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Critique de film
Le film

Guerre et paix

(War and Peace)

Partenariat

L'histoire

1805. L’armée napoléonienne, après d’écrasantes victoires en Europe, pénètre en Russie. A Moscou, des troupes fraîches se préparent à aller le contrer et pourtant l’ambiance dans la capitale reste encore gaie et enjouée. La fraîche et rieuse Natacha Rostov (Audrey Hepburn) ne pense qu’à ses futures amours tandis que Pierre Bezoukhov (Henry Fonda), philosophe à ses heures et pacifiste convaincu, va noyer ses angoisses existentielles dans des beuveries et débauches ‘soldatesques’. Le prince André Bolkonski (Mel Ferrer), malheureux en ménage, veille sur Pierre mais se prépare à aller au front rejoindre l’armée du général Kotouzov. Bien que secrètement amoureux de la ravissante Natacha, Pierre se fait pourtant avoir par la noble beauté de la princesse Hélène (Anita Ekberg). Celle-ci se fait épouser par intérêt mais ce mariage se solde par un échec lamentable. Pierre doit se battre en duel pour venger une insulte tandis que son ami André, après avoir été fait prisonnier par les armées de Napoléon (Herbert Lom) lors de la bataille d'Austerlitz, est libéré après l'armistice. La paix est revenue, les bals à Moscou aussi. André voit mourir sa femme en couche. Seul le charme de Natacha le ramène à la vie. Aussi, quelques mois plus tard, demande-t-il la main de la ravissante jeune femme. Cependant, le père d’André exige que son fils s'exile pour un an espérant qu’ainsi il oublie Natacha qu’il ne souhaite pas avoir pour belle-fille. Et pendant ce temps, Natacha est courtisée par le frère de la princesse Hélène, Anatole (Vittorio Gassman), un libertin déjà marié sans qu’elle le sache. Du côté des français, Napoléon va bientôt lancer son attaque à Borodino…

Analyse et critique

"Au début de l’année 1955, j’étais assis sous le soleil californien, travaillant sur un scénario original, un sujet américain lorsque je reçus un coup de fil de Dino De Laurentiis, le producteur italien me demandant si je voulais bien mettre en scène le grand roman de Léon Tolstoï Guerre et paix. Ce fut la décision la plus rapide de ma vie ! Je n’avais aucun doute à son propos ; depuis que je l’avais lu, tout autre ouvrage de fiction souffrait de la comparaison. Profondeur des personnages, héroïsme, philosophie, Tolstoï donnait au lecteur tout ce qu’il cherche mais qu’il trouve si rarement" dira King Vidor dans son autobiographie A tree is a tree. Ce projet combinait pour le réalisateur le désir qu’il avait de voyager et de tourner en Europe ainsi que celui de filmer un sujet avec lequel il allait pouvoir exprimer les grandes idées qui lui tenait à cœur. Il se met donc à étudier intensément le pavé de Tolstoï. Ce scientiste se reconnaît totalement dans le personnage de Pierre qui lui, dans le roman tout du moins, se laisse initier à la franc-maçonnerie, cette dernière possédant de nombreuses analogies avec le scientisme.

Comme on peut le constater, King Vidor a tout pour être enthousiaste. Il souhaite que Peter Ustinov incarne ce frère qu’il s’est trouvé en la personne de Pierre Bezoukhov. Mais la production impose son veto arguant du manque de crédibilité pour le public qu’auraient pu avoir les scènes d’amour entre cet acteur bedonnant et la frêle Audrey Hepburn. Le cinéaste le regrettera amèrement, estimant encore 20 ans après que Ustinov aurait été le plus convaincant pour ce rôle. Il essaie alors désespérément d’obtenir Marlon Brandon qui décline l’offre, étant pris sur le tournage de Guys and Dolls de Joseph Mankiewicz. C’est donc Dino de Laurentiis qui lui impose Henry Fonda. Audrey Hepburn et son tout récent mari Mel Ferrer furent en revanche immédiatement retenus. Cette grande entreprise peut alors débuter mais ne se déroule pas selon les bons vouloirs du grand réalisateur. Toujours dans son autobiographie publiée en France sous le titre de La Grande parade, Vidor avoua que "le tournage ne fut pas facile. Les premières difficultés vinrent du scénario sur lequel une dizaine d’écrivains travaillèrent. Plus tard elles furent d’ordre financier. Ils n’y avait plus d’argent et certaines scènes essentielles étaient encore à tourner… En fait je me retrouvais dans la même position qu’à mes débuts, mais cette fois-ci, je n’étais plus mon propre maître, j’étais tributaire une fois de plus des grands producteurs." On ressent une grande amertume dans cette description, ce qui explique certainement le semi ratage de ce film qui aurait pu être grandiose si Vidor avait conservé la maîtrise absolue sur son matériau cinématographique ; maîtrise impressionnante qu’il avait démontrée l’année précédente avec le sublime L’Homme qui n’a pas d’étoile.

