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Critique de film
Le film

La Bête humaine

L'histoire

Jacques Lantier, conducteur de locomotive, est témoin du meurtre commis par le chef de gare Roubaud, qui a assassiné un homme ayant approché de trop près sa femme Séverine. Lantier se tait, laissant un innocent être accusé à tort. Dès lors, se lie entre Séverine et Lantier une passion dépassant le strict cadre amoureux.

Analyse et critique

La manière dont Jean Renoir se retrouva à la tête d’une nouvelle adaptation d’Emile Zola, plus de 10 ans après Nana reste, sinon sujet à controverse, au moins partiellement indécise : il semblerait que ce soit dans un premier temps le jeune Marc Allégret qui se soit retrouvé aux commandes d’un projet d’adaptation scénarisé par Roger Martin du Gard (récent Prix Nobel de littérature), tandis que parallèlement Jean Grémillon développait un projet intitulé Train d’enfer, mettant Jean Gabin aux commandes d’une locomotive. (1) Denise Tual, monteuse de La Chienne, amie de Gabin et directrice de l’agence Synops détentrice des droits du scénario de Martin du Gard, aurait alors contribué à réunir les deux projets et, suite au désistement de Marcel Carné, l’aurait transmis à Renoir.

Qu’il ait, comme il l’affirme lui-même, relu La Bête humaine en une nuit, ou qu’il se soit contenté de ses souvenirs d’une lecture adolescente, voici donc Jean Renoir face à l’un des ouvrages les plus importants d’Emile Zola. Très vite, il abandonne le scénario de Roger Martin du Gard, et en livre sa propre adaptation (selon la légende en moins de 2 semaines), fidèle à l’auteur moins dans les mots que dans l’esprit. Emile Zola avait situé l’action de La Bête humaine en 1869 sous Napoléon III, Roger Martin du Gard avait déplacé l’époque de son adaptation en 1914, avant la Grande Guerre, Jean Renoir délivrera un récit contemporain de sa production (1938), et la métaphore ferroviaire, qui voyait dans les deux premiers cas une locomotive folle s’emballer vers la guerre, allait une nouvelle fois trouver sa légitimité...

De Zola, Renoir abandonne l’essentiel du caractère social, la description de la société bourgeoise déclinante, la déchéance de Roubaud, la cupidité de Misard, la violence de Pecqueux : ce qui l’intéresse avant tout, c’est le personnage de Lantier, sa dimension antiquement tragique et le poids de cette fatalité qui l’accable. De Zola, il garde donc surtout ces mots ouvrant le film : « A certaines heures, il la sentait bien cette fêlure héréditaire. Et il en venait à penser qu’il payait pour les autres... les pères, les grands-pères qui avaient bu, les générations d’ivrognes dont il était le sang gâté. Son crâne éclatait sous l’effort, dans cette angoisse d’un homme poussé à des actes où sa volonté n’était pour rien, et dont la cause en lui avait disparu... »

Assez partagé sur l’œuvre d’Emile Zola, André Bazin en recensait, dans son ouvrage consacré à Jean Renoir, les faiblesses dans la narration ou la caractérisation psychologique sommaire des personnages, en affirmant que « Renoir a presque toujours amélioré le roman. » (2) On peut aussi trouver que la plupart des reproches qu’il adresse au roman demeurent valables pour le film, en particulier pour le caractère un peu simpliste des protagonistes, mais qu’en quelque sorte, peu importe... Car avec l’aide d’un Jean Gabin qui aura rarement été aussi beau et fragile à la fois, il contribue à inscrire le nom de Lantier, à son tour, au tableau d’honneur des personnages les plus mythiques du cinéma français.

Le début du film est époustouflant : cette locomotive déchaînée qui traverse les paysages normands confère immédiatement au personnage de Lantier une intensité et une gravité particulières. Tout au long de son œuvre, Jean Renoir porte un soin particulier non tant aux personnages qu’au cadre où ils évoluent : ces sombres dépôts ferroviaires, ces maisons trop petites, ces wagons exigus, tous habités d’une lumière particulière... Le film frappe ainsi, et dans un premier temps, par son réalisme léché : des accords passés avec la SNCF, qui mit un tronçon de voie à disposition de l’équipe de tournage, participèrent à cet aspect documentaire assez édifiant. Mais à la photographie, Curt Courant - assisté de Claude Renoir au cadre - effectue également un travail superbe qui transcende cet aspect réaliste - ou "réaliste poétique" - pour l’associer à une certaine tradition de l’expressionnisme allemand : de la précision millimétrique du cadre à la photo charbonneuse de ces nuits tourmentées, de ces travellings arrières sur un Gabin hébété à la virtuosité virevoltante de la scène du bal, et enfin jusqu’au découpage de cette dernière séquence anthologique, tout le travail formel du film mériterait d’être souligné, encore et encore, pour rappeler à quel point Jean Renoir était avant tout un immense styliste.

C’était aussi, évidemment, un admirable directeur d’acteurs, et c’est à la manière d’un chef d’orchestre qu’il invite chacun à jouer sa petite partition pour donner consistance à des personnages sur le papier un peu anodins : citons Ledoux, dans le rôle de Roubaud ; Carette, familier du cinéaste ; ou Renoir lui-même dans le rôle de Caduche, l’accusé à tort.

Emettons malgré tout quelques réserves sur l’interprétation de Simone Simon, alors courtisée par Hollywood mais amenée à revenir en France suite à des soupçons d’implication dans la mort de Georges Gershwin. La jeune femme, alors âgée de 28 ans, est certes rayonnante, coquette à souhait dans ses tenues Chanel, attendrissante et charmeuse comme une féline, mais son interprétation est extrêmement datée et l'on peut trouver que la comédienne manque de perversité, surtout comparativement à la prestation de Gloria Grahame dans le remake que Fritz Lang réalisera en 1954 (Désirs humains). (3) Ceci étant, le romantisme noir dont fait preuve Jean Renoir dans ce film est assez touchant, notamment dans ces plans (eux aussi assez datés) où les deux amants s’étreignent, joue contre joue, pour regarder un avenir auquel ils font semblant de croire.

La Bête humaine a été réalisé entre les deux films les plus estimés de Jean Renoir, La Grande illusion l’année précédente et La Règle du jeu l’année suivante. A cet égard, il vaut peut être mieux ne pas l’évaluer à la lumière imposante de ces chefs-d’œuvre, auquel - osons le dire - il se mesure difficilement, mais en comparaison avec des films similaires produits à la même époque, par exemple Le Quai des brumes, de Marcel Carné : stylistiquement proches, thématiquement voisins, les deux films traduisaient à leur manière le romantisme comme l’anxiété particuliers de leur époque.


(1) Le comédien était un amateur notoire du monde cheminot
(2) In Jean Renoir, Editions Champ Libre

(3) Renoir aura adapté deux fois Zola, Fritz Lang aura deux fois réadapté un film de Renoir, après La Rue rouge, remake de La Chienne. 

DANS LES SALLES



DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 11 DECEMBRE 2013

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Par Antoine Royer - le 27 novembre 2013