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Critique de film

L'histoire

Pierre, né en Tunisie, vit dans le marais non loin de son père pied-noir, abattu par la mort de son épouse il y a déjà longtemps. Pierre décide de quitter Paris et de partir pour la Tunisie, de découvrir ce pays qu’il ne connaît qu’à partir de photos de famille et de cartes postales. Là bas il rencontre Mme Larivière, une ancienne institutrice qui a connu sa famille. Ils se lient d’amitié.

Analyse et critique

Guy Gilles commence la préparation du film en 1968 et il mettra deux ans à le terminer. Simone Signoret, qui doit jouer le rôle de Mme Larivière, se voit contrainte d’abandonner le projet qui prend beaucoup de retard. Gilles pense à Michèle Morgan qui décline l’invitation mais qui l’oriente vers Edwige Feuillère, qui se révèle absolument magnifique dans ce rôle. Malgré les difficultés, essentiellement financières, Guy Gilles s’accroche à ce film qui lui tient profondément à cœur car évoquant directement la question du déracinement, déjà présente en filigrane dans ses précédents films.

Guy Gilles est né à Alger en 1940. A vingt ans, lorsqu’il doit quitter son pays pour la France, c’est une déchirure qui ne cicatrisera jamais complètement. Toute son œuvre est marquée par ce départ et il se dégage de ses films une forte impression de mélancolie, un regard sur le monde conditionné par la perte et le déracinement. D’où son obsession du temps, donc du passé, de son poids mais aussi du réconfort qu’il peut apporter. Les nombreuses photos de familles jaunies qui parsèment ses films sont autant de morceaux de vie arrachés au temps, autant d’images de sa jeunesse algérienne qu’il convoque pour se rassurer. Cette jeunesse algérienne nourrit ses films du regret du temps passé, du regret de l’enfance. Ce déracinement provoque en lui un fort sentiment d’être à l’écart, renforce sa solitude et, ce faisant, conditionne la façon dont il écrit ses personnages, met en scène ses films qui sont l’expression de ce mal être profond. Qui plus est, Guy Gilles est homosexuel, ce qui ne fait que renforcer cet isolement. S’il a déjà évoqué l’Algérie dans ses précédents films, pour Le Clair de Terre il décide de plier ses bagages et de traverser la Méditerranée en compagnie du héros de son film. Guy Gilles jusqu’ici parlait discrètement de lui à travers ses personnages, mais avec Le Clair de Terre il signe un film quasi autobiographique... à la différence près que le personnage de Pierre est inspiré de son frère, qui lui n’a pas vécu son adolescence en Algérie, et que la Tunisie remplace l’Algérie de son enfance. Si Gilles se reporte sur la Tunisie, il faut dire que c’est par défaut, qu’il se trouve contraint d’abandonner l’idée de tourner Algérie car les autorisations de tourner n’arrivent jamais.

Réalisé en 1970, Le Clair de Terre évite la question de la guerre d’Algérie et plus largement des guerres d’indépendance des anciennes colonies. Guy Gilles est parti volontairement d’Algérie et, à contrario de nombreux pieds-noirs, trouve juste que le pays obtienne son indépendance : « Dès l'enfance, j'ai senti l'ambiance méprisable que des élites européennes maintenaient en Algérie. Leur racisme était surtout fait de mépris. Racisme à tous les échelons, les catholiques ne supportaient pas les Juifs, les Européens feignaient de ne pas connaître la situation des Arabes. A quatorze ans, j'ai eu une envie folle, au grand étonnement de mes parents, de quitter le pays. Depuis l'indépendance, je suis retourné en Algérie plusieurs fois. J'ai retrouvé cette impression d'harmonie et de réception totale de la beauté du pays que j'avais éprouvée tout jeune. Donc fatalement nous revenons aux notions de la lutte des classes, plus qu'à un quelconque antagonisme racial. » (1). Guy Gilles, bien qu’ayant une conscience politique du phénomène de la colonisation, ne souhaite pas traiter ce sujet. Ce qui l’intéresse c’est la sensation de l’exil, c’est évoquer cette faille que porte en lui l’exilé, l’immigré, c’est parler de la douleur du déracinement, de la déchirure. Il ne souhaite pas traiter des raisons qui mènent à l’exil (qui peuvent être politiques, intimes, économiques), mais décrire ce que partagent les exilés. Le Clair de Terre n’est donc pas un film politique mais, comme les précédents films de Gilles, un voyage intérieur. Si le film nous emporte à travers la France, nous fait franchir la Méditerranée, nous plonge au cœur de la Tunisie, le vrai voyage que nous effectuons est un voyage dans le monde intérieur de Pierre.

