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Critique de film
Le film

Il était un père

(Chichi ariki)

L'histoire

Un enseignant, veuf, vit seul avec son fils unique. Lors d'un voyage scolaire, un accident survient, provoquant la mort d'un de ses élèves. Assumant ses responsabilités, il décide de démissionner et se retire dans sa campagne natale avec son fils. Au grand désespoir du jeune garçon, son père lui annonce que, pour qu’il puisse mener à bien ses études, ils vont devoir se séparer. Plusieurs années s’écoulent : le père travaille à Tokyo en tant que bureaucrate, tandis que son fils exerce à son tour comme professeur dans une petite ville. Leurs retrouvailles se font rares mais émouvantes...

Analyse et critique

Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles, d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet univers particulier ne s’en lassent plus. Certains en font même leur Nirvana cinématographique : "Je vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés, qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise, et par-là même, du déclin d’une identité nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser le progrès et l’apparition de la culture occidentale ou américaine, mais plutôt en déplorant avec une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément. Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de sa détermination même : de donner une image utile et vraie du 20ème siècle". Cette émouvante déclaration d’amour d’un cinéaste à un autre est signée Wim Wenders, extraite de son magnifique documentaire, Tokyo Ga...

En 1936, Yasujiro Ozu ne résiste plus et réalise finalement son premier film parlant, Un fils unique, alors que le premier parlant japonais datait déjà de cinq ans. Mais la guerre se profile et finit par se déclencher. Il doit partir effectuer son service militaire avant de participer à la Guerre du Pacifique. Pendant ce temps, la censure fait son apparition dans l’industrie du cinéma japonais et il est désormais interdit de tourner des films engagés mais nécessaire en revanche de vanter les valeurs de l’Empire, à savoir le patriotisme, le sacrifice, la grandeur de la culture morale du pays. Ozu ne tourne alors plus guère car, malgré les demandes incessantes, il refuse de réaliser des films militaristes et patriotiques. Pour cette raison, il est critiqué avec virulence mais heureusement Les Frères et sœurs de Toda en 1941 est un formidable succès public et Ozu reste dans la course. Respecté pour ses réussites, il peut dans le même temps défendre la liberté des cinéastes japonais, Kurosawa en tête, alors en grande difficulté pour faire accepter son film La Légende du grand judo. Puis Ozu se décide à se remettre au travail, reprend une histoire qu’il avait commencé à écrire cinq ans auparavant avec Takao Yanai et Tadao Ikeda, finit par se conformer aux règles de propagande nationaliste et boucle en 1942 le premier film exaltant les valeurs du pays, film qui s’avère être en même temps le plus autobiographique de sa carrière : Il était un père.

Rappelons qu’Ozu fut séparé de son père entre l’âge de 10 et 21 ans lorsque ce dernier l’envoya faire des études à Kyoto afin qu’il devienne meilleur. Comme le héros de son film, il ne le vit pratiquement pas durant une dizaine d’années et comme lui aussi il assista à sa mort, terrassé par une attaque. Il n’est donc pas étonnant que cette oeuvre si personnelle ait été l’une de ses préférées ; elle ne fut pourtant découverte en France que très tardivement, seulement en 2005. L’histoire toute simple est celle d’un professeur, veuf, qui, en dehors de son métier, se consacre uniquement à l’éducation de son jeune fils. Se sentant coupable de négligence lors de la mort d’un de ses élèves, il démissionne et part vivre dans son village natal à la campagne avec son rejeton. Afin que ce dernier ait la meilleure éducation puis une situation préférable à la sienne, il décide ensuite de l’éloigner de lui. Pour son bien, ils devront désormais se voir le moins possible. Leurs rares retrouvailles seront pour tous deux des moments d’intense bonheur. Alors que les histoires dans les films d’Ozu se déroulent en principe sur de très courtes périodes, Il était un père fait un peu office d’exception, les ellipses temporelles faisant ici se passer des dizaines d’années. Chishu Ryu accomplit d’ailleurs à l’occasion une belle performance d’acteur (à l’instar d’un John Wayne dans La Charge héroïque) puisque alors âgé de 38 ans, il tient le rôle d’un homme d’une soixantaine d’années.

Alors effectivement le côté propagandiste et moralisateur peut paraître gênant. Le père tient à répétition des discours à son fils prônant le dévouement au travail, seule véritable source du bonheur, et le sacrifice au développement du pays quitte à en payer le prix dans la vie privée. Mais Ozu est assez intelligent pour faire comprendre au spectateur que le personnage du père est un peu pathétique dans sa détermination à vouloir inculquer avec emphase ses idées à son fils ; ce dernier en effet l’écoute avec respect mais semble être détaché des paroles qu’il entend, savourant surtout le bonheur d’être aux côtés de son père. Tout comme dans Où sont les rêves de jeunesse, Ozu semble nous dire en filigrane que les relations humaines doivent finalement rester beaucoup plus importantes que l’ardeur au travail. Cet aspect paternaliste et nationaliste de circonstance ne doit donc absolument pas occulter la beauté pure de la description juste et touchante des relations unissant père et fils à travers les magnifiques séquences de pêche ou celle de leur première retrouvaille dans un sauna : des moments de grâce comme Ozu en avait le secret, distants mais subtilement émouvants lorsque l’on arrive à se laisser porter par ce style d’une grande sobriété et qui commence sérieusement à se radicaliser.

Le cinéaste commence à chercher à tendre vers l’épure (et non l’austérité) en filmant avec une certaine distance et en refusant les fondus dans son montage. Les mouvements de caméra se raréfient en même temps que le filmage commence à se faire à hauteur ‘du tatami’, soit environ au niveau du regard d’une personne accroupie (70 cm du sol). Tout n’est que retenue aussi bien dans la réalisation que dans les dialogues et l’intrigue ("Bien sûr un film doit avoir une structure mais il n’est pas bon si l’on y voit trop le drame" dira-t-il). Pas d’effusion ni de sentiments exacerbés mais une émotion qui passe par les regards et les gestes ; pas de scènes dramatiques à l’écran (celle de l’accident qui cause la mort de l’élève) mais hors champs ; enfin, la mort non pas ressentie comme une tragédie mais au contraire acceptée comme un cadeau par le père estimant être prêt à l’accueillir après avoir vécu dignement et avoir réussi à passer le flambeau des valeurs morales à sa progéniture. Avec Il était un père, tout en se cherchant encore avec un peu d’hésitation, on peut dire que la manière de filmer et de conduire la narration d’Ozu s’éloigne peu à peu du ‘classicisme occidental’ de ses débuts.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 12 juillet 2006