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Critique de film
Le film

L'Enfant miroir

(The Reflecting Skin)

L'histoire

Campagne de l'Idaho, années 50. Seth Dove arrive sur ses sept ans et vit toujours dans un monde emprunt de magie enfantine. Lorsque son ami Eben est retrouvé assassiné, il est persuadé que c'est le fait de sa lugubre voisine Dolphin Blue qu'il s'imagine être une vampire. Le shérif suspecte plutôt son père, autrefois mouillé dans une affaire de mœurs...

Analyse et critique

Après avoir étudié la peinture, Philip Ridley commence très jeune à faire carrière dans ce domaine et se voit exposé en Europe et au Japon. Au milieu des années 1980, ses premiers écrits sont publiés et il ne cesse depuis d'enchaîner romans et nouvelles, une partie conséquente de son travail étant à destination des enfants. Au début des années 1990, il se met également à écrire des pièces de théâtre qu'il met en scène pour la compagnie qu'il a fondée alors qu'il était encore étudiant. Il est ainsi l'auteur d'une quinzaine de pièces - dont la moitié environ destinée au jeune public - mais aussi de deux livrets d'opéra. Parallèlement à ces activités, il réalise des installations vidéo et débute dans la réalisation avec le court métrage Visiting Mr. Beak (1987), bientôt suivi de The Universe of Dermot Finn qui est sélectionné au Festival de Cannes en 1988. Il poursuit dans le cinéma en signant le superbe scénario des Frères Krays, tourné en 1990 par Peter Medak, avant de passer lui-même à la réalisation la même année avec cet Enfant miroir.

Ridley est un artiste protéiforme (il fait aussi de la photographie et écrit des pièces radiophoniques) qui, s'il a eu du succès sur les planches (le multi-primé Fastest Clock in the Universe) est passé quasi inaperçu dans le domaine du cinéma au-delà d'un cercle réduit de fans. Pourtant ses deux premières réalisations - L'Enfant miroir et Darkly Noon en 1996 - frappent par la richesse de leur récit, leur audace visuelle, par le talent de metteur en scène et de conteur dont Ridley fait preuve. Deux films qui portent la marque d’un cinéaste doté d'un imaginaire très riche, gothique et flamboyant, effrayant et hypnotique. Un univers très personnel que l'on aurait aimé voir se développer bien au-delà des trois seuls films réalisés en l'espace de vingt ans - son troisième long métrage, Heartless (2009), se révélant moins fort et original mais montrant tout de même que le cinéaste est loin d'avoir perdu la main. Philip Ridley est un grand amateur du cinéma de Terrence Malick et il l'a maintenant largement dépassé dans la rareté...

Comme pour The Brother Krays, Philip Ridley n'a pas écrit au départ The Reflecting Skin avec l'intention de porter lui-même son récit à l'écran. C'est parce qu'il ne parvient pas à trouver un cinéaste s'accordant à sa vision du film qu'il décide finalement de se lancer dans l'aventure du long. Et l'on ne peut pas dire que pour cette première expérience, il ait choisi la facilité. Déjà, il décide de quitter le giron de son Angleterre natale (né dans l'East London, il y habite toujours) pour aller tourner aux États-Unis avec des techniciens qu'il ne connaît pas et en décors naturels. Surtout, il y a l'audace du sujet, Ridley proposant une vision horrifique et cauchemardesque du monde de l'enfance qui rompt radicalement avec les habituelles évocations de ce moment de la vie. Une approche inédite, originale et choquante dont les rares parents cinématographiques venant à l'esprit seraient L'Autre de Robert Mulligan, Cria Cuervos de Carlos Saura ou Leolo de Jean-Claude Lauzon - on met sciemment de côté des films tels Les Révoltés de l'an 2000, Les Innocents ou Le Village des damnés qui utilisent la figure de l'enfant dans une toute autre optique.

