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Critique de film

L'histoire

Thymiane assiste le jour de sa communion solennelle au renvoi de la gouvernante de la famille, mise enceinte par son père. Le soir même, après avoir croisé le cadavre de la gouvernante qui a mis fin à ses jours, l’employé de la pharmacie de son père profite de l’état de choc dans lequel elle est et la met à son tour enceinte. Devant le refus de Thymiane d’épouser le coupable, son enfant lui est enlevé pour être confié à une famille et est elle envoyée dans un pensionnat des plus stricts. Elle y fera la connaissance d’Erika, et malgré les tentatives du Comte Osdorff d’intercéder en sa faveur auprès de son père désormais sous la coupe de sa nouvelle épouse, Thymiane sera contrainte de fuir cette véritable prison

Analyse et critique

Après le tournage de Loulou, Louise Brooks repart pour New York en décembre 1928. Les studios ne jurent plus que par le cinéma parlant et la Paramount offre 10.000$ à Louise Brooks pour qu’elle accepte de se doubler dans le dernier film qu’elle a tourné avant de partir et qu’on a décidé de transformer en talkie : The canary murder case. Louise tient sa revanche sur ceux qui la traitèrent hier sans ménagement : elle refuse et décide de retraverser l’atlantique quand elle reçoit un cable de Pabst l'invitant à venir tourner en France sous la direction de René Clair. Louise Brooks apprend à Paris que le film ne se fera pas pour cause de problèmes financiers, elle séjourne un peu en France avant de partir retrouver Georg Willem Pabst en Allemagne pour y tourner un second film.

La seconde collaboration entre Louise Brooks et Georg Willem Pabst est tirée d’un roman de Margarete Böhme qui fut déjà l’objet d’une adaptation en 1918 sous la direction de Richard Oswald. On y suit le parcours de Thymiane qui sera confrontée à la violence d’un monde décadent aux valeurs falsifiées. Thymiane est une innocente, elle n’a pas la perversité d’une Loulou et, lâchée trop tôt, elle devra faire face seule à un monde qu’elle aura du mal à comprendre. Thymiane, définitivement perdue, sans repères moraux ni guide, ne peut trouver sa place.

Pabst dont on connaît les engagements politiques (il fut surnommé ‘Pabst le rouge’) fustige ici encore l’atroce hypocrisie de la bourgeoisie et de la bonne société. Seules comptent les apparences et la seule chose qui importe est de les préserver. Ce n’est qu’auprès des petites gens que Thymiane pourra trouver un brin de réconfort et une forme de sincérité. Les « filles perdues » du pensionnat s’uniront ainsi contre la directrice sadique qui dirige l’institution et son terrifiant cerbère dans une séquence de rébellion des plus libératrices pour le spectateur. Thymiane, après avoir fuie l’oppressante institution, se réfugie avec le Comte Osdorff et son amie Erika dans un bordel où elle goûtera une vie de plaisirs, passées ses premières résistances. Ses tentatives d’échapper à son destin tout tracé de courtisane ayant échouées, Thymiane finit par savourer le luxe dans lequel elle évolue. Auprès de ces autres filles perdues elle retrouve une véritable camaraderie et semble voir une vraie famille se constituer autour de la bienveillante mère maquerelle.

Le personnage du Docteur Vitalis est assez emblématique des problématiques morales auxquelles Thymiane est confrontée. Une des filles dira à propos du Docteur: « Il veut nous sauver mais finit toujours par jouer le jeu ». Quand Thymiane prendra violemment conscience de son irrémédiable solitude au cours d’une admirable séquence qui la verra confrontée à son père, il résumera ainsi l’un des enjeux fondamentaux du film : « Oui Thymiane, te voilà perdue. Perdue comme nous tous. » Sous le vernis d’une bonne société joyeuse et insouciante se cache la profonde douleur d’êtres seuls et désemparés.

Thymiane, qui parviendra à s’évader de sa condition de courtisane par le biais du testament de son défunt père, saura faire preuve d’une immense bonté d’âme. Le journal d’une fille perdue est moins noir que Loulou. Il existe un espoir et de rares personnes de bonne volonté. Thymiane qui n’aura de cesse de faire ce qu’elle pense être juste, quand bien même cela va contre ses propres intérêts, sera récompensée de sa profonde humanité et, quand elle sera passée à nouveau du bon coté de la barrière, elle ne renoncera pas pour autant à faire ce qu’elle pense être juste et se révoltera à nouveau contre une bonne société affreusement hypocrite.

Louise Brooks aura elle-même été cette fille perdue. N’ayant jamais vraiment su trouver sa place ni à Broadway ni à Hollywood, ne se sera-t-elle pas déclarée elle même « comme perdue dans un grand hôtel, incapable de retrouver (sa) chambre » ? Louise Brooks est Thymiane, et ce visage sur lequel se mariaient si bien angélisme et perversité dans Loulou se fait ici pure douceur. Avec la même économie d’effets que dans sa précédente collaboration avec Pabst, Louise Brooks prête sa grâce à cette fille perdue et dans ses grands yeux noirs se lit toute la détresse de cet être désemparé dans un monde d’injustice. On soulignera aussi les excellentes prestations du français André Roanne dans le rôle du Comte Nicolas Osdorff (qui comme nombre de ses compatriotes, dut partir à l’époque tourner en Allemagne) auquel il apporte son élégance légère matinée de fragilité, et de la ravissante Edith Meinhard, dans le rôle d’Erika, l’amie fidèle.

Pabst prend un malin plaisir à s’attarder sur les visages de ces êtres perdus, au bord de la folie. Le laborantin libidineux, la directrice sadique du pensionnat, les vieux messieurs indignes, Pabst filme leurs rictus avec une certaine délectation et, par le pouvoir tout particulier du cinéma muet, créé des images aux limites du fantastiques. Creusant par ailleurs toujours sa veine réaliste, marquée par ce courant expressionniste dont on sent encore ici largement les influences, Pabst tend, avec Le journal d’une fille perdue, comme avec Loulou et nombre de ses autres œuvres, un miroir grossissant à la société de son époque et offre à Louise Brooks un rôle délicat où son talent éclate à nouveau.

A la fin du tournage Pabst proposera à Louise Brooks de rester en Allemagne pour y tourner avec lui de « vrais films ». Mais une fois de plus Louise ne peut se résigner à s’installer et lui annonce son intention de retourner aux Etats-Unis. Dépité, Pabst lui lancera cette malediction qui la marquera profondément : "Tu vis comme Loulou et tu finiras comme elle". Louise Brooks repart pour New York avant de revenir en Europe, en France cette fois, pour y tourner le film dont on a finalement confié les rennes à Augusto Genina en remplacement de René Clair : Prix de Beauté.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Les analyses des autres films du coffret : Loulou et Prix de Beauté

Toute la carrière de Louise Brooks dans un Portrait signé Olivier Gonord