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Critique de film
Le film

L'Inconnu du Nord-Express

(Strangers on a Train)

Partenariat

L'histoire

Lors d’un voyage en train, Guy Haines (Farley Granger) rencontre Bruno Anthony (Robert Walker). Haines est champion de tennis, Anthony sait tout de lui et propose un échange de meurtre : il va supprimer la femme de Haines (laquelle ne veut pas lui accorder le divorce) en échange de quoi Guy devra tuer le père de Bruno. Le jeune sportif ne prend pas cet inconnu au sérieux et le quitte comme si de rien était...

Analyse et critique

Après avoir réalisé Les Amants du Capricorne (1949) et Le Grand alibi (1950), Alfred Hitchcock a perdu de sa superbe auprès des critiques et du public. Pour faire face à cette situation difficile, il se tourne vers la littérature policière et choisit lui-même l’ouvrage qu’il va adapter. Il s’agit d’un roman de Patricia Highsmith, Strangers on a Train. Hitch y trouve le matériau idéal pour la construction d’un suspense à la fois simple et efficace. Pour ce faire, il décide de confier l’écriture du scénario à Raymond Chandler. Mais l’entente entre les deux hommes n’est pas très bonne, et mécontent à la fois du travail et du caractère de l’écrivain, Hitchcock décide de s’en séparer. Il se tourne alors vers Ben Hecht avec qui il a déjà collaboré sur Spellbound. Le scénariste à succès est surchargé par des projets en tous genres, il conseille à son ami anglais de contacter Czenzi Ormonde qui l’assiste depuis quelques années. Le réalisateur accepte et leur collaboration fonctionne à merveille. Ormonde rédige un scénario d’une redoutable efficacité, dont elle partage la paternité avec Hitchcock. Il faut donc admettre que même si le nom de Chandler donne un certain cachet au générique, son rôle reste insignifiant dans cette œuvre.

Si L’Inconnu du Nord-Express connut un tel succès, c’est parce qu’ici mieux que jamais le maître domine les rouages d’une intrigue sans faille. A ce titre, le premier plan du film peut être vu comme une allégorie de cette mécanique narrative parfaitement réglée : la caméra suit des rails disposés en parallèle qui finissent par se croiser et se rejoindre. Ce plan qui sert de parabole à la rencontre des deux hommes nous expose des images symbolisant le transport ferroviaire : une mécanique complexe et efficace. Cet adjectif reste le maître mot du film : dès cette séquence d’introduction les scènes s’enchaînent sur un rythme qui ne cesse de s’accélérer jusqu’au fameux climax du manège. La maîtrise du temps, source de suspense, est admirable et dans ses entretiens avec Hitchcock, François Truffaut souligne justement ce point : "Un aspect remarquable de ce film est la manipulation du temps […] Ce jeu avec le temps est stupéfiant." Truffaut, comme l’immense majorité des spectateurs, reste béat devant la fameuse scène du match de tennis : Guy doit gagner rapidement pour empêcher Bruno de placer un indice qui prouvera sa culpabilité. Les deux hommes rencontrent des obstacles pour réaliser leur objectif et, chose étonnante, le spectateur vit un suspense pour les deux protagonistes : il souhaite que Guy gagne ses points, mais lorsque Bruno fait tomber le briquet qui doit accuser Guy dans une bouche d’égout, il ne peut s’empêcher d’être terrifié à l’idée qu’il ne le récupère pas. Logiquement, le public devrait être satisfait que ce personnage soit ralenti dans sa quête morbide, mais la mise en scène est d’une telle ingéniosité qu’il en vient à avoir de la compassion pour le "méchant" ! Qui a dit qu’Alfred Hitchcock aimait torturer son public ?

Si l’on y réfléchit avec plus de recul, pourquoi Bruno est-il si pressé ? Aucune raison ne justifie son empressement, d’ailleurs il arrive trop tôt sur les lieux de la fête. Au fond, la raison de son impatience n’est autre que le besoin d’accélérer l’intrigue : Bruno travaille pour Alfred !

