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Critique de film
Le film

L'Assoiffé

(Pyaasa)

L'histoire

Calcutta. Vijay (Guru Dutt) ne parvient pas à vivre de ses poèmes ; et pour cause, la vision de la nature humaine qu’il dévoile à travers eux est très pessimiste et n’attire donc pas les foules, plus friandes de romantisme sucré. Non seulement ses quelques amis ont du mal à croire en son talent mais sa famille ne le soutient pas, ses frères le chassant même de la maison, ne supportant pas qu’un tire-au-flanc vive à leurs crochets. Ayant appris que ses manuscrits ont été vendus à un fabricant de pâte à papier par un éditeur non intéressé pour les publier, Vijay s’empresse d’aller les récupérer. On lui apprend alors que quelqu'un les a sauvés de la destruction en les rachetant. Une nuit, assis sur un banc public, il entend une femme chanter un de ses textes ; il la suit jusqu’à apprendre qu’il s’agit de Gulab (Waheeda Rehman), une prostituée. S’apercevant en arrivant à la maison close que l’homme qui le suit est sans le sou, Gulab le chasse juste avant de comprendre qu’il s’agit de l’auteur des poèmes qu’elle vient de se procurer et pour lesquels elle s’est prise de passion. Quelques jours plus tard, Vijay croise une femme qu’il a aimée alors qu’il était étudiant, Meena (Mala Sinha), et qui s’était alors évanouie dans la nature sans lui en apprendre la cause. Il espère la découvrir lors d’une réunion d’anciens élèves à laquelle Meena l’invite à se rendre. Vijay interprète un poème qui est houspillé par la foule. Mais il retient l’attention d’un éditeur présent à cette soirée, Ghosh (Rehman), qui lui demande de venir le voir dès le lendemain. Mais, alors que Vijay pensait voir enfin ses écrits publiés, Ghosh l’embauche comme secrétaire et domestique. Lors d’une réception, Vijay découvre que Meena est désormais l’épouse de l’éditeur, ayant toujours souhaité non seulement l’amour mais aussi la richesse, d'où sa "disparition" voici quelques années en arrière. Lorsque Ghosh comprend que Meena et Vijay se connaissent, il renvoie ce dernier. Seul, sans emploi, Vijay doit également faire face à la mort de sa mère. L’affection et le soutien de Gulab ne peuvent l’empêcher de sombrer dans le désespoir et dans l’alcoolisme...

Analyse et critique

Assoiffé, le personnage principal du film (interprété avec force et conviction par Guru Dutt lui-même) l’est de reconnaissance, de justice, de paix et d’amour. Vijay est donc un personnage foncièrement bon essayant de surnager dans un monde qu’il abhorre, espérant naïvement le changer par ses poèmes. Un candide qui se verra rejeter à la fois par sa famille et ses amis. Un amoureux transi déchiré entre l’amour que lui porte une prostituée (la seule à voir en lui un grand artiste) et celui qu’il éprouve toujours pour une étudiante qui, plutôt que de vivre d’amour et d’eau fraîche à ses côtés a préféré, il y a quelques années de cela, choisir la voie de la richesse stable d’un homme qu’elle n’aimait pas particulièrement. D’ingénu au départ, après de multiples épreuves vécues comme une véritable descente aux enfers, Vijay acquiert une grande lucidité sur le monde qui l’entoure, dans lequel il ne se retrouve plus et qu’il désire même quitter : « Mes amis, ce ne sont pas mes amis. Leur seul ami c’est l’argent. Hier encore, ils me reniaient. [ …] Je ne me plains de personne ; je n’en veux à personne. Je n’en veux qu’à notre société qui prive les hommes de leur humanité, change les frères en inconnus et les amis en ennemis. J’en veux à cette culture qui rend un culte aux morts et foule aux pieds les vivants, qui voit dans l’empathie un signe de lâcheté et dans l’humilité un signe de faiblesse. Jamais je ne pourrais vivre en paix dans une société pareille. » Tel est le discours tenu à la toute fin de ce très beau film par Vijay/Guru Dutt.

