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Critique de film
Le film

La Rivière de nos amours

(The Indian Fighter)

L'histoire

Oregon après la Guerre de Sécession. L’éclaireur Johnny Hawks (Kirk Douglas) se rend auprès de son vieil ami, le chef Sioux Red Cloud (Eduard Franz), pour lui demander l’autorisation de faire traverser un convoi d’émigrants sur son territoire. Il n’est pas reçu comme il l’aurait imaginé puisque, malgré le traité de paix, les Indiens sont devenus méfiants depuis que de l’or a été découvert sur leurs terres. En effet, quelques hommes blancs peu scrupuleux n’hésitent pas à échanger auprès de certains Indiens du whisky contre des informations pouvant les mettre sur la piste des gisements ; et si les Indiens qui se livrent à ce trafic sont punis de pendaison par leur propre tribu, les Blancs deviennent violents quand ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent. C’est ce qui arrive précisément ce jour-là : deux hommes du convoi, Wes (Walter Matthau) et Chivington (Lon Chaney Jr.) tuent un Indien qui n'avait pas accepté le troc qu’ils lui proposaient. Chivington s’enfuit mais Wes est capturé. Johnny demande à Red Cloud de pouvoir ramener le meurtrier au fort le plus proche afin qu’il y soit jugé ; pour ce faire, il devra se battre en duel contre un des guerriers du clan qui aurait souhaité accomplir la sentence. John en sort vainqueur (sans cependant tuer son adversaire) et repart avec Wes sans un certain regret de devoir quitter le camp ; en effet, il aurait préféré rester quelques jours de plus pour pouvoir séduire la fille du chef, Onahti (Elsa Martinelli), qu’il a connue enfant et qui est désormais devenue une superbe femme. Il demande aussi à Red Cloud de se rendre au fort le lendemain, pour se faire confirmer par le commandant qu’il ferait tout pour mettre fin aux tentatives de certains de vouloir s’approprier leur or. Après que les deux camps ont été rassurés, le convoi de pionniers peut repartir avec Johnny à sa tête. Mais Wes et Chivington ne vont pas en rester là ; et à cause d’eux les conflits vont reprendre : les colons sont obligés de faire demi-tour pour aller se réfugier au fort qui deviendra alors la première cible des Sioux.

Analyse et critique

Dans le domaine du western, l’année 1955 fut quantitativement l’une des plus copieuses ; dans l’ensemble, elle fut néanmoins moyennement satisfaisante malgré de formidables réussites signées Anthony Mann (The Far Country, The Man from Laramie, The Last Frontier), Allan Dwan (Tennessee’s Partner), Jacques Tourneur (Wichita) ou Raoul Walsh (The Tall Men). Et cependant, grâce à André De Toth, elle se termine en beauté : le 21 décembre sortait La Rivière de nos amours qui pourrait bien être son chef-d’œuvre et l’un des plus beaux fleurons du genre. Depuis Ramrod (Femme de Feu) et jusqu’à La Chevauchée des bannis (qui sortira 4 ans plus tard), le cursus westernien d’André De Toth aura été passionnant même si sacrément inégal, le meilleur (Thunder Over Plains, Springfield Rifle, Man in the Saddle) côtoyant le médiocre (Stranger Wore a Gun, Last of the Comanches). « Je donnerais tous les Ford et tous les Walsh de la période 1940-1955 pour la seule Rivière de nos amours, l'un des plus beaux poèmes panthéistes que le western nous ait donnés où la nature fond(e) en un seul élément Indiens, cow-boys, arbres et rivières » déclarait Patrick Bureau au sein d’un ouvrage collectif consacré au western. Même si l'on peut raisonnablement trouver cette affirmation excessive, on peut dans le même temps le comprendre puisqu’une passion est par définition toujours excessive et peu raisonnable. Un avis qui tranche en tout cas avec ceux (nombreux malheureusement) plus modérés qui sont apparus à propos de ce western ces dernières années après qu’il a été superbement accueilli à ses débuts. Même Tavernier et Coursodon faisaient la fine bouche dans leur 50 ans de cinéma américain. Espérons qu’ils aient revu leur jugement depuis ! Dans le cas contraire, tressons-lui ici au moins des louanges !