L'Enfant miroir raconte le trajet de Seth Dove, un enfant de sept ans qui voit tout s'écrouler autour de lui et dont la toute jeune existence ne se résume bientôt plus qu'à la mort et la désolation. Le film se fait la représentation mentale de l'univers intérieur de Seth à l'heure où son univers bascule, où l'innocence cède la place à l'horreur. Ainsi, l'Amérique des années 50 dépeinte ici n'a rien de réaliste, c'est une pure image d'Épinal. Philip Ridley donne ainsi à son histoire un cadre immédiatement identifiable, familier, mais un cadre que l'on sait dans un même temps être une vision fantasmée de la réalité. Cette image que l'Amérique rurale se plaît à renvoyer d'elle-même est une construction qui n'a pas plus de réalité et de valeur que celle que Seth se fait du monde. Ridley opère ainsi une fusion étrange entre la beauté calme des étendues dorées des champs de céréales et l'univers morbide de Seth. Tout le film flotte ainsi, un peu irréel, à la lisière du fantastique. Le monde qu'il nous invite à arpenter est à la fois beau, attirant et inquiétant, imprévisible, incompréhensible et par moments magique comme peut l'être celui d'un enfant.

Enfant, Seth a cette capacité de modeler le monde en fonction de son imaginaire, de ses croyances et de ses peurs. Le film l'attrape à ce moment de la vie où la réalité s'impose peu à peu et vient détruire ce cocon. Ridley excelle à décrire deux mondes antagonistes : celui intérieur, magique de Seth et la réalité brute avec son cortège d'horreurs bien réelles. Au-delà des drames qui s'abattent sur lui, la malédiction vient de ce que, grandissant, il essaye de comprendre la signification de ce qui advient et devant l'absence de réponse, se rend compte qu'il n'y a aucun sens à donner à la vie. Son univers jusqu'alors régi par des règles magiques - seules capables de donner une explication aux choses - se fissure et il se retrouve désorienté, perdu face à ce nouveau monde qui s'ouvre à lui et où rien ne fait sens. Son univers tenait auparavant par des rites, des croyances, désormais il n'est plus régi que par l'arbitraire et l'absurde. Face à ce qui advient, Seth reste longtemps hagard, interdit mais ce que le film - d'apparence terrible et sans issue - nous raconte c'est en fait une ouverture au monde. On peut juger Seth insensible - il réagit à peine à la mort de son père et de son meilleur ami - mais il se charge peu à peu d'affects et si la métamorphose se fait dans la douleur, elle se révèle nécessaire et libératrice. Celle-ci passe par un difficile cheminement et la séquence finale - l'une des plus bouleversantes, terribles et marquantes que l'on ait vuesur un écran de cinéma - parvient à mêler dans un même mouvement une douleur infinie (la mort de l'enfance) et l'image d'une vie qui commence.

Cette vision de l'enfance se révèle aussi dérangeante que juste, Ridley touchant avec ce film une vérité profonde de toute existence humaine. Mais si ce récit magnifique nous touche aussi intimement, c'est avant tout grâce à la mise en scène et aux partis pris du cinéaste. Ridley travaille sur une photographie extrêmement soignée, jouant admirablement sur les couleurs (tel un Cimino, il repeint les plantes au spray, tous les jeux de couleur devant être faits devant la caméra et non en post-production), les contrastes, les éclairages, les compositions, si bien que l'on est constamment fascinés par la pure beauté du film. Il s'inspire visiblement des toiles d'Edward Hopper et surtout d'Andrew Wyeth. Les séquences s'enchaînent comme autant de toiles, toutes plus étonnantes, envoûtantes et magiques les unes que les autres. Ridley part d'ailleurs pour écrire son film d'une série de peintures / collages réalisée en 1983 et portant le nom d'American Gothic - référence évidente à l'oeuvre de Grant Woods - qu'il utilise presque comme un storyboard, imaginant des liaisons entre ses différents tableaux. La picturalité est d'une importance capitale dans le travail du cinéaste et c'est parce que le film est d'une beauté sidérante que l'horreur - graphique ou intérieure - n'en ressort que plus fortement.


American Gothic de Grant Woods / House by the Railroad d'Edward Hopper / Christina’s World, Turkey Pond et Winter d'Andrew Wyeth

