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Critique de film
Le film

L'Or du Hollandais

(The Badlanders)

Partenariat

L'histoire

Fin du 19ème siècle dans le pénitencier de Yuma en Arizona. John McBain (Ernest Borgnine), qui attend sa libération le lendemain même, est néanmoins sur le point de se jeter à la tête du gardien sadique qui s’amusait de voir se noyer certains des prisonniers dont il avait la charge. Peter Van Hoek (Alan Ladd), alias "le Hollandais", l’empêche de faire une telle bêtise qui aurait probablement rallongé sa peine. Du coup, même si Peter avait encore dix mois "à tirer", en récompense de son acte de bravoure et pour avoir sauvé la vie du surveillant, il est relâché le même jour que John. Il est d’autant plus soulagé qu’il a toujours clamé son innocence quant au vol d’un filon d’or dont il fut autrefois accusé. Il prend donc la diligence qui se rend à Prescott, petite ville minière où il est très mal reçu par les autorités locales, celles-là mêmes qui l’avaient autrefois envoyé en prison. Peter promet de repartir avec la prochaine diligence ; en attendant, il est bien décidé à aller jusqu’au bout de son idée qui n’est autre que de s’approprier un gisement profondément enfoui dont il est le seul à connaitre l’existence et qui appartient au propriétaire qui l’avait fait incriminer. Il propose une association à John qui, d’abord réticent, accepte dans le but de se venger lui aussi de son emprisonnement ; quelques années auparavant, il avait tué un gros propriétaire de la région qui voulait s’accaparer ses terres. Tout en mettant en place un plan pour remonter l’or avec discrétion du profond endroit où il se trouve, Peter et John entament chacun de leur côté une romance, le premier avec l’épouse d’un notable (Claire Kelly), le second avec une Mexicaine (Katy Jurado) qu’il vient de sauver des griffes des hommes du shérif qui la malmenaient...

Analyse et critique

En 1960, à l’occasion d’une correspondance avec Bertrand Tavernier, Delmer Daves écrivait : "Le scénario de The Badlanders était mauvais comme tout. Je l'ai réalisé uniquement pour rendre service à Alan Ladd qui avait signé un contrat pour ce film. Le début était intéressant mais le développement était trop arbitraire." Le cinéaste était donc assez lucide au sujet de son film, ce que le public et les critiques finirent d’entériner, cet Or du Hollandais ayant toujours été considéré comme le western le moins ambitieux du cinéaste de même que le moins réussi. Car l’un n’induit pas forcément l’autre, le système des studios ayant prouvé à maintes reprises que des films de commande signés par les plus grands cinéastes s’étaient révélés parfois plus satisfaisants que certains de leurs films plus personnels. En l’occurrence, la réputation assez moyenne du film est tout à fait compréhensible surtout après que Daves nous a emmenés vers des sommets tels que, uniquement pour le genre qui nous concerne ici, La Flèche brisée (Broken Arrow), L’Homme de nulle part (Jubal), La Dernière caravane (The Last Wagon) ou encore 3.10 pour Yuma. Cette même année 1958, Delmer Daves nous avait déjà proposé l’honnête et généreux Cow-Boy avec Glenn Ford et Jack Lemmon, ainsi que dans le domaine du mélodrame guerrier l’attachant Kings go Forth (Diables au soleil) avec Tony Curtis et Frank Sinatra. The Badlanders sera l’avant-dernier western du cinéaste. Dès l’année suivante et jusqu’à la fin de sa carrière, après La Colline des potences (sur lequel nous reviendrons plus tard), il se lancera dans une série de mélodrames consacrés à la jeunesse parmi les plus lyriques de l’histoire du cinéma, malheureusement aussi méprisés que méconnus. Mais revenons-en à cet Or du Hollandais qui, s’il ne se déroulait pas en Arizona, aurait probablement été considéré comme un mélange de film d’aventures et de film noir, et non pas un western.

Il s’agit d'ailleurs d’un remake déguisé du célèbre Quand la ville dort (The Asphalt Jungle) de John Huston, Richard Collins s’étant servi comme base pour son scénario du même roman de W.R. Burnett ; Alan Ladd reprend en quelque sorte le personnage de Sam Jaffe, Ernest Borgnine celui tenu par Sterling Hayden. Ce n’est pas la première fois que des films noirs sont "travestis" en westerns ; parmi les exemples les plus réputés, il y eut La Grande évasion (High Sierra) de Raoul Walsh "remaké" en western par Walsh lui-même avec La Fille du désert (Colorado Territory), Le Carrefour de la mort (Kiss of Death) de Henry Hathaway repris par Gordon Douglas pour The Friend who Walked the West ou encore La Maison des étrangers (House of Strangers) réadapté par Edward Dmytryk pour La Lance brisée (Broken Lance). Mais honnêtement, je n’ai pas pensé une seule seconde au film de Huston en visionnant le western de Daves ; si tous deux possèdent évidemment des points communs au niveau de l’intrigue, cela s’arrête là, le ton tragique de l’original étant totalement absent du second. Les deux cinéastes sont tellement différents que la comparaison entre les deux films n’aurait de toute manière que très peu d’intérêt. Oublions donc Quand la ville dort et plongeons-nous dans ce western qui, pour la première fois, utilise un décor de mines souterraines en profondeur. Si Randolph Scott et ses hommes se retrouvaient déjà prisonniers sous terre dans Les Conquérants de Carson City d'André de Toth, c’était à l’occasion du creusement d’un tunnel ; quant à la mine du Jardin du diable, elle s’enfonçait sous terre mais à l’horizontale. Malgré la faible réputation du western de De Toth, force est de constater que ses séquences souterraines étaient plus tendues et efficaces que celles que nous offre Delmer Daves ; il y avait pourtant matière à ce que ces scènes possèdent une bonne dose de suspense, ce qui prouve d’emblée que The Badlanders n’est pas franchement une grande réussite. Toute la portion du film se déroulant au fond des mines (une bonne vingtaine de minutes) se suit donc avec intérêt (en partie pour sa nouveauté) mais sans passion particulière ; il en va de même pour le film en son ensemble.