Durant les années qui suivirent la Guerre de Sécession, de nombreux hommes blancs pénétrèrent sur le territoire des Sioux Oglala de Red Cloud en s’éloignant de la piste Bozeman, afin d’essayer de s'accaparer l’or dont ils apprirent l'existence au sein d’immenses gisements dans les collines avoisinantes. Le traité stipulant que les Blancs n'avaient pas le droit de pénétrer sur les territoires indiens étant rompu, les raids se multiplièrent alors contre les convois d’émigrants et les troupes de Tuniques Bleues. Les soldats décidèrent la construction de plusieurs forts pour protéger la piste, ce qui eut pour résultat un renforcement de la campagne meurtrière des Indiens. Le traité de Fort Laramie en 1868 conclut à une évacuation des forts (et leur destruction) afin que les attaques indiennes cessent. Certains westerns ont déjà abordé ces faits historiques, l’un d’entre eux (dont à l’heure où j’écris j’ai oublié le titre) se terminant même sur l’incendie des fortins par les Indiens une fois les soldats partis. Quelques semaines avant la sortie en salles du western d’Andre De Toth, on pouvait voir sur les écrans américains l’excellent The Last Frontier (La Charge des Tuniques bleues) réalisé par Anthony Mann, qui se déroulait déjà en Oregon lors des conflits avec les Indiens et qui abordait également le thème de l’avancée de la civilisation et de ses conséquences. The Indian Fighter le rejoint donc sur bien des points, le personnage interprété par Kirk Douglas, tout en étant conscient de l’inéluctabilité de l’avancée du progrès et de ses effets à court terme, n’en continue pas moins à rêver d'un Ouest qui resterait toujours tel qu’il l’a connu et aimé. Discutant avec le photographe du convoi qui, émerveillé par les paysages qu’il traverse, s’arrête fréquemment pour les "mettre en boite" afin de faire partager leur beauté au plus grand nombre d’Américains, sachant pertinemment que par ce fait de nombreux pionniers se lanceront dans l’aventure à leur tour, l’éclaireur lui fait part de sa crainte : « Tu vas peut-être trouver que ce que je dis est idiot mais l'Ouest est pour moi comme une belle femme. Ma femme. Alors je l’aime telle quelle, je suis jaloux et ne veux pas la partager. Je détesterais qu'on la civilise. »

L'histoire de La Rivière de nos amours (le premier titre choisi pour son exploitation en France fut L’Or des Sioux) est en fait celle très simple et très classique d'un homme qui ne veut pas que l’Ouest qu’il aime perde son innocence et qui va faire en sorte que les conflit entre Blancs et Indiens causés par la fièvre de l'or cessent, mais elle est aussi dans le même temps celle très touchante d’un d'amour brièvement mais sensuellement évoqué entre un éclaireur blanc (ce même "négociateur") et une Indienne jouée par le mannequin Elsa Matinelli pour sa première apparition à l’écran. En tout cas, The Indian Fighter, contrairement à ce que ce titre pouvait nous faire présager, marque un sacré changement de ton pour le cinéaste qui pour la première fois verse dans l’ampleur, le lyrisme et un généreux humanisme ; au vu de ce western pro-Indien, magnifique plaidoyer pour la paix et l’union de deux peuples, on regrette que le réalisateur n’ait pas persévéré dans cette voie. En moins d’une heure et demie, les deux scénaristes nous proposent une intrigue d’une grande fluidité, un mélange tout à fait harmonieux et équilibré d’action, de romance et de réflexion dont le résultat à l’écran donne un western bucolique qui ne manque cependant pas de rythme, le cinéaste réussissant à prendre son temps sans jamais nous ennuyer, en profitant au contraire pour nous rendre ses personnages fortement attachants par le fait de les voir agir non pas en héros mais en être humains avec leurs qualités mais aussi leurs défauts et ambigüités. Les scénaristes, ce sont Ben Hecht que l’on ne présente plus mais également Frank Davis, déjà auteur du captivant Springfield Rifle (La Mission du Commandant Lex) réalisé par De Toth ainsi que du splendide L’Homme de la plaine (The Man from Laramie) signé Anthony Mann. Le travail d’écriture est remarquable, les auteurs ont réussi à être à la fois rigoureux et faussement nonchalants, satisfaisant ainsi tout autant les amateurs de mouvements que ceux avouant une préférence pour des rythmes plus contemplatifs, laissant la part belle aux moments de répit et de calme malgré la durée assez courte du film.

