimerions penser que si Le Pénitencier du Colorado était visible dans des conditions décentes, nous pourrions lui découvrir quelques qualités, notamment du point de vue esthétique. Mais, compte tenu de toutes ses faiblesses, nous doutons franchement qu’il puisse être autre chose qu’une œuvre médiocre et oubliable.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 19 janvier 2016