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Critique de film
Le film

La Femme sans loi

(Frenchie)

Partenariat

L'histoire

Près de Bottleneck, Frank Dawson est tué par deux de ses acolytes. Sa fille, alors âgée d'une douzaine d'années, a assisté au crime puisqu'elle se trouvait en selle avec son père quand ce dernier a reçu la balle mortelle. 15 ans plus tard, sous le nom de Frenchie Fontaine (Shelley Winters), elle revient au pays en espérant le venger. Durant ce laps de temps, elle s'était établie à La Nouvelle Orléans où elle était vite devenue célèbre en tant que propriétaire d'une salle de jeu. Sa réputation "d'immoralité" étant parvenue jusqu'à Bottleneck, ses habitants voient son arrivée d'un mauvais œil d'autant qu'ils vivaient en paix depuis que le sheriff Tom Banning (Joel McCrea) avait nettoyé la ville avant de la quitter après une peine de cœur. Et en effet, à peine le temps d'avoir mis les pieds dans la ville, voilà que Frenchie vient racheter le saloon moribond pour le transformer en véritable palais du jeu avec un personnel exclusivement féminin. Il va de soi que malgré la pudibonderie d'une partie de la population, une majorité se rue en foule dans l'établissement, privée de ce plaisir depuis trop longtemps. Frenchie réussit même à ravir la clientèle du casino de Chuckaluck, la ville voisine, dont le propriétaire n'est autre que Pete Lambert (Paul Kelly), l'un des assassins de son père. Avant de tuer ce dernier, elle voudrait essayer de lui soutirer le nom de l'autre coupable afin de faire d'une pierre deux coups. Entretemps, les notables de Bottleneck ont demandé à ce que Tom Banning revienne mettre de l'ordre dans leur bourgade. L'homme de loi non-violent va essayer de faire en sorte que Frenchie quitte la ville jusqu'à ce qu'il apprenne sa véritable identité ; à partir de ce moment-là, il va l'aider à mener son enquête tout en l'empêchant de mettre sa vengeance à exécution d'autant plus qu'il est tombé sous son charme...

Analyse et critique

Bertrand Tavernier, dans sa présentation du film que l'on peut entendre dans les suppléments du DVD, s'étonne que tout le monde (tout au moins le peu de personnes ayant eu la chance de voir ce western) parle à propos de Frenchie d'un remake inavoué ou non officiel de Femme ou démon (Destry Rides Again). Pourtant, même si l'intrigue est effectivement différente, on ne peut s'empêcher de penser tout du long au film de George Marshall tellement les ressemblances sont innombrables. Le véritable remake de cette histoire écrite par Max Brand, maintes fois adaptée au cinéma comme à la télévision, sera réalisé en 1954 par George Marshall lui-même ; le film aura pour titre Destry (Le Nettoyeur), Audie Murphy remplaçant James Stewart et Mari Blanchard se coulant dans le personnage précédemment interprété par Marlène Dietrich. Malgré ce duo nettement moins prestigieux, le résultat était loin d'être déshonorant mais, il est vrai aussi, loin de valoir l'original. En revanche, la surprise est de taille concernant Frenchie (La Femme sans loi lors de sa sortie en France, Une femme sans loi sur la jaquette erronée du DVD) puisque ce western de Louis King peut se targuer d'être au contraire aussi délicieux que son prédécesseur notoire. Les westerns humoristiques réussis étant tellement peu nombreux, il faut se ruer sur ce genre de perles rares d'autant que cette dernière est relativement méconnue, à tel point que le film est relégué dans le catalogue exhaustif de Phil Hardy dans les listes de titres en fin d'ouvrages qui ne bénéficient d'aucune notules.

