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Critique de film
Le film

L'Homme d'Aran

(Man of Aran)

L'histoire

Au large de l’Irlande, sur une île aride battue par les vents, l’histoire d’une famille de pêcheurs à travers leurs activités quotidiennes. Le père, pour faire pousser une maigre récolte, fabrique la terre de ses propres mains en brisant d’énormes blocs de pierre, la mère arpente les plages pour recueillir des algues au risque de se faire emporter par les vagues tandis que le fils pêche du haut d’une immense falaise. Ce dernier aperçoit un requin baleine. Bientôt c’est l’effervescence et les hommes du village partent en mer pour chasser l’animal. Les journées de pêche s’accumulent tandis que la mer se déchaîne...

Analyse et critique


Les parents de Flaherty étaient d’origine irlandaise et Flaherty rêvait de filmer la terre de ses aïeux. Il découvre l’existence des îles d’Aran lors d’une conversation avec un passager irlandais sur le bateau qui le mène en Angleterre. Cette évocation d’un monde non industrialisé à quinze heures de Londres éveille immédiatement la curiosité du cinéaste. Il convainc le producteur Michael Balcon de financer L’Homme d’Aran et part avec sa famille vivre pendant deux ans dans l’île d’ Inishmore, la plus grande des îles. Il s’intègre comme à son habitude à la population locale, apprend leur mode de vie, leurs pensées. Mais la tâche est ardue et il doit d’abord apprivoiser des habitants soupçonneux qui l’accusent de porter le mauvais œil avec sa caméra et, pire, d’être un socialiste. Les témoignages sont légions sur ce grand homme au regard bleu, sur sa capacité à écouter et à comprendre les gens qui, une fois encore, lui permet de bientôt faire partie de la vie de l’île. Flaherty, comme pour Nanouk, utilise les habitants de l’île comme des acteurs, fabricant de tout pièce la famille qui est au centre du film, faisant d’un forgeron dans la vraie vie le pêcheur qui sera cet homme d’Aran. La célèbre séquence de la pêche au requin pèlerin est recréée par le cinéaste, cette pratique trop dangereuse ayant étant abandonnée depuis plus d’un demi siècle. Mais Flaherty pense qu’il est important de garder la trace de cette activité. Il enquête auprès des anciens de l’île, fait reconstruire des harpons qui n’existent plus, et ravive cette pratique ancestrale qui bien qu’historiquement fausse permet de mieux comprendre comment vivent les hommes de l’île, quelle est leur relation à leur milieu.

Peut-être plus encore que dans Nanouk, L’Homme d’Aran est une véritable épopée de l’homme face à la nature. C’est la collecte de varech qui se fait sous la menace des lourdes vagues d’une mer prête à emporter les imprudents, un frêle esquif qu’un équipage malmené par la tempête essaye de ramener sur le côte. C’est un poème lyrique et non un film d’ethnologue, Flaherty passant sous silence les données sociologiques ou historiques. Les îles d’Aran ce sont des terres arides, sans végétation, où les habitants doivent fabriquer la terre avant de même de pouvoir semer. Les quelques patates qui peinent à pousser appellent les hommes à partir à l’assaut de la mer, furieuse, déchaînée. A bord de petites coquilles de noix, ils naviguent sur une des mers les plus mauvaises du monde. Cette mer est filmée comme un personnage à part entière, imposante, capricieuse.

Flaherty n’écrit rien, n’a aucun plan de tournage Soucieux de chaque étape de la fabrication d’un film, il n’en considère pas moins le tournage comme le principal moment de création. Il filme à n’en plus finir, inquiétant puis exaspérant ses producteurs qui, bien que fascinés par les rushes, ne peuvent imaginer le film terminé… C’est que le cinéaste recherche dans chacun de ses plans la photogénie : le bon rai de lumière, le bon dégradé de gris dans le ciel, le bon mouvement des vagues. Flaherty totalise une quarantaine d’heures de rushes, tournant jusqu’à ce que la production l’arrête. Flaherty crée son film en se plongeant dans ses rushes, sans plan pré-établi, en se laissant porter par la pure musicalité des images. Pour fabriquer son film il n’utilise pas que les seules vertus du montage, il cherche au sein même du plan le mouvement, le rythme de son film. Ainsi le spectateur est invité à chercher longtemps la trace du curragh qui disparaît et réapparaît, point minuscule, suivant le mouvement dantesque des vagues. Flaherty se pose mille questions sur chaque image qu’il a capturée. Il cherche, expérimente, tente plusieurs approches, mais nullement par balbutiement, le cinéaste connaissant parfaitement les données techniques et optiques. Il ne s’arrête pas à un objectif donné, il cherche celui qui est le plus approprié pour saisir au mieux chacun de ses sujets. Souvent il privilégie les très larges focales, filmant souvent ses personnages de très loin, les incorporant à leur environnement grandiose. La nature semble alors presque les engloutir et l’homme paraît bien faible face à ces paysages imposants. Ces vues d’ensemble évitent toute déshumanisation grâce à une composition des plans qui intègre parfaitement l’homme au sein de l’image. Flaherty en effaçant les horizons et les lignes de fuite recentre le cadre sur ses personnages qui ainsi parviennent à s’épanouir et à trouver leur place malgré la majesté des paysages. L’homme reste le point où se focalise le regard du cinéaste.