L’Assoiffé est le septième film de Guru Dutt dont la filmographie en tant que cinéaste ne sera constituée que de neuf titres ; ce sont donc deux de ses trois derniers qui se trouvent réunis dans le coffret édité par Carlotta pour rendre hommage à ce réalisateur-producteur-acteur qui a toujours été considéré comme l'un des plus grands cinéastes indiens des années 50 malgré sa courte et peu prolifique carrière. Ne connaissant du cinéma indien que l’universel et génial Satyajit Ray (dont le style et le ton n'ont d'ailleurs absolument rien à voir avec ceux de Guru Dutt), et n’ayant même jamais vu un seul film du Bollywood contemporain, il fallait que je prévienne en préambule n’être qu’un total néophyte en la matière, débarquant totalement innocent et sans a priori dans cet univers de drame musical qui, malgré sa noirceur, m’apparait ainsi comme sacrément "exotique". Un mélodrame en chansons avec l’irruption de scènes comiques, le tout dans un écrin assez formaliste, le cinéaste étant peu avare de recherches stylistiques diverses et variées, pas toujours du meilleur goût d’ailleurs, surtout quand il cherche à trop copier le cinéma hollywoodien (la séquence du rêve souffre de son manque de budget). Mais malgré quelques petites réticences et agacements, Guru Dutt s'avère pour moi une totale et heureuse découverte comme il le fut pour la plupart des spectateurs français au milieu des années 80, période à laquelle on commença seulement à présenter son œuvre en France, quasiment vingt ans après sa mort tragique.

Et c’est L’Assoiffé qui fut le premier à se dévoiler à nous, projeté dans quantités de festivals à travers le monde, rencontrant un énorme succès notamment en France, en Allemagne et au Japon. Il fait désormais partie de ce que l’on appelle le cinéma de Bollywood, précédemment dénommé le cinéma hindi, vague qui découla des films sortis des studios fondés principalement par des acteurs et réalisateurs indiens. Le sujet des derniers films de Guru Dutt est celui de l'artiste malheureux, incompris ou vieilli, partagé entre deux femmes. C'est donc en grande partie l'histoire de sa vie : bien qu'amoureux fou de l'actrice Waheeda Rehman (sa découverte de L’Assoiffé, l’interprète de la prostituée), il ne cessa de vivre avec son épouse Geeta Roy qui finit néanmoins par le quitter. Geeta fut la chanteuse de play-back des plus grandes actrices indiennes et doublait elle-même la voix de Waheeda Rehman, une fois séparée d'avec son époux. Il n'y avait ainsi que peu de différences entre Guru Dutt et les personnages qu’il interprétait à l'écran, le cinéaste exprimant à travers son œuvre non seulement ses idées sur la société dans laquelle il vivait mais également son amour pour les deux femmes de sa vie.

Pour comprendre un peu mieux cet artiste maudit incapable de se décider avec laquelle de ses deux femmes vénérées il préférait s’installer (vivant tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre jusqu'à l'impasse du suicide, à l'âge de 39 ans, face à une situation qu'il trouvait inextricable), la connaissance de sa biographie reste indispensable car il n'y aura jamais vraiment eu de séparation entre sa vie quotidienne et son œuvre cinématographique mais au contraire une immense corrélation/ confusion. Prenons le temps de brièvement la tracer. Guru Dutt nait le 9 juillet 1925 à Bangalore d’un père instituteur et d’une mère au foyer âgée de seulement 16 ans à l'époque et qui deviendra elle-même institutrice et traductrice. La famille au revenu modeste déménage près de Calcutta où Guru Dutt poursuit ses études. En 1941, il rejoint à l’âge de 16 ans le centre d’Uday Shankar (grand frère de Ravi Shankar) où il apprend la danse, le théâtre et la musique. Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale oblige le centre à fermer en 1944. Son oncle lui procure alors un contrat de trois ans avec les studios Prabhat, très célèbres à l'époque. Durant ce laps de temps, il exerce différents métiers : acteur, assistant-réalisateur, assistant-producteur et chorégraphe. Il y rencontre le comédien Dev Anand (l’interprète de son ami dans Pyaasa) avec lequel il signe "un pacte d'amitié", une promesse qui stipule que le premier qui réussira dans le métier entraînera l'autre à sa suite.

En 1946, c’est Guru Dutt qui chorégraphie le film qui lance la carrière de Dev Anand en tant qu'acteur. En 1951, ce dernier devenu comédien et producteur de renom, tient sa promesse et fait appel à son ami (alors assistant-réalisateur d'Amiya Chakravarty ou Gyan Mukherjee) pour diriger à Bombay le deuxième film de sa maison de production, Navketan Films. Baazi est un hommage aux films noirs hollywoodiens des années 40 qui lance une mode durable de films policiers tout au long des années 50 en Inde. Ce film est dans le même temps un tournant dans sa vie privée puisque c’est sur ce tournage qu’il rencontre sa future femme, Geeta Roy, alors chanteuse de playback et qui officie déjà dans la plupart des chansons présentes dans ce premier film. Grâce à Baazi et au succès de ses chansons, Guru Dutt se fait un nom et marque durablement le cinéma indien de sa patte grâce à deux innovations : l’utilisation massive des gros plans avec une lentille de 100 mm (d’ailleurs surnommés depuis "les plans Guru Dutt") ainsi justement que l’intégration de chansons non seulement en tant que séquences distrayantes mais bel et bien pour faire progresser la narration de ses films. D’ailleurs, il n'utilisait jamais d'ouvertures orchestrales pour que le dialogue s'enchaîne immédiatement avec les paroles de la chanson, son seul souci étant de faire adhérer instantanément le spectateur aux premières notes de musique.