Si l'on peut donc réfuter l'expression de "remake inavoué", on ne peut que constater les troublantes similitudes entre Femme ou démon et La Femme sans loi à commencer par Bottleneck, le nom de la ville imaginaire dans laquelle se déroule leurs intrigues ; ça ne s'invente pas ! Comme Tom Destry (le personnage interprété par James Stewart dans Femme ou démon), Tom (encore) Banning, que joue Joel McCrea, est fils d'un célèbre Marshall. Comme Destry, il vient prendre sa succession en tant qu'homme de loi dans la ville même où son paternel s'était fait une réputation d'homme à poigne en n'hésitant pas à jouer du pistolet ; comme Destry, il passe pour un "tenderfoot" ne portant pas même d'armes ; comme Destry, son passe-temps favori est de jouer à sculpter des petits bouts de bois avec un canif ; comme Destry, il se met à raconter des histoires à tour de bras pour exprimer ses pensées, faire des "sermons" ou pour "botter en touche" (« J'ai connu un homme qui... ») ; et comme Destry, il se révèlera être en fait un véritable tireur d'élite. Comme dans Femme ou démon, on assistera à un crêpage de chignon homérique entre deux furies devant un parterre d'habitués du saloon, hilares, poussant à ce que le combat se poursuive sans intervenir pour le seul plaisir du spectacle ; comme dans le film de George Marshall, on aura droit à un très beau plan en plongée sur un immense et luxueux comptoir de bar ; comme dans le western précédent, on assistera aux diverses descentes d'escalier de la patronne dominant son petit monde : la patronne qui se fait appeler Frenchie alors que Marlène Dietrich avait pour nom Frenchy... Je pense qu'il n'est pas besoin de continuer ce petit jeu des analogies (aussi bien scénaristiques que stylistiques) pour comprendre que tout cela n'est pas que le fruit du hasard ! Il faudrait être de très mauvaise foi pour prétendre le contraire.

S'il ne s'agit pas d'un remake, c'est à un véritable hommage au film de George Marshall que nous convie le scénariste Oscar Brodney, qui avait certainement dû le visionner à de nombreuses reprises. Travaillant quasi exclusivement pour le studio Universal, il n'a pas une filmographie mirobolante mais on verra son nom au générique de deux formidables réussites : Romance inachevée (The Glenn Miller Story) d'Anthony Mann et Capitaine mystère (Captain Lightfoot) de Douglas Sirk.  Il signera aussi quelques autres scripts assez amusants et bien menés, comme celui de La belle aventurière (The Gal Who Took the West) dans le domaine une fois encore du western humoristique ou Double Crossbones de Charles Barton avec Donald O'Connor embarqué dans un joyeux film de pirates. Son travail sur Frenchie est aussi similaire que sur ces deux derniers exemples tout en étant bien plus satisfaisant. Ainsi Oscar Brodney offre à ses interprètes des dialogues pétillants et spirituels : on se souviendra du « Hello Pidgeon » lancé par Shelley Winters à ses clients ou de son « Vous parlez à une femme prête à tout », montrant d'emblée son aplomb et sa détermination à ceux qui voudraient lui mettre des bâtons dans les roues. Une Shelley Winters qui s'en donne à cœur joie et qui semble s'être beaucoup amusée sur le tournage, très convaincante du coup dans ce rôle de femme forte qui mène les hommes par le bout du nez. On relève beaucoup de sous-entendus piquants et grivois ainsi que d'innombrables situations cocasses comme cette séquence au cours de laquelle Joel McCrea vient "emprunter" le revolver que Shelley Winters cache dans un fourreau qui lui entoure la cuisse, ou bien cette autre où il pique les fesses de Frenchie avec son étoile de shérif. Il faut aussi avoir vu la manière qu'a Joel McCrea de désarmer Paul Kelly lors de leur première confrontation : en levant la jambe très haut, donnant un coup de pied dans l’arme pour la faire sauter des mains de son adversaire tout en lui disant « J’ai appris ça d’une amie dansant le French Cancan. »

La Femme sans loi est un film constamment amusant mais tout en retenue, qui ne sombre jamais dans la lourdeur ni dans la vulgarité comme c'était le cas des westerns Warner dont le style d'humour était totalement opposé. Mais comme Femme ou démon, il s'agit plus d'un western avec énormément d'humour que d'une véritable comédie. Point d'éclats de rire d'ailleurs mais un sourire constamment vissé aux lèvres. Point de gags plus ou moins réussis mais une suite de situations toutes plus divertissantes les unes que les autres. D'ailleurs, tous les autres participants semblent avoir pris autant de plaisir que le scénariste à tourner ce film. Ce qui donne à ce western ne se prenant jamais vraiment au sérieux un ton bon enfant qui lui sied à merveille. La musique de Hans J. Salter est plaisante, le Technicolor est rutilant, permettant aux costumes portés par Shelley Winters de briller de mille feux et à Maury Gerstman de nous délivrer une très belle photographie, chaude et colorée à souhait. Les décors sont d'ailleurs délicieux, que ce soit ceux des abords de la ville ou ceux des paysages montagneux aux cimes enneigées, du cimetière sous la colline dominée par l'église ou de ce paisible bord de lac où Joel McCrea et Shelley Winters se retrouvent et où le premier fait un noble "sermon" à la seconde sur « La haine est un poison. » Tout cela pour dire qu'au niveau du "background",  les spectateurs en ont pour leur argent.  