Le montage est surtout présent dans les climax dramatiques, comme la pêche au requin avec près de quatre cent plans pour vingt minutes de film. Le monteur John Goodman est d’ailleurs crédité co-scénariste du film, preuve de l’importance que Flaherty accordait à ce moment de la naissance d’un film. Cette séquence étonne toujours par l’inventivité de son montage. Flaherty et Goodman n’hésitent pas à enchaîner des plans quasi identiques, provoquant des coupures presque expérimentales. Ils glissent des plans presque imperceptibles, redoublent certaines images, certaines actions. C’est un enchaînement musical qui guide Flaherty et son monteur, approche qui dépasse la seule fonction descriptive de l’action. Pour ce qui est de la piste sonore, elle est entièrement post-synchronisée et le résultat est splendide. Les voix et les bruits d’ambiance deviennent musique au même titre que la partition de John Greenwood.

L’Homme d’Aran est un film à auteur d’homme, Flaherty s’attachant aux visages, aux gestes en grand cinéaste humaniste qu’il est. Ses films sont chaleureux, attentifs, attentionnés. Il se plonge dans de nouveaux univers avec délice, essaye de s’approcher au plus près d’autres modes de vie et de pensée. On sent dans chaque minute de ses films l’investissement total de l’homme dans ses projets. « Ce sont des gens vraiment merveilleux » disait-il des Cajuns, des Esquimaux ou des habitants d’Aran « J’espère simplement que le film leur rendra justice » était son leitmotiv (1). Pour Flaherty l’homme n’est pas circonscrit à la société, il est avant tout un individu, approche qui fut très farouchement reprochée au cinéaste. Flaherty aurait du, à en croire les critiques de l’époque, surtout de gauche, parler avant tout de la société. L’Homme d’Aran fut perçu comme une fuite du cinéaste, un refus de s’engager et de parler de l’état du monde, alors que pour socialistes et marxistes, le documentaire se devait d’être l’écho de la conscience des peuples, à l’image des groupes Dvertov. Flaherty ne pouvait travailler dans ce sens. Le cinéma documentaire de gauche était au service d’une idéologie, chose absolument étrangère à Flaherty. Pour lui, réaliser un documentaire c’est se mettre en prise directe avec le monde, c’est confronter son propre regard à l’autre sans le dénaturer par un prisme politique. C’est se mettre en danger, infléchir sa vie en fonction de ce que l’on choisit de filmer et non travestir une réalité à des fins de propagande.

En lisant les notes de Flaherty on découvre pourtant une conscience politique aiguisée et une parfaite connaissance de la situation des habitants d’Aran. Il explique que ceux-ci doivent payer la dîme aux propriétaires de l’île, qu’ils doivent travailler comme des forçats pour y parvenir sous peine d’être expulsés par la police et de devenir mendiants en Angleterre ou en Amérique. Les habitants d’Aran sont prêts à tout braver pour ne pas subir cette honte. Pourtant Flaherty ne veut pas filmer cela. Il veut circonscrire son œuvre au seul rapport de l’homme à son milieu. Avec ses personnages qui ne portent pas de nom, qui représentent pour Flaherty un condensé de l’humanité, L’Homme d’Aran a une valeur universelle, intemporelle, presque éternelle. Le film n’est pas le témoignage de la vie de ses habitants au moment du tournage mais la recherche de l’essence même de cette vie et de cette île. Aujourd’hui encore le film n’a rien perdu de sa force et de sa beauté. Comme pour Nanouk, Flaherty est parvenu à faire traverser les décennies à ce peuple et à nous les rendre aussi vivants qu’ils l’étaient pour ses contemporains.

  

(1) John Huston à propos de Flaherty (1952)

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dossier : sur les traces de l'Homme d'Aran

Par Olivier Bitoun - le 22 septembre 2006