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Critique de film
Le film

L'Homme de San Carlos

(Walk the Proud Land)

Partenariat

L'histoire

1874. John Philip Clum (Audie Murphy) arrive à Tucson où il est attendu par le gouverneur Saffords. Il est mandaté par le Président Ulysses S. Grant pour prendre la direction de la réserve de San Carlos où sont confinés des Apaches. Clum espère mener à bien sa mission sans avoir recours à la violence, souhaitant faire des Indiens des citoyens américains comme les autres en leur octroyant la pleine autonomie, leur faisant créer leur propre police et leur propre justice. Il va sans dire que ces idées progressistes font bien rire les généraux de l'armée américaine, qui pensent que l'extermination des Apaches résoudrait plus vite les problèmes qui existent encore à cause principalement du rebelle Geronimo (Jay Silverheels) qui pousse à la révolte et aux tueries. Mais en arrivant à son poste, Clum va immédiatement mettre en place ce qu'il avait en tête en commençant par faire partir l'armée. Haï aussi bien par certains Indiens au sang chaud que par la cavalerie et la majorité des Blancs de la région, Clum va avoir fort à faire pour maintenir la paix entre les peuples. Il sera néanmoins aidé dans sa tâche par l'ex-sergent Tom Sweeney (Charles Drake), la jolie veuve Apache Tianay (Anne Bancroft) et le chef de la tribu, le sage Eskiminzin (Robert Warwick). Il va très vite être grandement respecté par la plupart des Indiens et va même devenir frère de sang avec Taglito (Tommy Rall) qui, par amitié pour lui, a été obligé d'abattre son frère Disalin (Anthony Caruso) qui poussait les hommes à la rébellion et qui avait tenté de tuer Clum. Outre les problèmes qu'il aura à gérer pour assurer la bonne marche de la réserve, Clum va être tiraillé entre la pressante Tianay et sa fiancée (Pat Crowley) qui vient d'arriver à Tucson pour l'épouser...

Analyse et critique

Au sein de la courte filmographie de Jesse Hibbs (seulement onze films), Walk the Proud Land arrive en neuvième position. Le cinéaste mettra un terme à sa carrière cinématographique deux ans plus tard, toujours avec son acteur de prédilection en tête d'affiche, Audie Murphy. C'était déjà Hibbs qui, l’année précédente, avait mis en scène le comédien alors qu’il interprétait son propre rôle dans un film basé sur sa vie de soldat et de héros de la Seconde Guerre mondiale, L'Enfer des hommes (To Hell and Back). Avant de passer derrière la caméra, Jesse Hibbs fut footballeur avant de devenir assistant réalisateur auprès, entre autres, de John Ford et Anthony Mann. Dans le domaine du western, il avait débuté par le très plaisant Chevauchée avec le diable (Ride Clear at Diablo) qui voyait la rencontre jubilatoire entre Audie Murphy et Dan Duryea. Puis ce fut, avec John Payne, Seul contre tous (Rails into Laramie) avant qu'il ne tourne Les Forbans (The Spoilers), une cinquième adaptation du célèbre roman de Rex Beach avec le duo Rory Calhoun/Jeff Chandler, une version assez terne surtout si on la compare avec celle de Ray Enright qui mettait en scène un duo de stars bien plus prestigieuses, John Wayne et Randolph Scott. Si la critique a toujours fait la fine bouche vis-à-vis du réalisateur, Walk of the Proud Land fut au contraire généralement plutôt bien accueilli du fait qu’il s’agissait d'un western pro-Indien assez inhabituel par sa quasi-absence d'action et la non violence de son héros principal.

John Philip Clum a d'ailleurs réellement existé ; sa vie de "missionnaire laïc" a été racontée dans un livre sorti en 1936 et écrit par son propre fils, celui-là même que l'on entend en voix off lors du prologue. Le très intéressant scénario des duettistes Gil Doud - La Brigade héroïque (Saskatchewan) de Raoul Walsh - et Jack Sher - Shane - est principalement basé sur cette biographie. Si ce personnage passionnant n’est jamais apparu dans aucun autre film, c’est probablement pour la simple raison qu’il n’a jamais accompli d’actes héroïques autres que par la parole ou par l’écrit, jamais par l'usage des plus "glorieuses" armes. Et c’est bien dommage qu’il ait été autant laissé de côté car au vu de sa personnalité un peu "hors du commun", il y avait de quoi faire. Heureusement, les auteurs lui ont rendu un bel hommage au travers de cet Homme de San Carlos. Venant de l’Est, ce pied-tendre, membre d’une communauté ecclésiastique, fut mandaté par le Président Ulysses S. Grant pour prendre la direction d’une réserve Apache, lui qui n’avait encore jamais vu d’Indiens de sa vie mais qui les considérait tout de même comme des citoyens à part entière. Pour qu’ils soient enfin reconnus comme tels, il souhaita en toute confiance leur laisser la plus grande autonomie possible en s'auto-gouvernant, pensant ainsi leur faire retrouver leur dignité. Ces idées humanistes furent évidemment vues d’un sale œil par l’armée américaine qui fut évincée de la réserve sans plus attendre, par la plupart des civils qui avaient peur pour leur sécurité ainsi que par quelques Indiens bellicistes qui ne supportaient toujours pas cette soumission aux hommes blancs. Malgré tous ces obstacles, Clum réussit à mener à bien son projet et, plus fort encore, à arrêter Geronimo sans effusion de sang. L’armée ayant repris les rênes, relançant par là-même les guerres indiennes durant une bonne dizaine d’années, Clum se lança dans le journalisme, s’installant à Tombstone pour créer le "Tombstone Epitatph" au sein duquel il ne cessa de prendre la défense des Indiens. Il fut le premier maire de la ville, se prenant d’amitié pour le shérif qui n’était autre que Wyatt Earp. Non seulement il le soutint au sein de son journal contre les Clanton, mais c’est également lui qui narra le fameux règlement de comptes à OK Corral en 1881.