Les personnages de Guy Gilles glissent le long des films comme les films glissent le long du temps. Ils flânent, déambulent, respirent le monde, essaient de s’en nourrir, ne se sentent jamais rassasiés. Ces promenades, accompagnées de la voix off du protagoniste, créent un univers mental où les cheminements intérieurs des personnages sont autant de chemins qu’emprunte le spectateur avec Guy Gilles pour guide. Souvent, les lieux qu’ils parcourent sont comme vidés de leurs habitants, Paris est déserté. Ces espaces dépeuplés renvoient au seul personnage que le spectateur accompagne. Ils créent aussi une impression de détachement entre eux et le monde qui les entoure. La ville se fait souvent étrange, un peu inquiétante, irréelle... comme si Guy Gilles, cet éternel exilé, ne pouvait créer un lien familier avec les lieux qu’il filme. Ce lien, Le Clair de Terre cherche à le retrouver. Les héros de Guy Gilles sont toujours sur le point de partir. Ils ne se sentent pas à leur place et rêvent d’un voyage à destination d’un pays où ils se sentiraient chez eux. Parfois, le film ne le leur offre pas et le héros déambule sans but, flétri, se meurt. Parfois, le film devient ce voyage tant attendu. Le Clair de Terre est l’un de ceux là.

Le film s’ouvre, classiquement on le sait maintenant chez Guy Gilles, par une succession de cartes postales et de photos d’Algérie. On découvre ensuite un groupe de touristes qui suit une guide dans le vieux marais. Une guide étrange, au discours poétique, qui parle « des vieilles pierres qui portent le poids du temps », qui évoque les souvenirs contenus dans les murs et les marches des vieux bâtiments et des ruelles, qui explique que « sournoisement les néons s’installent, les petits cafés disparaissent un à un, le formica remplace le marbre des comptoirs... qu’on rie, qu’on pleure, le temps s’en va. » Tandis que la caméra de Gilles nous promène dans ces rues en compagnie des badauds, les images d’Algérie continuent d’apparaître. Il n’est pas ici question d’un Paris qui se meurt, disparaît dans la modernité, mais du temps qui passe, des souvenirs, de ceux de Pierre en particulier que l’on découvre dans un parc en compagnie d’un couple d’amis. Scène simple, magnifique, qui résume la sensibilité, la proximité du réalisateur et de ses personnages, qui résume son travail sur les sensations, le temps qui passe, le mal être. « Alors tu t’en vas ? » lui demande t-on, « C’est mieux pour moi de partir » répond Pierre. « Je t’ai toujours trouvé mystérieux Pierre… trop parisien, trop pied-noir » poursuit la jeune fille. Pierre est effectivement hanté par les souvenirs d’Afrique du Nord, pays qu’il n’a que peu connu mais où sont nés ses parents. Il est hanté par l’absence de sa mère dont la mort a provoqué le départ de la famille pour la France. Mais Pierre fait aussi partie de ce petit monde qu’est le Marais. Il l’aime et l’on sait que dans quelques années, lorsqu’il sera parti, la nostalgie de Paris le saisira comme l’a saisi celle de la Tunisie. Plus tard à Tunis, Pierre croisera un « Café de Paris », une « rue des Rosiers » du même nom que celle où habite maintenant son père (Roger Hanin, superbe). Paris le rattrapera complètement lorsqu’en Tunisie il apprendra la mort de cette jeune fille du début, drame qui le ramènera à cette dernière discussion dans le parc avec ses amis.

Pour l’heure, Pierre se promène une dernière fois dans ses ruelles. Il s’abreuve de tout ce qui l’entoure, boit les mots des passants, se remplit de senteurs et d’images. Passage magnifique où la caméra de Guy Gilles nous fait pleinement partager les sensations de son personnage. Un montage très fragmenté, composé de beaucoup d’inserts (d’images de murs, de façades, des détails sur des objets mais aussi de sons d’ambiance, de bribes de discussions et de très brefs passages musicaux), nous donne à vivre l’ambiance de la rue, nous donne l’impression d’y déambuler, d’observer les passants, de se régaler des petites scènes du quotidien. Pour cela, Guy Gilles filme une scène dont Pierre est témoin et intercale des détails en inserts qui sont un équivalent cinématographique à la façon dont notre cerveau capte les choses. Ainsi, il filme des personnages extérieurs à l’action, qui ne font que passer et qui habituellement seraient laissés hors champ car inutiles narrativement. Mais leur présence à l’écran correspond à la façon dont on appréhende ce qui nous entoure, aux coups d’œil furtifs que l’on lance en se promenant. La bande-son, très travaillée, fait se succéder des bribes de chansons jouées à la radio que Pierre perçoit à travers les fenêtres et les mêle à de courts fragments de la musique signée Jean-Pierre Stora, qui est la mélodie intérieure de Pierre. Un passage magnifique, très juste qui condense la finesse de l’art de Guy Gilles à rendre sensible les choses par le biais d’un langage purement cinématographique. Un langage que l’on pourrait qualifier d’impressionniste tant la technique de Guy Gilles rejoint celle des peintres de ce mouvement, qui souhaitaient coucher sur la toile la durée, le mouvant, qui entendaient exprimer des impressions ressenties face au monde, le fugitif par petites notes sur la toile.