Il réalise les années suivantes Jaal (1952) et Baaz (1953), ce dernier dont il est pour la première fois l'acteur principal en même temps que le réalisateur. Mais c'est Aar Paar en 1954 qui le consacre définitivement. Il s'agit à nouveau d'un film policier tourné en extérieurs à Bombay et qui révèle par la même occasion un certain sens de l'humour. Ces premières expériences n’ont pas spécialement rencontré un grand succès mais elles lui ont permis de constituer sa "famille cinématographique", de s'entourer de collaborateurs de talent à qui il restera fidèle jusqu’à sa disparition prématurée : l'acteur comique Johnny Walker, l’écrivain Abrar Alvi, le directeur photo V.K. Murthy, les compositeurs S.D. Burman et Hemant Kumar, les paroliers Sahir Ludhianvi et Kaifi Azmi, et enfin les chanteurs Geeta Roy et Mohammad Rafi. S’ensuivront des films qui restent aujourd'hui considérés comme ses plus belles réussites : Mr. & Mrs. 55, une comédie romantique de 1955, puis surtout Pyaasa (L'Assoiffé) en 1957 qui narre donc cette histoire d'un poète désespéré qui malgré l'aide d'une prostituée au grand cœur ne rencontre la consécration qu'après "sa mort" (réelle ou non). Au même moment. la vie privée du réalisateur devient chaotique puisqu'il entretient une liaison extraconjugale avec l'actrice principale de Pyaasa, Waheeda Rahman.

En 1959, Guru Dutt revient avec un projet dans lequel il a engagé toute sa fortune : Kaagaz Ke Phool (Fleurs de papier), un film qui évoque la fin de l'âge d'or du cinéma indien tout en narrant l’histoire sentimentale d’un cinéaste à succès qui perd tout en tombant amoureux de son actrice principale, cette dernière étant interprétée par la femme avec qui il entretenait une relation passionnée… sa maîtresse, l’actrice déjà de son film précédent, Waheeda Rahman. Le film sera un échec commercial qui l'affectera profondément et marquera la fin de sa carrière en tant que réalisateur. En effet, ruiné et touché dans son amour-propre, dans les années qui suivent il décide de ne plus réaliser de films. Il continue cependant à travailler comme acteur et producteur au sein de la société qu'il a créée, Guru Dutt Films. Persuadé que son nom n’est pas porteur au box-office, il ne signera donc plus aucun film même si l'on sait depuis qu'il était derrière la caméra de Sahib Bibi aur Ghulam (Le Maître, la maîtresse et l'esclave), qui sera ovationné aussi bien par la critique que par le public et qui représentera d’ailleurs l’Inde aux Oscars en 1963. Le 10 octobre 1964, il est retrouvé mort dans son lit, à 39 ans, d'un mélange d'alcool et de tranquillisants. Le mystère demeure quant à savoir s'il s'agissait d'un suicide ou d'une simple overdose accidentelle. Puisqu'il avait auparavant par deux fois essayé d’attenter à sa vie, l’hypothèse du suicide est cependant plus souvent mise en avant.

Pour en revenir à L’Assoiffé, d’après tout ce que j’ai pu lire et entendre sur l’histoire du cinéma indien de l’époque, il serait dans la droite lignée des autres films du cinéma commercial, musical et populaire du pays avec comme différence principale que, contrairement à ses prédécesseurs, films de l’espérance avec un petit air "à la Capra", il serait le premier à être passé de l’optimisme béat à la critique et à la totale désillusion. Qu’en aurait-il été si Guru Dutt n’avait pas retravaillé avec l’aide d’Abrar Alvi sa première version du scénario (datant de dix ans plus tôt) dans lequel Vijay était non pas poète mais peintre ? Le ton aurait-il été tout autre ? Quoi qu’il en soit, c’est vrai que malgré les intermèdes comiques bienvenus dus au personnage pittoresque d’Abdul Sattar, le masseur/barbier interprété par Johnny Walker (excellent surtout dans l’amusante et entêtante chanson Sar jo tera chakraaye), le ton de Pyaasa se fait très vite fortement mélodramatique et puissamment sombre. A ce propos, la dernière demi-heure est d’une totale noirceur, les amis et la famille de Vijay changeant de comportement d’une journée à l’autre avec toujours pour unique but la rapacité et le profit. Après l’avoir rejeté, l’avoir renié et avoir fait semblant de ne pas le reconnaître (pour une raison que je ne vous dévoilerai pas ici), ils espèrent tous partager la rançon de son succès. Bien évidemment, cette description d’une société corrompue ne va pas sans manichéisme ni schématisme ; Vijay est d’emblée présenté comme une figure presque christique, prenant sur lui toute la misère du monde, écrasé par la douleur lorsqu’il voit un insecte se faire écraser ! En revanche, tous ceux qu’il croise durant le premier quart d’heure du film se révèlent égoïstes, opportunistes, méchants, cruels et incultes.