Cette scène n’est pas unique dans son efficacité. La visite de Guy chez le père de Bruno avec cette montée de l’escalier en haut duquel se dresse un chien à l’apparence féroce s'avère diabolique : non seulement le spectateur a un doute sur les intentions de Guy (premier suspense) mais l’apparition de ce molosse apporte un obstacle à la progression du héros (second suspense). Hitchcock prend ici un malin plaisir à doubler le stress de son public. Parmi les scènes marquantes, on peut aussi rappeler le meurtre perpétré par Bruno dans la fête foraine : il suit sa proie avec un sourire carnassier et sadique. On sait évidemment ce qui va arriver à cette femme, mais il est impossible de vivre la situation avec légèreté ; naïvement le public continue d’y croire et, tel un enfant devant Guignol, l’envie de crier que Bruno est "là pour faire du mal" le démange. Et pour conclure cette scène, le dernier plan sur les lunettes peut être qualifié de fulgurant. Enfin, il y a la séquence finale avec le manège qui s’emballe et finit par se détruire. Alors que les rails du premier plan symbolisaient la rencontre des deux hommes et le démarrage de l’intrigue, ces images sonnent le glas d’une mécanique narrative que Hitchcock précipite dans ce "climax" spectaculaire.

Le spectateur quitte alors la salle comblé d’avoir frémi pendant une centaine de minutes. Cependant aujourd’hui, ce film n’est jamais cité comme l'un des meilleurs du maître. Que lui manque-t-il donc pour rivaliser avec La Mort aux trousses, Fenêtre sur cour ou Vertigo ?

Si L’Inconnu du Nord-Express fait preuve d’une construction narrative redoutable et de quelques scènes d’anthologie, il lui manque ce "petit plus" qu’apporte un casting réussi : le couple Granger / Roman ne restera jamais dans les mémoires ; et sans l’attraction qu’exerce Robert Walker sur le public, le film aurait sans doute été bien fade. Hitchcock souhaitait que William Holden tienne le rôle de Guy, mais il dut se contenter de Farley Granger avec qui il avait déjà travaillé sur La Corde. Malheureusement, s’il avait été efficace dans ce rôle d’étudiant aux idées "fascistes", il paraît bien froid en héros amoureux et traqué. Son manque d’expressivité (jamais il ne paraît avoir peur ou douter) le rend peu sympathique. On est bien loin du talent de Cary Grant ou Jimmy Stewart. Dans le rôle de la femme dont il est épris, la Warner impose Ruth Roman. Son manque de présence et le peu d’importance que lui donne le metteur en scène réduisent son rôle à une figuration très basique. A côté de ce couple froid et sans glamour, Hitchcock fait jouer sa propre fille Patricia. Son interprétation pleine d’énergie la rend attachante. Elle joue un rôle comique et nécessaire à l’équilibre du film, comme on en retrouvera quelques années plus tard dans La Mort aux trousses (Jessie Royce, la mère de Roger Thornhill) ou Fenêtre sur cour (Thelma Ritter, la femme de ménage). Face à ces personnages, Hitchcock offre le rôle de Bruno à un comédien prometteur : Robert Walker. Menant une carrière brillante à Hollywood, Walker campe un psychopathe sordide, sadique et pugnace. Il se montre parfait dans ce rôle et son interprétation toute en nuance est géniale. Son visage et ses mimiques peuvent faire penser à un Bill Murray qui aurait viré dans la cruauté, mais sa nonchalance évoque surtout l’un des plus beaux bad guys du cinéma : Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur. Bref, les qualificatifs ne seront jamais assez nombreux pour décrire ce comédien qui, malheureusement, connaîtra une fin tragique quelques mois après le tournage... Hitchcock disait que plus le méchant était réussi, plus le film l’était ; Walker l’a prouvé ici avec maestria.

Ce film à la mécanique parfaite peut encore être apprécié au premier degré, et son efficacité entraîne la majorité des spectateurs dans un suspense haletant. Mais il doit également être vu comme les prémices des prochains chefs-d’œuvre du maître. Malheureusement le couple de Strangers on a Train est bien loin de celui de North by Northwest ou Rear Window. Hitchcock n’avait pas encore réuni Cary Grant et Eva Marie Saint, ni James Stewart et Grace Kelly. Le meilleur est à venir, néanmoins le plaisir de redécouvrir cet "étranger du Nord-Express" reste intact et tout "hitchcockophile" se doit de le goûter avant de replonger dans les grands classiques du génie anglais !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 4 décembre 2002