Il faut dire que le scénario de Richard Collins ne brille guère par son originalité ni par sa personnalité. On sent bien que Delmer Daves s’est senti cette fois moins concerné, sa sensibilité à fleur de peau et son lyrisme habituels étant quasiment absents. Par certains éléments, L’Or du Hollandais reste néanmoins cohérent avec le reste de l’œuvre humaniste de Daves, notamment au travers de sa description de la naissance de l’amitié entre les personnages interprétés par Alan Ladd et Ernest Borgnine (et leur entraide d'ex-taulards accusés à tort, joliment nommée par Alan Ladd « la justice poétique »), sa peinture du tendre amour qui lie Borgnine à Kathy Jurado, le cinéaste profitant de cette occasion pour réaffirmer son "antiracisme" (ou plutôt ici son aversion pour lai xénophobie), cette fois dans la défense les Mexicains, ou encore via cette idée que la vengeance ne passe pas obligatoirement par le meurtre mais en l’occurrence par un simple vol (même si la somme dérobée est conséquente). La douceur du personnage interprété par Alan Ladd rentre elle aussi en ligne de compte même s’il est dommage que le comédien paraisse aussi fatigué, toujours convaincant mais bien loin de ses prestations dans nombre de ses précédents westerns. D’ailleurs sa filmographie dans le domaine est tellement exemplaire qu’il se pourrait fort bien que le western de Daves soit l’un de ses moins satisfaisants. Malgré un manque de passion évident de la part de Daves, une écriture assez moyenne des personnages et une presque complète inutilité des protagonistes féminins (notamment Claire Kelly dont la romance avec Alan Ladd est sans aucun intérêt d’autant qu’elle n’est pas crédible une seule seconde, l’alchimie entre les deux comédiens ne fonctionnant absolument pas), L’Or du Hollandais se laisse suivre sans déplaisir, loin d’être mauvais contrairement à ce que vous auriez pu penser au vu de ces quelques lignes. Le réalisateur soigne ses cadrages et ses élégants mouvements de caméra, utilise à la perfection les paysages dont il dispose et brosse donc avec sa tendresse coutumière les relations entre ses deux protagonistes principaux ainsi qu’entre Ernest Borgnine et la toujours impeccable Kathy Jurado (le reste du casting n’étant pas particulièrement mémorable).

Ce sont d’ailleurs les deux acteurs les plus convaincants du film même si, contrairement à ce qu’on lit à droite et à gauche, Ernest Borgnine s’était vu déjà attribué des personnages encore plus riches par le passé. Déjà chez Daves d’ailleurs si vous vous souvenez du très beau Jubal (L’Homme de nulle part), dans lequel il incarnait un homme frustre mais foncièrement bon, cocufié par son épouse qui ne supportait plus sa vulgarité et sa simplicité d’esprit. Dans la peau d’un fermier bon et loyal malgré le fait qu’il ait été acculé à tuer un homme, il force à nouveau ici la sympathie d’autant qu’il est chargé de personnifier dans le même temps le personnage prenant fait et cause pour les pauvres peons. Quant à Kathy Jurado, il est malheureux qu’elle n’ait pas une place plus proéminente au sein de cette intrigue car elle a déjà prouvé à maintes reprises qu'elle pouvait être une superbe comédienne (dans La Dame et le toréador - Bullfighter and the Lady de Budd Boetticher par exemple). La photographie de John F. Seitz est superbe (enfin, on le devine malgré la qualité médiocre du DVD français...), les décors naturels assez curieux et grandement photogéniques avec tout d’abord le pénitencier de Yuma - cette petite ville qu’un pont coupe en deux, séparant le côté mexicain et américain - ainsi bien évidement que la mine aux installations impressionnantes qui s’étendent à perte de vue aussi bien en largeur qu’en profondeur, Daves nous proposant des plongées ou des contre-plongées dans les puits assez impressionnantes. Si d'un point de vue visuel, le film est tout à fait satisfaisant, il n'en va pas de même au niveau sonore ; en effet, il est fort dommage que la grève des compositeurs qui sévissait encore plus que jamais en cette deuxième moitié de décennie ait eu ici pour résultat un choix des thèmes peu cohérent, peu adapté aux images, voire même assez pénible, la musique semblant souvent exacerbée, tonitruante et hors de propos.

L’Or du Hollandais n’est pas un mauvais film, loin s’en faut ; il n’en est pas moins guère transcendant ni même très excitant. On était ici en droit d’attendre bien plus qu’un western bien mené, surtout de la part d’un réalisateur aussi sensible et talentueux que Delmer Daves dont la filmographie a été exemplaire dans tous les genres abordés, de la comédie musicale au film d'aventures en passant par le film noir ou le mélodrame. Comme il l'a été dit ci-avant, le film peut donc cependant se suivre sans aucun ennui grâce surtout à l’intrigue d’une toute relative nouveauté. Un western pas désagréable notamment aussi pour son cadre assez éloigné de ceux traditionnellement filmés dans le genre, mais forcément décevant à l’image de son final un peu expéditif.

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Par Erick Maurel - le 3 janvier 2015