En 84 petites (et trop courtes) minutes, le film réussit tour à tour à nous captiver, passionner, amuser et émouvoir. La première séquence nous dévoile d’emblée une sublime utilisation du Cinemascope, une perfection et une originalité dans les cadrages, une douceur et un lyrisme inattendus de la part d’un cinéaste habituellement assez sec, l’instrumentation du thème musical principal à la flûte traversière donnant aux premières images un aspect bucolique immédiatement envoutant. La composition de Franz Waxman est d’ailleurs magistrale, à cent lieues des canons hollywoodiens traditionnels de l'époque : une musique d'une étonnante modernité et franchement prenante. Au contraire, lors de la fameuse scène de l'attaque indienne finale sur le fort (l'une des plus spectaculaires et des plus belles du genre), aucune bribe de musique ne vient s'y superposer, ce qui la rend d'autant plus forte et tendue par contraste. La beauté plastique des premières minutes se poursuivra donc tout du long, les magnifiques et verdoyants paysages de l’Oregon étant superbement mis en valeur par la très belle photographie de Wilfred M. Cline. De son côté, le cinéaste n’est pas avare de lents et somptueux mouvements de grue et de caméra, le plus beau étant sans doute le très long panoramique qui débute au crépuscule sur des pionniers entonnant une chanson auprès du feu et qui parcourt ensuite tout le camp - montrant le reste des colons s’adonnant à diverses activités - pour se fixer en fin de compte sur Kirk Douglas et l’actrice Diana Douglas (sa première épouse et la mère de Michael Douglas) discutant au pied d’un chariot pour l’une des séquences les plus délicates du film, celle de la demande en mariage. Où l’on voit une jeune veuve se cherchant un nouvel époux pour l’épauler et non par amour. Où l’on voit l’homme en face d’elle ne pas savoir comment lui dire qu’il préfère rester seul et que, fainéant comme il est, il ne lui serait d’aucune aide, ne souhaitant pour rien au monde s’occuper à travailler la terre pour subvenir à leurs besoins, préférant chasser et pêcher plutôt que de se tuer à la tâche. Une séquence au timing parfait, à la direction d’acteurs exceptionnelle, qui prouve non seulement la sensibilité et l’intelligence de l’écriture mais aussi le talent d’un Kirk Douglas qui aura rarement été aussi sobre ; que tous ceux que son cabotinage a tendance habituellement à agacer redonnent une chance au comédien à cette occasion !

Aussi bon dans les séquences intimistes que dans les scènes d’action, Douglas trouve peut-être ici l’un de ses plus beaux rôles même si sa formidable carrière en comporte quelques dizaines d’autres. Ses trop brèves scènes d’amour avec Elsa Martinelli font partie des plus fougueuses et sensuelles du genre ; le premier baiser forcé et tumultueux ainsi que leurs étreintes passionnées au milieu de la rivière sont inoubliables, tout autant d’ailleurs que la première apparition de l’actrice quand dans les premiers plans du film elle se rend nue à la rivière. Enfin n’oublions pas la plus longue de leurs scènes communes, la plus belle aussi, celle au cours de laquelle, après avoir quitté son campement pour la rejoindre et passer quelques heures avec elle à faire l’amour, l’éclaireur s’apprête à la quitter sans paraître s’en soucier plus que cela. C’est alors que l’Indienne lui fait mettre le doigt sur son égoïsme typiquement masculin à l’aide d’une phrase courte mais qui en dit long : « Tu pars et tu oublies ; je reste et je me souviens. » Là encore, les auteurs font preuve d’une belle intelligence en pointant du doigt les défauts de leur héros. Cela étant dit, Johnny Hawks est un personnage néanmoins capable de faire rêver les plus jeunes : chevauchant comme un dieu, se battant comme un beau diable, toujours prêt à faire en sorte que les conflits ne s’enveniment pas mais s’apaisent au contraire... Un pacifiste et un utopiste qui veut encore croire à la coexistence entre les peuples et à la possibilité de maintenir une paix durable ; l’optimisme des auteurs fait qu’il va au moins réussir à la relancer in extremis grâce au couple qu’il forme avec une Indienne. Ex-"indian fighter", il a donc combattu le peuple indien pendant des années mais il a dans le même temps appris à le connaître, à le respecter et à le comprendre. C’est d’ailleurs l’un des seuls à ne pas foncer bille en tête pour une broutille ou pour une susceptibilité mal acceptée, alors que dans chaque camp le sang monte à la tête de la plupart des hommes bien trop rapidement pour qu’il en sorte quelque chose de bon.