Alors certains vont profiter de cet échec pour remettre sur le tapis le fait qu’il ne faudrait pas adapter les chefs-d’œuvre de la littérature, que de toute façon l’art littéraire est bien supérieur à l’art cinématographique… Affirmations que je réfuterai toujours, d’autres exemples nous ayant déjà par ailleurs démontré le contraire (Lolita, Le Hussard sur le toit, Le Grand sommeil la liste serait trop longue). Sujet passionnant mais que nous n’allons pas aborder ici, l’auteur de ces lignes n’ayant plus bien en tête ce monument de la littérature mondiale qu’est effectivement le roman de Tolstoï et dont le film de Vidor ne représente qu’un digest relativement laborieux dans l’ensemble. Mais pouvait-on raisonnablement faire tenir ce livre oh combien touffu dans quelques petites 200 minutes de film ? Il aurait peut-être fallu recentrer l’intrigue sur un protagoniste plus particulier mais les scénaristes ont préféré embrasser l’ensemble, délivrant ainsi un scénario parcellaire passant d’un personnage à l’autre sans fluidité et sans que nous ayons réellement le temps d’éprouver plus d’empathie qu’il le faudrait pour un quelconque d’entre eux. C’est très dommageable surtout que l’ampleur du sujet du livre de Tolstoï laissait vraiment matière à émouvoir et passionner même sans reprendre le roman à la lettre.

La faute en incombe donc une nouvelle fois en grande partie à ces coproductions au cours desquelles le vrai maître à bord se révélait être plus le producteur que le réalisateur qui n’avait que rarement son mot à dire. Peu de ces derniers, même parmi les plus grands, ont réussi à tirer leur épingle du jeu lorsqu’il s’est agit de mettre en scène l’une de ses superproductions américano-européennes (Anthony Mann peut-être avec Le Cid ?) qui se sont transformées le plus souvent en lourdes machineries assez indigestes. Mais n’allons pas dans l’excès inverse : il serait entièrement faux d’affirmer que l’adaptation qu’a faite Vidor du livre de Tolstoï est mauvaise. Loin de là ! Sinon quel adjectif pourrait on trouver pour celle de Claude Berri pour Germinal ? Non, Guerre et paix est raté mais loin d’être honteux ; nous pouvons y prendre parfois beaucoup de plaisir même si, contrairement à l’enthousiasme décelé dans la déclaration de Vidor avant de commencer le tournage (voir ci-dessus), le film n’est qu’une illustration assez plate, trop sage, dans laquelle nous avons du mal à ressentir une véritable implication personnelle de la part du réalisateur : académique donc, le grand mot est lâché !