De la part de Guru Dutt, il s'agit d'un sincère et vigoureux engagement, plus humaniste que politique, qui passe par un lyrisme de tous les instants aussi bien grâce aux chansons (superbes et aisément mémorisables) qu’à la mise en scène. Si le cinéaste martèle plus que de raison que la société va mal, s’il n’est pas toujours d’une grande finesse à ce propos, sa sincérité est telle, les valeurs morales prônées sont tellement estimables, que presque tout passe comme une lettre à la poste d’autant qu’il ne se contente pas d'afficher ses aspirations avec tiédeur. Son romantisme et sa volonté d’exprimer sa colère et ses espérances n’ont d’égal que sa frénésie à expérimenter plastiquement, à tester à tout va des plans, des cadrages, des mouvements de caméra, des effets de lumière ou de montage. Les amateurs de cinéma formaliste devraient apprécier cette caméra fluide sans cesse en mouvement, ce « phrasé musical du montage » comme le décrit Charles Tesson, ou encore cette sensualité lyrique délivrée par la superbe photographie en noir et blanc et ses éclairages très sophistiqués ainsi que par les très gros plans dont Guru Dutt s’est fait une spécialité. Dans ce foisonnement, certains choix s’avèrent plus ou moins hasardeux, plus ou moins heureux, mais pour quelques ratés, combien de trouvailles géniales comme la danse de la courtisane vue de derrière les yeux embués de larmes de Vijay qui ne supporte pas que l’on "maltraite" ainsi une femme - qui est empêchée d’aller voir son bébé en pleurs tant qu’elle n’a pas terminé son numéro.

C’est d’ailleurs suite à cette scène que Guru Dutt nous délivre peut-être la plus belle séquence du film, à savoir celle portée par la chanson Jinhe naaz hai hind par, véritable diatribe contre la prostitution et la misère qui gangrènent Calcutta. On voit Vijay, ivre de désespoir, démabuler au sein de la ville, se lamenter devant tant de misère physique et morale : « Ceux qui étaient fiers de cette terre, où sont-ils désormais ? » C’est également à une véritable expérimentation musicale que se livre Guru Dutt ici, le montage de ces séquences étant assez inhabituel, pas franchement fluide (au contraire des mouvements d’appareil) mais haché, presque parfois expressément disharmonieux. Il n’empêche que, grâce à l’immense talent des mélodistes, les chansons s'avèrent immédiatement entêtantes comme dans les meilleurs musicals de la MGM. Impossible d’oublier la première apparition de Waheeda Rahman lorsqu’elle chante Jaane kya tune kahi (il s’agit en fait de la voix de l’épouse du cinéaste), ni la voix chaude et expressive de Mohammad Rafi (doublant la voix de Guru Dutt) lorsqu’il entonne les deux magnifiques Jaane woh kaise lo the et Yeh duniya agar mil bhi jaaye to (« Qui voudrait d’un monde pareil ? »). Difficile à ces moments-là de ne pas être ému !

Mais, comme partout ailleurs qu’en Inde, ce tableau sans complaisance du matérialisme, ce constat désespéré d’une société corrompue et inégalitaire, réfractaire aux utopistes et aux philanthropes, uniquement basée sur l’argent et le profit, mettant en avant une culture qui vénère les morts tout en écrasant les vivants, etc., était bien trop sombre pour que les distributeurs laissent le film en l’état. Ceux-ci imposèrent donc un happy-end plus traditionnel que ce qui avait été prévu au départ. Et effectivement, Pyaasa est un immense succès commercial et populaire, arrivant en troisième place du box-office indien en cette année 1957. Le Times le plaça très longtemps au sein de sa liste des 100 plus grands films de l’histoire du cinéma. Belle consécration pour ce film parfois inégal et trop appuyé mais tellement poignant, sincère et vivant, tellement audacieux formellement ! Un mélodrame musical à la construction assez savante (il arrive qu’il y ait plusieurs flash-back entrelacés), au mélange assez détonnant, mêlant poésie et réalisme, naïveté et ironie et à l’interprétation convaincante, Guru Dutt en tête qui, dans la peau de ce personnage christique, semble s’être fortement impliqué. Il est inoubliable tout comme son film qui, pas nécessairement parfait et même quelquefois agaçant, n'en est pas moins sacrément entêtant ! Une indéniable réussite.

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Par Erick Maurel - le 13 septembre 2012