Parmi les autres personnages, certains sont fortement typés comme les deux déclencheurs du conflit, les affreux Wes et Chivington interprétés par les inquiétants Walter Matthau et Lon Chaney Jr. On trouve aussi Briggs, ce très beau personnage de photographe souhaitant témoigner des merveilles qu'il a la chance de découvrir, joué par Elisha Cook Jr., le comédien qui est mort le plus grand nombre de fois à l’écran lors de sa carrière, et ce dès Le Faucon maltais de John Huston. Et puis il y a ce petit garçon d’environ une dizaine d’années qui se révèle une source de répliques et de séquences assez amusantes sans que ce ne soit jamais puéril ni lourd mais au contraire vivifiant. Enfin, De Toth rend un bel hommage à tous ces pionniers américains notamment au travers du couple formé petit à petit par la veuve (qui, comprenant que Johnny ne tombera pas dans ses filets, est obligée de voir ailleurs) et le paysan un peu rustre mais éminemment gentil et attachant. Le panoramique déjà évoqué plus haut y participe également, tout comme ces séquences "documentaires" comme le troc avec les Indiens ou ces nombreux plans montrant l’avancée du convoi à travers cette splendide nature sans cesse changeante, parsemée de rivières bouillonnantes, de paisibles canyons et de grandioses forêts ; des plans qui n’ont rien à envier à certains filmés par Raoul Walsh ou John Ford quant il s’agissait pour eux de filmer des caravanes de chariots. En revanche, après ces périodes de calme, lorsque la violence explose, cellec-ci fait très mal ; je ne sais pas si nous avions déjà eu l’occasion de voir une scène comme celle du meurtre de l’Indien alcoolique, Walter Matthau plongeant son couteau dans son ventre : le plan est presque subliminal mais il reste d'une étonnante dureté ; tous comme les plans des hommes scalpés. Quant à l’attaque finale, elle peut être comparée en terme de mise en scène - tablant avant tout sur la stratégie et la tactique des Indiens - à l’inoubliable final du magnifique Fort Bravo, peut-être le chef-d’œuvre de John Sturges.

Une parfaite maîtrise de la mise en scène (qui sait se faire parfois virtuose comme lors de la scène du bal avec la caméra qui tourne avec les danseurs), un montage rigoureux, une interprétation hors pair, une photographie mettant superbement en valeur les paysages de l’Oregon et une intrigue qui, sans retournements de situations factices et intempestifs, file droit au but malgré quelques belles digressions qui ne cassent cependant jamais le rythme. Un western d’une redoutable efficacité tout à la fois sensuel et rude, tendre et hargneux, bucolique et mouvementé, généreux et pragmatique, sans oublier un lyrisme qu’on ne s’attendait pas à trouver sous la caméra d’André De Toth. Son seul défaut est d’être trop court et de se terminer un peu abruptement ; car oui, nous aurions souhaité passer plus de temps en compagnie de ces colons et du couple formé par Kirk Douglas et Elsa Martinelli. Le premier film produit par la compagnie indépendante Bryna (du prénom de la mère de Kirk Douglas) s'avère en tout cas une formidable réussite, un western au ton unique.

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Par Erick Maurel - le 15 février 2013