A la lecture de cette courte biographie, on se rend compte de l’importance qu’eut John Philip Clum dans l’histoire de l’Ouest : un homme intègre et honnête se battant contre la politique d’extermination des Indiens prônée par l’armée, qui essaya de faire admettre le statut d'autonomie pour les Apaches et qui parvint à faire signer à Geronimo un acte de reddition, le tout sans violence. Ce dernier succès fut d’autant plus retentissant que ni l’armée ni la justice n’avaient réussi à le remporter malgré les millions de dollars dépensés chaque année pour y arriver. Un succès qui fera des jaloux et qui poussera John Clum à "démissionner". Tout cela est parfaitement narré au sein du film de Jesse Hibbs qui n’est d'ailleurs pas sans une certaine virulence envers l’armée américaine, représentée ici par un Morris Ankrum qui campe un Général va-t-en-guerre assez haïssable. Loin de ses personnages de fines gâchettes ou de hors-la-loi, Audie Murphy interprète avec honnêteté et sobriété cet agent aux affaires indiennes. Après son rôle de lâche dans le superbe film de John Huston, The Red Badge of Glory (La Charge victorieuse), le comédien prouvait une nouvelle fois, malgré les nombreuses critiques négatives lancées à son encontre (notamment concernant ses talents d'acteur dramatique), non seulement qu'il s’était souvent révélé convaincant mais qu’il fit également des choix de carrière assez courageux en acceptant d’endosser cette fois-ci la défroque de ce tendeerfoot qui n’a jamais tenu une arme et qui ne savait même pas se battre. Dans le premier combat à poings nus qui l’oppose à l’Indien interprété par Anthony Caruso, il se serait fait étrangler sans l’intervention du chef de la tribu ; lors du deuxième pugilat qui se déroule dans un saloon contre des chasseurs de scalps, il est assommé au premier coup de poing reçu. Ce seront quasiment d’ailleurs les seules scènes "d’action" du film, les deux autres étant la tentative de rebellion par Anthony Caruso et l’attaque d'un convoi de colons par Geronimo, toutes deux très vite expédiées et filmées d’assez loin. Les amateurs de westerns mouvementés devront s’abstenir car toutes ces séquences mises bout à bout ne doivent pas dépasser une durée de deux minutes montre en main. Mais c’est aussi ce qui fait la principale originalité de ce western, qui nous décrit la lutte d’un médiateur pour faire imposer une certaine forme de paix sans jamais devoir en passer par la violence (ou alors le moins possible), et le combat d’un homme pour faire en sorte que les Apaches puissent se gouverner par eux-mêmes, pour les encourager à relever la tête après tant de brimades, de soumissions et de privations.

L'Homme de San Carlos est un western pro-Indien parfois un peu paternaliste (lorsque Clum parle par exemple de "ses Indiens"), mais qui décrit aussi avec une grande dignité les Indiens Apaches et s’avère finalement assez virulent envers les Américains qui ont continué à vouloir perpétrer le massacre (« On ne met pas des gens en prison pour avoir tué des Apaches, on leur donne une médaille » dira l’un des chasseurs de scalps ne comprenant pas pourquoi Clum souhaite le faire juger). Comme le répète souvent Patrick Brion à juste titre, il n’était pas inintéressant de trouver de tels messages de paix et de tolérance au sein des petits films de série B destinés avant tout au divertissement, projetés en double-programme, et qui pouvaient donc pour cette raison toucher d'autres franges de la population que les traditionnels cinéphiles, pour faire prendre conscience au spectateur lambda de la condition minable des Indiens au siècle dernier. On relève une grande authenticité dans la description de cette réserve (notamment les "quartiers" de John Clum), malgré un budget apparemment très restreint qui a obligé le réalisateur à tourner de nombreuses scènes d’extérieur en studio et certains plans devant des transparences plutôt ratées - l'aspect formel du film est ainsi souvent assez "cheap" et moyennement enthousiasmant. Dommage car en revanche les paysages naturels sont bien choisis et plutôt correctement filmés, sans cependant aucun génie dans l’appréhension de l’espace (le CinémaScope n’est pas utilisé avec une grande efficacité). Jesse Hibbs était un bon professionnel mais il ne fallait pas lui en demander plus. Mais nous n’allons pas nous en plaindre d’autant que son film se révèle non seulement très intéressant mais aussi très agréable à suivre : malgré le peu d’action, on ne s’y ennuie presque jamais. Et si beaucoup ont critiqué le fait que les scénaristes se sont cantonnés à décrire les relations entre Clum et les Indiens, regrettant toute la partie concernant les problèmes domestiques qui accaparent notre héros (avec entre autres le triangle amoureux), cette dernière s’avère au contraire toute aussi captivante, rendant le personnage principal encore plus humain.