Pour en revenir à l'interprétation, s'il s'agit avant tout d'un véritable festival Shelley Winters qui semble s'être prise au jeu avec jubilation - s'amusant même à imiter Mae West -, ses partenaires ne sont pas en reste à commencer par Joel McCrea dont c'était le deuxième des trois westerns qu'il devait tourner par contrat pour la Universal (après Saddle Tramp signé Hugo Fregonese). Leurs succès au box-office fut tel que le comédien signa à nouveau pour une salve de trois autres films pour le studio. Joel McCrea avait déjà prouvé son talent dans la comédie ; il le confirme ici. Nonchalant, pince sans rire, il arrive à nous faire oublier le Tom Destry de James Stewart d'autant que son personnage est rendu attachant par son petit côté "fleur-bleue", ayant quitté la ville suite à une déception amoureuse. A ses côtés, on a un casting tout à fait réjouissant à commencer par Elsa Lanchester que l'on appelle "comtesse", proche amie de notre héroïne et dont on doute un peu de la noblesse : une comtesse des courtisanes plus probablement ! Saluons aussi Marie Windsor, comédienne adulée par les amateurs de films noir et qui joue ici la femme qui a abandonnée Joel McCrea par amour du luxe, et qui le regrette désormais amèrement lorsqu'elle tombe nez à nez avec son ex-amant pour qui elle éprouve toujours des sentiments. Son pugilat avec Shelley Winters vaut son pesant d'or, rivalisant sans problème avec celui qui opposait Marlene Dietrich à Una Merkel dans le western de George Marshall.

Il faut dire que Louis King nous a lui aussi agréablement surpris, menant son film avec rythme et efficacité alors que c'est George Sherman qui avait été pressenti pour réaliser le film. Illustre inconnu pour nombre d'entre nous, si ce n'est pour ses films "animaliers" tel Le Fils de Flicka ou Green Grass of Wyoming que les quarantenaires avaient pu voir lors de leurs diffusions le mardi soir à la télévision à la fin des années 70, le frère cadet de l'illustre Henry King n'a certes pas marqué l'histoire du cinéma mais a pu cacher au sein de son imposante filmographie quelques autres petites pépites de cet acabit. Débutant sa carrière en 1919, il fut d'abord comédien avant de tourner des westerns muets à tout petits budgets aux titres assez "exotiques" : The Bantam Cowboy ,The Fightin' Redhead, The Pinto Kid, The Little Buckaroo, The Slingshot Kid... puis moult films de séries B ou C pour plusieurs studios dont quelques Charlie Chan, Bulldog Drummond ou autres Tom Sawyer. Frenchie se situe vers la fin de sa carrière cinématographique avant qu'il ne se tourne vers le petit écran, réalisant plusieurs épisodes de séries comme Gunsmoke. Son avant-dernier film, Dangerous Mission avec Victor Mature, Piper Laurie et Vincent Price, villenpidé par Bertrand Tavernier, m'avait pourtant lui aussi laissé d'agréables souvenirs. Il serait intéressant que les éditeurs de DVD puissent donner leur chance à d'autres de ses films afin de savoir si Frenchie était un "one shot" ou non.

Pour ceux qui aiment le style de western représenté par Femme ou démon (Destry Rides Again), sachez que le film de Louis King se situe vraiment dans la même veine. Western bon enfant, drôle, mouvementé, très bien écrit, très bien interprété, très correctement réalisé, piquant et amusant, il se laisse regarder avec un immense plaisir tout du long d'autant que Shelley Winters s'en donne à cœur joie, s'amusant comme une folle à interpréter ce rôle pittoresque. Je ne me permettrais pas de le conseiller à d'autres personnes qu'aux aficionados du genre mais, pour ma part, ce fut une excellente surprise d'autant que, comme il a été dit précédemment, la photographie est superbe, les décors et costumes somptueux et que les scènes d'action sont parfaitement bien troussées (comme souvent à la Universal entre 1948 et 1952, l'âge d'or du studio concernant le western). Il n'y a pas grand chose à en dire de plus ; ce n'est pas pour autant que ça n'en fait pas un film hautement divertissant !

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Par Erick Maurel - le 30 mai 2012