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Critique de film

L'histoire

Mike Hammer est un détective privé cynique, spécialisé dans les affaires de divorce, qui utilise de temps à autre son assistante pour l’aider dans ses magouilles poisseuses. Quand il prend en stop, de nuit, une femme qui finira torturée à mort, Hammer décide de se lancer dans une enquête que la police lui conseille vivement d’éviter. Hammer passe outre les avertissements; et de cadavres en cadavres découvre une boîte mystérieuse, sujet de toutes les convoitises. Il se rend compte, trop tard, qu’il s’est embarqué dans une affaire qui dépasse ses compétences.

Analyse et critique

En quatrième vitesse fait partie de ces films qui ont grandement influencé les réalisateurs d’aujourd’hui. Qu'il s'agisse de certains films issus de la Nouvelle Vague (A bout de souffle de Jean-Luc Godard pour ne citer que l’exemple le plus frappant) ou encore de longs métrages plus récents comme le Pulp Fiction de Quentin Tarantino, tous portent en eux le style de Robert Aldrich. Et pourtant, malgré son avant-gardisme, son côté visionnaire, ce film noir ne fait pas l’unanimité, notamment à cause de son côté nihiliste revendiqué.

A l’époque, le réalisateur Robert Aldrich ne jouissait que d’une poignée de films à son palmarès : deux westerns - Vera Cruz et Bronco Apache, tous deux tournés en 1954 - et un film noir - Alerte à Singapour qui date également de la même année. Avec En quatrième vitesse, Aldrich tenait un film qui allait révolutionner un genre, né en 1941 avec Le Faucon maltais, et qui avait subi de véritables mutations suite au climat socio-économique de l’après-guerre aux Etats-Unis.

Le scénario est adapté de l’œuvre de l’auteur de pulps Mickey Spillane, créateur du détective privé Mike Hammer, connu plus récemment, en 1983, sous les traits de l’acteur Stacy Keach. Robert Aldrich ne garde de l’histoire originale que des personnages torturés et bourreaux, et met au rancard le côté réactionnaire du récit pour nous livrer un film clairement dirigé contre le maccarthysme. Dans de nombreuses interviews de l’époque, Aldrich déclarait sans détour qu’il considérait le Hammer de Spillane comme fasciste, un héros anti-démocratique. A.I. Bezzerides, scénariste blacklisté par le House of Un-American Activities Committee, proposait une refonte du scénario telle que Spillane ne lui adressa plus la parole.

Il serait néanmoins réducteur de ne considérer En quatrième vitesse que comme une critique de la Guerre Froide, il est également un film offrant des personnages féminins forts, fait assez rare dans le film noir. Hammer doit aux femmes de progresser dans son enquête, elles seules sont capables de le mener à son Graal. Cette position dominante se fait malheureusement au prix d’une misogynie présente tout au long du film.


Robert Aldrich transpose l’histoire de New York à une autre ville qui ne dort pas, Los Angeles. La nuit est essentielle, elle est omniprésente et souligne le côté obscur des personnages et de leurs desseins. Mike Hammer évolue de nuit, quand les honnêtes gens dorment du sommeil du juste. La psychologie du personnage du détective est fondamentale dans le renouveau du genre. Ici, pas de héros au grand cœur, pas de bons sentiments. Hammer est un personnage égoïste et sarcastique, intelligent et calculateur, bref le contraire du défenseur de la veuve et de l’orphelin. Le dialogue d’ouverture entre Mike Hammer (Ralph Meeker, belle gueule de l’époque connu pour ses seconds rôles) et Christina Bailey (Cloris Leachman, dont c’est le premier rôle au cinéma) met d’ailleurs tout de suite les choses en place. Bailey apparaît à l’écran, vêtue d’un imper et courant seule, de nuit, au milieu d’une route. Eclairée de dos par les phares d’une voiture, elle interrompt sa course, se retourne et force le véhicule à s’arrêter. Son conducteur, Mike Hammer, n’a d’autre choix que de lui offrir un lift. Au fil des discussions, Bailey perce rapidement Hammer à jour et le taxe de narcissisme. Sa dégaine, sa voiture, tout souligne le côté égoïste et macho du détective. Bezzerides utilise le personnage de Christina afin que le spectateur ne se trompe pas : Hammer est un homme immoral.