En arrivant à San Carlos, Clum fait la connaissance d’une jeune veuve indienne qui a perdu son mari lors de combats contre les Tuniques Bleues : il s’agit de la fille du chef, envoyée par ce dernier au nouvel agent afin de le servir (ce qui sous-entend aussi de se glisser dans son lit). Elle tombe très vite sous son charme. Clum lui explique qu’il a déjà une fiancée et que ses coutumes lui interdisent d’avoir deux femmes ; ce que Tianay a du mal à comprendre, la bigamie étant tout à fait normale chez les Apaches. Anne Bancroft (qui aurait dû se voir octroyer le rôle finalement obtenue par Debra Paget dans la superbe Dernière chasse de Richard Brooks) est non seulement très belle avec ses cheveux courts mais aussi plutôt convaincante dans la peau de cette Indienne qui ne manque pas de bon sens : à l’Apache à qui elle était promise suite à la mort de son premier mari, et qui la relance en lui disant de partir avec lui parce qu'il ne peut pas supporter d’être soumis aux Blancs, elle lui rétorque qu’elle aurait préféré avoir un premier mari soumis que mort. Clum est ainsi sans cesse tiraillé entre Tianay et sa fiancée qui finit par le rejoindre et l’épouser. Quoique plutôt banal, voilà encore un personnage bien écrit que celui de Mary, la femme tendre et aimante qui dans un premier temps a du mal à intégrer les coutumes des Indiens - jalouse d’apprendre que Tianay ait eu le culot de demander à son mari d’être sa seconde épouse - avant de changer son fusil d’épaule et d’accepter les différences entre leurs conceptions de la vie. Superbe séquence entre les deux femmes quand la fiancée s’écroule dans les bras de l’Indienne lorsque son mari part pour la très dangereuse mission qui consiste à appréhender le redoutable Geronimo. Superbe final qui voit toujours cette même femme annoncer à son mari qu’elle reste auprès de lui, souhaitant désormais vivre dans une parfaite entente avec les Indiens. Voilà vraiment deux très beaux personnages que ces deux femmes, contrairement à ce que j’ai pu lire à droite et à gauche, qui rendent les relations entre les différents protagonistes encore plus riches. Et ici, Pat Crowley est loin d’être ridicule et encore plus loin de manquer de charme, contrairement à ce que Bertrand Tavernier sous-entend dans son pourtant passionnant bonus en faisant état du manque de crédibilité dans le fait fait qu'Audie Murphy préfère cette dernière à Anne Bancroft.

Pour compléter cette solide distribution, nous trouvons encore beaucoup d’autres acteurs tous très bons comme Jay Silverheels dans le rôle de Geronimo - personnage qu’il avait déjà incarné dans La Flèche brisée (Broken Arrow) de Delmer Daves - Robert Warwick dans celui du chef de la tribu, Charles Drake dans celui de l'ami rigolard et loyal, Morris Ankrum dans la peau du général raciste (alors qu’il fut très souvent dans l’autre camp, ayant interprété des dizaines de chefs indiens auparavant) ou encore Anthony Caruso et même Tommy Rall (inoubliable dans deux chefs-d’œuvre de la comédie musicale : Kiss Me Kate de George Sidney et My Sister Eileen de Richard Quine). Il est étonnant de voir cet immense danseur au sein du casting d'un western, et on en a d'ailleurs profité pour lui demander de régler la chorégraphie de la séquence de danse tribale. Pour résumer rapidement : une bonne interprétation d’ensemble, un scénario solide et constamment intéressant pour un film de série qui ne décolle jamais vraiment haut mais qui reste digne et honnête tout du long. Sans atteindre des sommets et flirtant même parfois avec la mièvrerie (la séquence de la fugue des deux enfants), L'Homme de San Carlos se révèle une honorable réussite (une de plus de la part du producteur Aaron Rosenberg) qui prouve une nouvelle fois le talent de comédien d'Audie Murphy.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 1 juin 2013