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Critique de film
Le film

L'Attaque de la malle poste

(Rawhide)

Partenariat

L'histoire

Sur la piste s’étendant de San Francisco à Saint-Louis, on trouve un relais de diligence isolé au milieu des paysages arides de Rawhide Pass. Il est tenu par le vieux Sam Todd (Edgar Buchanan) et son fringant assistant Tom Owens (Tyrone Power), plus préoccupé de son apparence physique que de la bonne marche de l’entreprise au sein de laquelle il ne souhaite pas faire de vieux os. Comme quatre dangereux évadés sont signalés dans les parages, on fait descendre de force de la première diligence matinale une passagère, Vinnie Holt (Susan Hayward), et sa petite nièce à peine âgée de plus d’un an, estimant que la suite du voyage s’avèrerait pour l’instant trop périlleuse pour elles. Seulement les hors-la-loi annoncés sont encore plus près qu’on ne le pense et, avec à leur tête le meurtrier Rafe Zimmerman (Hugh Marlowe), ils ne tardent pas à investir le relais, prenant en otages ses occupants en attendant de pouvoir dévaliser de son chargement d’or la malle-poste du lendemain. L’atmosphère devient violente et extrêmement tendue, d’autant plus que les bandits sont prêts à tout ; ils le prouvent assez rapidement lorsque l’ignoble salaud qu’est Tevis (Jack Elam) tue sans ménagement un premier otage. Tom demande alors à Vinnie de se faire passer pour son épouse pensant que, ayant instamment besoin de lui comme appât pour accomplir leur forfait, les malfaiteurs seront plus indulgents avec celle qu’ils prendront pour sa femme...

Analyse et critique

En ce début d’année 1951, le western opère quelques variations intéressantes et plutôt inédites. Après le "western de guerre" par John Huston et sa Charge victorieuse (The Red Badge of Courage), Henry Hathaway nous propose le premier "thriller westernien" avec Rawhide : un huis clos à suspense signé par Dudley Nichols, le scénariste de La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford, et que n’aurait pas renié Alfred Hitchcock. Il s’agit du premier véritable western du cinéaste Henry Hathaway, certains ne considérant ni Brigham Young ni The Shepherd of the Hills comme faisant partie du genre. C’est aussi le retour au western de Tyrone Power, que nous n’avions plus recroisé depuis ses rôles de Jesse James et de Zorro presque dix ans auparavant. Il retrouve le cinéaste de Peter Ibbetson, qui l’avait auparavant dirigé dans Brigham Young, ainsi que celui qui avait déjà été son partenaire dans ce même film, Dean Jagger, ici hirsute et méconnaissable. Mieux vaut prévenir pour éviter toute désillusion au vu du titre français : ceux qui trépigneraient d'impatience en attendant une attaque de diligence devront savoir qu’elle ne viendra pas, pas plus que la "charge héroïque" de John Ford. Toute l'intrigue se déroulera à l’intérieur ou aux proches alentours du relais de diligence où sont confinés tous les protagonistes.

Comme on peut aisément le constater à la lecture de ce pitch, Dudley Nichols nous délivre une véritable intrigue de film à suspense en décors westerniens, un huis clos oppressant remarquablement écrit et réalisé avec une efficacité à toute épreuve par Henry Hathaway qui n'en était pas à son coup d'essai en matière de "film d'action". En effet, ce dernier nous avait déjà surtout donné des œuvres mémorables dans le domaine du Film noir (Le Carrefour de la Mort - Kiss of Death) auquel Rawhide peut aisément s'apparenter de par son sujet, sa tension et sa photographie dure et très contrastée. Western à petit budget, L’Attaque de la malle-poste n’en est pas moins passionnant malgré ses (trop) faibles enjeux. Et l'on ne peut s’empêcher de penser que ce western préfigure certains films issus de la collaboration entre Budd Boetticher et Randolph Scott, notamment The Tall T (L'Homme de l'Arizona) avec qui il entretient de très nombreux points communs. La seule chose qui ne lui permet pas d’atteindre leur niveau, et ce n’est malheureusement pas bénin, c’est le manque d’épaisseur psychologique des personnages. Nous sommes ainsi face à une mécanique parfaitement huilée mais, en exagérant un peu, avec des pantins pour la faire tourner.