La scène d’ouverture, sombre à souhait, souligne le travail du directeur de la photo, Ernest Laszlo, qui avait déjà eu l’occasion de travailler avec Aldrich sur Vera Cruz et Bronco Apache et marque une originalité : l’apparition à l’envers du générique, qui met en avant le côté anarchique du film. La route de départ est une abysse, tout y est sombre, flou, rapide, à l’image de la voiture de Hammer qui part finalement en vrille et, comme on s’y attendait, dont les occupants sont recueillis par les hommes qui pourchassaient Bailey. Par contre, ce que l’on n’attendait pas du tout, c’est la torture de Bailey, suivie de sa mise à mort. Une scène sans effets gore - la caméra ne montrant que les jambes ballantes de la victime, préservant ainsi l’identité des ravisseurs - mais qui reste, encore aujourd’hui, assez insoutenable de violence. Hammer échappe de peu à la mort et par curiosité, lucre et esprit de vengeance envers ses agresseurs, décide de mener une enquête qui va livrer son lot d’horreur, une quête qui va plonger le héros et le spectateur dans un tourbillon de subversion. Dans sa série télévisée dédiée au cinéma américain, Martin Scorsese n’hésite pas à qualifier le film d’exemple primordial de cinéma subversif, loin devant le All that Heaven Allows de Douglas Sirk et le Bigger Than Life de Nicholas Ray.

Une partie de domino se met en place. Hammer endosse un costume de croisé, prêt à tout pour comprendre ce qui lui arrive. En quatrième vitesse baigne dans le climat politique des années 50 aux Etats-Unis : tout est conspiration, mensonge, peur, nous sommes en plein maccarthysme. Le sujet de toutes les convoitises est symbolisé par une boîte de Pandore qui contient ce que l’on identifie comme une source atomique qui détruit et consume tout ce qui l’entoure une fois ouverte. Une trouvaille scientifique qui porte le nom mystérieux de Manhattan Project - Los Alamos - Trinity.


L’ouverture finale de la boîte est d’ailleurs au centre de toutes les controverses. Pendant des années le film se terminait sur l’ouverture de la boîte et un plan final nous montrant l’incendie de la maison où elle était cachée. Les questions fusèrent : Hammer échappe-t-il aux flammes ? Qu’en est-il de sa blessure par balle ? L’explosion va-t-elle s’étendre à la terre entière ? Que contient la boîte ? Un final énigmatique et sombre, précurseur de ce qu’affectionnera la Nouvelle Vague. Pourtant, le script de Bezzerides indique clairement que ni Hammer ni son assistante Velda ne périssent dans l’incendie de la maison de Malibu, au contraire, ils s’échappent et admirent le sinistre de la plage. En 1996, après de longues recherches infructueuses, l’écrivain-producteur Alain Silver retrouva la copie originale, fidèle au script. Encore aujourd’hui, nul ne sait pourquoi une version tronquée circula pendant tant d’années. Certains prétendent que la version raccourcie convenait aux ligues de vertu qui souhaitaient voir Mike Hammer disparaître afin qu’il expie ses pêchés. Alain Silver, lui, penche plutôt pour une erreur de manipulation qui a mené à amputer le film de quelques secondes cruciales. Quoi qu’il en soit, cette découverte fit de En quatrième vitesse un film moins radical que ne le pensait ses admirateurs. Après tout, il reste un espoir pour le monde. L’Apocalypse n’est pas encore programmée.

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La fiche IMDb du film