Pierre passe devant un salon de coiffure et y jette un oeil. Des images figées se succèdent (un bout de visage, une main tenant un ciseau), puis une discussion entre la cliente et le coiffeur démarre, discussion là encore entrecoupée de clichés photographiques de la scène. Cette séquence montre là encore la façon dont Guy Gilles parvient à nous faire ressentir ce désir de Pierre de figer des détails avant de partir, comme un photographe sans pellicule, sans appareil, avec sa mémoire comme seul instrument. Tout au long du film, ce motif du photographe reviendra, belle métaphore de ce qui travaille Pierre. On suit ensuite Pierre pour une nuit blanche à Pigalle. Un bar, ses habitués, le temps qui s’écoule comme ralenti, le petit matin, une femme, la cinquantaine, qui montre à des gigolos des photos d’elle lorsqu’elle avait vingt ans. Ralentir le temps encore, l’arrêter, remonter son cours, même un instant. Le figer, en garder les souvenirs précieux pour pouvoir y revenir plus tard, lorsque l’on sera loin.

Au départ, Pierre arpente les rues désertes de Paris, puis il décide de partir pour la Tunisie afin de visiter la tombe de sa mère. Gare de Paris, traversée de la Beauce pour une visite à une amie (sublime Annie Girardot). Elle aussi vit dans le souvenir de son mari mort d’un cancer : « On a peur de ne plus souffrir, c’est une trahison, c’est comme oublier. » Puis le train, le bateau qui traverse la Méditerranée, l’arrivée en Afrique du Nord, Tunis puis plus tard dans le film s’enfoncer toujours plus loin dans le sud de la Tunisie, plonger dans le pays, dans son cœur pour plonger au cœur de sa propre histoire, de son passé. Ce que le spectateur saisit de cette traversée, ce sont des bribes, des morceaux épars. Des images fugaces entraperçues au travers des fenêtres du train ou du véhicule que Pierre emprunte. Visions d’un homme coupé du monde qui part remonter le fleuve de sa vie, de ses souvenirs, pour renouer avec l’existence.

Pierre n’a vécu que très jeune en Tunisie, mais pourtant il se sent profondément lié à ce pays. Il part à la recherche d’images, de senteurs, de sensations qui donneraient corps à son fantasme de Tunisie, qui donnerait corps à un passé en grande partie fantasmé. La force fantasmatique du passé se retrouve dans une séquence de rêve de Pierre. S’y mêlent vrais souvenirs et images oniriques dans un combat intérieur où la vérité du passé essaie de s’imposer face au mensonge. « Ne crains rien. Si la vie nous sépare, les souvenirs du temps où nous nous connûmes durera » dit une silhouette féminine qui pourrait être sa mère. Les images affluent, montage très vif, expérimental, où sons et images se confrontent, où la mise en scène épouse les pensées qui volent, se transforment, crée des ponts entre les souvenirs et les fantasmes, entre la réinvention d’un passé que Pierre n’a pas pu connaître (le mariage de ses parents) et des retours d’images déjà vues dans le temps du film, donc réelles car validées par le film lui-même. Un subtil travail sur le champ et le hors champ du film, qui permet à celui-ci de s’élargir et de dépasser son seul cadre.

Emblématique du voyage intérieur de Pierre, qui vise à faire coïncider le passé, le présent, les fantasmes et la réalité, une scène où Pierre entre dans une brocante. Le vendeur lui montre un objet et dit « C’est vieux, c’est cassé », sur une carte postale il pointe une boutique ambulante : « C’est vieux, ça n’existe plus. » Mais pour Pierre, tout cela n’est ni vieux, ni cassé, ni disparu, car il en reste les traces et que ces traces conservent les souvenirs et les histoires des gens. La rencontre avec Mme Larivière va être l’élément lui permettant de donner vie et réalité au passé. Ce passeur fait remonter les histoires du passé. Celles de sa famille mais aussi de anecdotes, des souvenirs sans importance, des détails... tout ce qui caractérise la vie. Pierre et Mme Larivière se font photographier dans la rue : la photo semble déjà vieillie, semble déjà faire partie d’une histoire passée... mais il ne s’agit pas de la corruption du temps, de ruine comme dans les autres films de Gilles. Au contraire, cette photo vieillie inscrit l’histoire de Pierre et de Mme Larivière dans la réalité, fait office de preuve de leur passage, acte la présence fugitive de ces deux êtres et de leur petit bout de chemin ensemble.

Ponctué de scènes bouleversantes (la visite à Annie Girardot, un repas auprès d’une famille pied-noir menée par Marthe Villalonga, Pierre apprenant la mort de son amie...), porté par des dialogues tout en délicatesse et une mise en scène d’une incroyable intelligence, Le Clair de terre est un film inoubliable, magnifique, qui témoigne de la finesse, de la sensibilité et de l’intelligence du cinéma de Guy Gilles. Un film qui ne se termine pas sur « fin », mais sur « à suivre »… à suivre en nous bien entendu.

(1) Interview de Guy Gilles, Lettre françaises.