[SPOILER] Car comme l'oreille coupée trouvée par Kyle MacLachlan dans Blue Velvet, l'horreur se tapit sous ces paysages bucoliques, ces champs de blé dorés courant à perte de vue sous un ciel d'un bleu éclatant. Elle n'est d'abord qu'un jeu cruel, des enfants s'amusant à exploser un crapaud au lance-pierre, son sang éclaboussant le visage de Dolphin Blue. Des détails étranges, sordides (le shérif borgne et à l'oreille à moitié arrachée, des siamoises qui pépient...). Puis c'est une bande de jeunes loubards qui sillonne la région dans une grande Cadillac Eldorado noire et kidnappe puis assassine les amis de Seth. L'horreur continue à contaminer l'univers du jeune garçon, son père s'immolant sous yeux parce que son homosexualité est révélée au grand jour, sa mère sombrant dans la folie et son frère Cameron revenant de l'armée irradiée de la guerre du Pacifique, perdant ses cheveux, saignant des gencives et dépérissant à vue d'oeil. Seth voit le monde qu'il connaît se désagréger irrémédiablement. Son imaginaire, conditionné par ces pertes successives, s'emballe. Il se convainc que sa voisine est une vampire ou encore recueille un bébé mort-né et se persuade que c'est un ange descendu du ciel. Son environnement est conditionné par une vision païenne du monde, Seth cherchant du sens dans les éléments, le ciel, la lune, les étoiles. Jusqu'à ce que sous les assauts du réel il abandonne ces explications magiques et accepte ce nouveau monde dans lequel il va devoir dorénavant vivre. [FIN DU SPOILER]

Ce qui frappe enfin dans le film, c'est l'incroyable lyrisme qui se dégage de cette œuvre unique en son genre. L'Enfant miroir est le parfait film repoussoir pour tous ceux qui conçoivent le cinéma comme un art de la retenue et du hors champ. Aujourd'hui, la production cinématographique est principalement partagée entre des blockbusters qui confondent hystérie visuelle et lyrisme et des films d'auteurs aux enjeux si réduits qui croient tant au non-dit qu'ils en deviennent inexistants. Si, fort heureusement, chaque année nous offre son lot de réussites - voir de chefs-d'œuvre - qui font mentir cette assertion, il y a tout de même une catégorie de films qui a quasi complètement disparu des écrans : celle de ces cinéastes qui voient dans le cinéma un art total, lyrique, opératique, un art de la démesure. Philip Ridley fait partie de ces auteurs qui n'ont cure de la retenue, qui ne craignent pas le ridicule, le grotesque, car ce qu'ils visent c'est le sublime et qu'ils savent que pour l'atteindre il faut s'aventurer sur l'étroite ligne de crête séparant les deux. Ce chemin, ils sont peu à oser l'emprunter, la soumission au réel se révélant bien plus confortable et rassurante. Il suffit d'ailleurs de comparer la dernière sélection cannoise et celle où Reflecting Skin était présenté à la Semaine de la Critique. On trouvait cette année-là des films aussi différents que Sailor et Lula de David Lynch, La Voce della luna de Federico Fellini ou Rêves d'Akira Kurosawa, soit des films partageant avec celui de Ridley le même goût pour l'imagination la plus débridée, les rêves, les fantasmagories, là où actuellement le réalisme et le drame social sont devenus la norme du cinéma estampillé Art et Essai. On trouvait encore heureusement dans la sélection de cette année 2015 des exceptions comme Apichatpong Weerasethakul, Jia Zheng-Ke ou Yorgos Lanthimos (avec cependant un fort ancrage social ou une figure bien identifiable comme la satire pour The Lobster) mais la tendance à l'abandon de l'imaginaire se ressent cruellement dans la production actuelle. C'est pourquoi un cinéaste comme Philip Ridley nous manque, parce qu'en poussant très loin toutes les composantes du cinéma (nous n'avons pas cité la sublime musique composée par Nick Bicât), il réenchante un septième art qui a trop souvent tendance à se penser plus petit que la vie.

Ridley voit dans le cinéma un médium capable de contourner les barrières du spectateur, le film travaillant sur lui de manière sensitive et inconsciente. D'où la profusion dans son film d'images symboliques, de sous-textes qui en font un véritable conte moderne. Philip Ridley, qui voit dans le cinéma d'horreur une forme issue du surréalisme, recherche via sa mise en scène une forme paroxystique du cinéma visant à la sidération du spectateur. Il atteint son but de la plus brillante manière qui soit, faisant de ce coup d'essai un coup de maître. The Reflecting Skin est aujourd'hui encore l'un des films les plus surprenants, saisissants et énigmatiques qui soient, un chef-d'œuvre hors norme qui confirme cette idée que c'est lorsqu'il se permet toutes les audaces et qu'il vise au sublime que le cinéma devient cet art capable de dépasser en émotion la musique ou la peinture tout en offrant une réflexion bouleversante et profonde sur l'humanité.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 4 décembre 2015