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Critique de film
Le film

Je t'aime, je t'aime

Partenariat

L'histoire

Suite à l'échec de son suicide, Claude Ridder se voit proposer de participer à une expérience de voyage dans le temps qui n'a été testée jusqu'à présent que sur des souris. Mais l'expérience tourne mal, et Claude entame un voyage aléatoire dans son passé.

Analyse et critique

Entre Marguerite Duras pour Hiroshima mon amour (1959) ou Alain Robbe-Grillet sur L'Année dernière à Marienbad (1961), Alain Resnais se sera plu dès ses débuts à convoquer des écrivains novices du cinéma pour alimenter la touche anticonformiste de ses films. Je t'aime, je t'aime allait ajouter une nouvelle pierre à l'édifice par sa collaboration avec l'auteur Jacques Sternberg. Plutôt porté sur le fantastique et la science-fiction, celui-ci s'était fait maître dans l'art de la nouvelle et la capacité à délivrer un récit intense et inventif dans ce cadre restreint. L'idée du scénario coécrit par Resnais et Sternberg sera donc de construire un récit entier sur des moments courts, en creux et anodins. La construction en flashback, logique pour une telle entreprise, sera donc amenée par le postulat de science-fiction que constitue le voyage dans le temps.

On assiste donc à l'étrange destin de Claude Ridder (Claude Rich), un homme dépressif ayant perdu le goût de vivre et qui, suite à une tentative de suicide ratée, se voit proposer par une équipe scientifique d'expérimenter un voyage dans le temps qui ne durera qu'une minute. Seulement, la machine se détraque et au lieu de remonter seulement un an en arrière, c'est sur les vingt dernières années de son existence que va se plonger le héros. Après des premières minutes d'exposition austères et vaporeuses (le trajet en voiture vers le centre scientifique sur la musique hypnotique et inquiétante de Krzysztof Penderecki), le film laisse ainsi la place aux expérimentations narratives et visuelles du duo Resnais / Sternberg. Pour comprendre la structure de Je t'aime, je t'aime, il faut imaginer l'existence comme un puzzle dont on aurait soudainement mélangé les pièces qui se révèlent donc à nous de manière totalement aléatoire. Le film alterne donc les émotions qui accompagnent une vie, que ce soit la joie, l'amour l'exaltation ou l'ennui. C'est pourtant ce dernier aspect qui domine par le choix des auteurs de ne privilégier que les moments quelconques et sans éclats, notamment ceux où Claude ronge son frein dans des emplois ingrats et ennuyeux. Ce parti pris permet de révéler de manière fragmentée et indirecte ce qui constitue l'enjeu principal : la découverte de la raison du mal-être de Claude. L'énigme se révèlera progressivement, notamment au travers de la relation tumultueuse que Claude entretient avec son épouse qui s'avèrera décédée...

Je t'aime, je t'aime doit une partie de sa réputation à sa narration alambiquée transcendant un récit intimiste et qui ouvre la voie par sa modernité à de grandes réussites à venir comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind, L'Armée des douze singes (Resnais aura d'ailleurs un projet avorté avec Chris Marker qui lui inspira La Jetée, et c'est lui qui conseillera au réalisateur de travailler avec Sternberg) ou le plus récent Inception. Pourtant, si le film a pu sembler terriblement nébuleux au spectateur de 1968, on se rend compte que sous l'aspect éclaté Resnais donne toutes les clés à la compréhension de son histoire. Profitant de l'idée de la machine détraquée, le montage se fait déroutant avec son jeu sur la répétition des séquences faussement identiques mais avec toujours la légère variante de cadrages ou de positionnements de caméra qui change tout, comme un souvenir qui se transforme. Ces mouvements jouent aussi sur la durée des scènes, escamotant ou ajoutant constamment des informations essentielles en début ou en fin de séquence de manière impromptue.

Cela concerne notamment l'histoire d'amour entre Claude Rich et Olga Georges-Picot dont on voit le début, l'épanouissement, le lent délitement puis la fin. Tout cela s'exprime dans une dimension onirique fortement prononcée, que ce soit par les apparitions improbables (la charmante jeune femme dans son bain) ou la mise en scène de Resnais, comme son choix une fois dans le passé de cadrer constamment Claude Rich au centre de l'image, que la caméra soit en mouvement et l'accompagne ou qu'elle soit statique. Après tout, dans nos rêves ne sommes-nous pas toujours au centre des évènements ? Dernier point fort : la prestation magnifique de Claude Rich. Sans le moindre artifice de maquillage, il parvient par son seul jeu à faire deviner chacune des époques de la vie de son personnage, adulte ou juvénile, heureux ou triste, grâce à une expressivité subtile. Il est l'âme du film, et notre guide dans ce kaléidoscope. Je t'aime, je t'aime est un chef-d’œuvre dont les remous du Festival de Cannes 1968 avorté atténueront injustement la portée dans la filmographie d’Alain Resnais.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 15 mai 2018