En effet, qui dit huis clos semblerait vouloir dire dans le même temps personnages riches et fouillés ; ce qui n'est pas vraiment le cas ici, Dudley Nichols nous jetant en pâture six hommes et une femme dessinés à gros traits, monolithiques, n'évoluant guère et pour lesquels nous avons logiquement du mal à éprouver plus d'empathie que nous aurions souhaité. C'est le cas pour Tom Owens, même s'il est assez réjouissant de constater qu'il ne s'agit aucunement d'un héros mais d'un homme qui lutte avant tout pour assurer sa propre survie ; il en va de même pour Vinnie, qui ne sort guère de son image de femme forte ne décolérant pas et ne décochant jamais un sourire. Tyrone Power et Susan Hayward sont loin d'être mauvais, mais l'écriture de leur personnage n'était pas assez riche pour qu'ils aient pu rendre leur interprétation mémorable. Dans Le Passage du canyon (Canyon Passage), la comédienne nous laissait voir une palette de jeu bien plus étendue. En revanche, hormis le personnage de George Tobias quasiment "ectoplasmique", les trois autres bad guys tirent la couverture à eux ; non pas qu'ils soient moins "typés" mais beaucoup plus savoureux.

Parmi ces derniers, sadique et violent à souhait, Jack Elam et sa trogne patibulaire font très forte impression ; rarement l'acteur n'aura eu un rôle aussi important et aussi marquant : il est ignoble de bout en bout et nous nous faisons un plaisir de haïr son Tevis. Pour cela, non devons remercier Susan Hayward de s'être mal entendue avec Everett Sloane, qui avait commencé le tournage dans la peau de cette brute sanguinaire ! Dean Jagger surprend, lui que l'on avait plus l'habitude de voir de l'autre côté de la barrière, imberbe. D'ailleurs ici son personnage n'est pas du tout cruel, il s'agit d'un homme attachant qui s'est retrouvé embringué dans l'évasion de Zimmerman mais qui semble mal à l'aise avec les trois autres. Quant à Hugh Marlowe dans la peau du chef de gang coupable d'un crime passionnel, il s'avère assez convaincant même si l'on aurait préféré le premier choix qui s'était porté pour ce personnage, soit Richard Widmark. Zimmerman est en tout cas le personnage le plus mystérieux et imprévisible de Rawhide ; on ne sait jamais vraiment s'il faut le craindre ou non. Et nous n'oublierons pas la petite fille qui sera à l’origine de l’une des séquences à suspense les plus tendues du film.

Malgré une petite faiblesse dans l'écriture des personnages et de minimes enjeux dramatiques, et si l'on veut bien oublier un prologue et un épilogue dont on se demande ce qu'ils viennent faire ici (nous faisant penser que nous allons avoir affaire à une fresque épique en hommage au transport du courrier par les malles-poste), il faut se rendre à l'évidence : le scénario de Dudley Nichols est sacrément bien troussé et la mise en scène de Hathaway bougrement efficace. Le cinéaste boucle le tout avec un savoir-faire certain, une précision étonnante dans le découpage de chaque séquence, un sens certain de la topographie, beaucoup de brio dans la gestion de l’espace et enfin une réelle virtuosité dans la sécheresse de son montage ; il est aidé en cela par la remarquable photographie en noir et blanc très contrastée de Milton Krasner qui fait merveille aussi bien en intérieur qu’en extérieur, mettant parfaitement bien en valeur les paysages naturels (filmés à Lone Pine) qui entourent le relais. Car même si l'essentiel de l’action se déroule à l’intérieur de la station, quelques échappées bienvenues vers le dehors se font jour à espaces réguliers et aèrent le film qui n’est ainsi jamais trop étouffant malgré ses éclairs de violence d'une assez forte brutalité.

Il est dommage en revanche que la musique de Sol Kaplan soit aussi hors-sujet, cassant l’ambiance à plusieurs reprises par l’utilisation de la guillerette mélodie Oh Susannah totalement incongrue aux moments où elle retentit. On constate également qu’à la Fox, on utilisait souvent le même thème lors du générique, un thème musical qui ne rendent d’ailleurs guère l’ambiance ni le ton des films. Celle que l’on entend au début de Rawhide était déjà un morceau utilisé dans Brigham Young et ensuite dans La Ville abandonnée (Yellow Sky) de William Wellman ; autant dire trois films qui n’ont pas grand chose à voir entre eux ! A l’exception de cette étonnante faute de goût musicale, probablement signée Alfred Newman, Rawhide se révèle un remarquable et rigoureux exercice de style, un divertissement de premier ordre sans esbroufe, une intrigue parfaitement ficelée, un suspense d'une redoutable efficacité grâce à la précision d'écriture de Dudley Nichols. C'est déjà beaucoup, mais il manque hélas à L'Attaque de la malle-poste ce supplément d'âme qui aurait pu le faire côtoyer les grands westerns. Ne faisons néanmoins pas les blasés et ne crachons pas dans la soupe quand elle demeure malgré tout aussi succulente ! Enfin, ceux qui ne manqueront pas de se poser la question quant à savoir si la célèbre série des années 60 avec Clint Eastwood a un quelconque rapport avec le film doivent être au courant que non.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 septembre 2012