Si le lyrisme et l’ampleur habituells de Vidor font cruellement défaut ici, le film nous offre quand même quelques très belles séquences parmi lesquelles un duel sous la neige en studio, un soleil factice venant au fond éclairer d’une lumière diffuse les protagonistes ; la fabuleuse scène de la bataille de Borodino, certainement le clou spectaculaire du film (séquence au cours de laquelle on se prend à espérer le retour en grande forme du réalisateur) ; le regard embué de Napoléon (excellent Herbert Lom) voyant son armée périr dans la Bérézina… A côté de ces beaux moments, nous devons assister avec tristesse à d’autres séquences qui ne fonctionnent pas vraiment comme la scène du bal et ses voix off malvenues ; la promenade en traîneau au clair de lune ; la mort du prince André qui nous fait constater les limites du talent de Mel Ferrer, auparavant très bien pourtant (à signaler que cette dernière scène, comme quelques autres, a été réalisée par le réalisateur de seconde équipe Mario Soldati). Le fait d’alterner ainsi des scènes plus ou moins bien réussies nous donne donc au final un film assez bancal et nous sommes effectivement très loin des grandes réussites de King Vidor parmi lesquelles nous citerons aussi, pour le simple plaisir de le voir écrit, l’admirable The Fountainhead (Le Rebelle).

Il faut dire qu’il n’a pas non plus été aidé par Nino Rota peu inspiré qui délivre ici l’une de ses partitions les plus faibles manquant singulièrement de souffle et de grandeur : un comble pour un tel film. En revanche, l’aspect pictural de l’ensemble est un plaisir pour les yeux. Saluons la beauté des décors (surtout les intérieurs) absolument pas surchargés mais magnifiés par une splendide photographie de Jack Cardiff et Aldo Tonti ; une photo très éloignée de celle des superproductions de l’époque, des couleurs délicates, pastels et beaucoup de zones d’ombre. La distribution cosmopolite est aussi assez inégale, les seconds rôles comme ceux interprétés par Vittorio Gassman et Anita Ekberg n’ayant pas grand chose à faire. Mel Ferrer s’en sort très bien à l’exception de son dernier soupir, Henry Fonda (quand même souvent mal grimé) tire lui aussi très bien son épingle du jeu dans le rôle pourtant complexe de Pierre, l’idéaliste, le philosophe et le pacifiste, le débauché au cœur pur. Et Natacha, allez vous me dire ? Oui, Natacha, et bien c’est justement Audrey Hepburn qui emporte l’adhésion et qui fait que ce film bancal nous tient cependant en éveil tout du long. De la jeune fille gaie, enjouée, inconséquente et mutine du début, nous la voyons se transformer par petites touches, à travers les épreuves qu’elle traverse, en une femme sensible, mûre, passionnée et amoureuse. L’actrice nous montre toute l’étendue de son talent et les moments de frémissements qui parsèment le film, c’est à elle que nous les devons : elle exprime à merveille la complexité psychologique de son personnage et nous pousse à redonner une autre chance à ce film en espérant que lors d’une prochaine vision, notre attention sera moins éparpillée ou dissipée.

Produit par Carlo Ponti et Dino de Laurentiis en Italie pour 6 millions de dollars (presque la moitié de ce qu’il aurait coûté à Hollywood), il eut pourtant du mal à être rentable, le film ayant pour concurrent celui de Cecil B De Mille, Les 10 commandements. Ce réalisateur détenant d’énormes pouvoirs chez Paramount, il put exiger que son film bénéficie des meilleurs horaires de passages possibles, laissant au film de Vidor des représentations vouées à l’échec, à 17.40 alors que les américains étaient encore au bureau, et à 22.40, beaucoup trop tard pour un film de 200 minutes. Selon King Vidor, c’est la jalousie de Cecil B. De Mille qui fit subir à son film une mutilation d’une demi-heure, les studios lui demandant d’amputer le métrage pour arriver à lui proposer de meilleurs horaires de diffusion. "Comme d’habitude, je ne fus pas consulté, et toute la procédure fut un brillant exemple de la stupidité des studios, risible si cela n’avait pas été un désastre pour mon film." Même si le procédé est effectivement scandaleux, je ne pense pas que ces coupes aient été nuisibles au film : la preuve en est cette néanmoins formidable opportunité que de pouvoir découvrir cette version non-amputée grâce au DVD. Vidor était sur la mauvaise pente : après ce louable essai semi-raté, il allait finir sa carrière par un effroyable navet : Salomon et la reine de Saba. Triste fin pour un aussi grand metteur en scène !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 5 janvier 2004