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Critique de film
Le film

Docteur Jekyll et sister Hyde

(Dr Jekyll and sister Hyde)

L'histoire

Le docteur Jekyll s'isole de plus en plus souvent et longtemps pour mener à bien ses recherches axées sur la découverte d'une substance combattant les maladies. Ce comportement intrigue ses voisins du dessus et frustre en particulier sa jeune voisine. La nouvelle orientation que Jekyll donne à ses travaux étonne son collègue et maître, alors que des jeunes femmes du quartier sont assassinées...

Analyse et critique

Au début des années 1970, la Hammer va relativement mal, son âge d’or est pour ainsi dire terminé. Les très modernes productions fantastiques américaines marchent fort, tout en coûtant peu cher. Les financements américains commencent à se détourner de la firme britannique. La Warner continue de collaborer, à condition de tout miser sur Dracula et surtout sur la présence de Christopher Lee dans le rôle, obligeant ainsi l’acteur et la Hammer à produire plusieurs suites autour du comte maléfique. La firme connait de plus en plus de difficultés à imposer des projets un peu plus originaux. En outre, manquant d’une distribution en salles d’envergure, comme quelques années auparavant, la Hammer ne peut offrir à ses films le succès qu’ils pourraient obtenir. L’année 1970 n’a guère été glorieuse, avec deux "séquelles" de Dracula pour lesquelles la qualité artistique commence réellement à faire défaut, entre l’intéressant mais inabouti Une messe pour Dracula et le très faible Les Cicatrices de Dracula. La Hammer a beau pousser l’érotisme encore plus loin avec The Vampire lovers et la violence graphique dans une véritable dimension gore avec Les Cicatrices de Dracula, rien n’y fait. La firme tente même l’aventure de la comédie horrifique avec le très mitigé Les Horreurs de Frankenstein, sans succès. Le déclin de la Hammer est largement annoncé, autant en terme de succès qu’en termes qualitatifs. Cependant, poussé par le relatif succès de The Vampire lovers, la Hammer va concentrer ses efforts sur une production horrifique bien plus érotique dès 1971 avec Lust for a Vampire, Comtesse Dracula ou encore Les Sévices de Dracula (1), sans oublier une ultime adaptation du mythe de la Momie avec Blood From the Mummy’s Tomb, des films souvent intéressants mais aussi souvent inégaux. Deux projets plus originaux vont tout de même émerger, avec La Fille de Jack l’Eventreur et surtout Docteur Jekyll et Sister Hyde.

Projet conçu sur une idée pouvant de prime abord facilement être considérée comme saugrenue, Docteur Jekyll et Sister Hyde est en réalité une nouvelle variation ingénieuse autour de l’œuvre de Robert Louis Stevenson. On ne compte plus le nombre ostensible d’adaptations cinématographiques ayant vu le jour à propos de cette histoire, y compris dans sa parodie par Jerry Lewis (Docteur Jerry et Mister Love), la plus belle version demeurant peut-être le film de Rouben Mamoulian en 1931 à la Paramount, avec l’exceptionnel Fredric March dans le double rôle-titre. Terence Fisher avait pourtant brillamment relevé le défi en réalisant sa propre version pour la Hammer, Les Deux visages du Docteur Jekyll en 1960, un chef-d’œuvre transgressif dont l’originalité était flagrante. Aux abois, focalisant sans cesse sur les histoires de vampires, la Hammer allait-elle pouvoir produire un film au moins intéressant et proposer quelque chose de neuf sur cette histoire psychanalytique dont, pourtant, tout semblait déjà avoir été dit ? Assurément, le film reposait sur deux atouts majeurs : un scénario très riche et redoutablement fin de Brian Clemens (2), et un metteur en scène chevronné, Roy Ward Baker. Ce dernier a effectué un travail remarquable sur Les Monstres de l’espace (le troisième Quatermass produit par la Hammer), un film de science-fiction hautement intelligent qui malheureusement n’a pas trouvé son public. Egalement à l’aise avec la figure du vampire, comme peut en témoigner son supblime The vampire lovers (et en dépit de son Cicatrices de Dracula un peu plus terne), il reste un très ingénieux technicien et un plasticien hors pair, quoique très dépendant de son scénario en règle générale. Quoi qu’il en soit, Docteur Jekyll et Sister Hyde remportera un succès très modeste, y compris en Angleterre. En France, le film ne fera que 33 535 entrées (3) lors de sa sortie en salles quatre ans plus tard. Il semble de toute évidence que malgré ses efforts artistiques toujours soutenus, la Hammer soit commercialement à genoux.

Docteur Jekyll et Sister Hyde est un film à l’approche spectaculaire malgré son enveloppe minimaliste, et qui sait maximaliser ses atouts avec rigueur et une bonne once de folie. Improbable croisement entre Faust, Frankenstein, Jack l’éventreur et Dr Jekyll et Mister Hyde, entre le film d’horreur et le film policier, l’œuvre est particulièrement réussie dans son approche thématique et formelle. Très fort dès les premières minutes, Docteur Jekyll et Sister Hyde se veut choquant, novateur, inattendu, tout en restant très élégant. Ses décors claustrophobes dictés par des obligations budgétaires drastiques, son Londres glauque nimbé dans un épais brouillard machiavélique du plus bel effet, ses impasses briquées, ses tavernes de débauche et son mystère lancinant créent une atmosphère unique, renforcée par un choix chromatique blafard tirant vers le blanc. De par sa conception typiquement hammerienne du début des années 1970, c'est-à-dire dans la froideur de ses tons graphiques (bien moins chauds que durant les années 1960), Docteur Jekyll et Sister Hyde oppresse le spectateur et le met mal à l’aise. Très sommaires, les effets spéciaux (on pense surtout aux transformations) fonctionnent grâce à de géniales idées de mise en scène et à un montage souvent acéré. Roy Ward Baker n’a pas froid aux yeux, il montre tout et suggère tout sans finalement se départir de la moindre parcelle d’efficacité, créant et renouvelant toujours la tension, qu’il s’agisse d’inserts tranchants (le couteau aiguisé par un boucher utilisé juste avant un meurtre), de parallèles désagréables (le dépeçage d’un lièvre en corrélation avec le découpage d’une victime) ou encore de plans très graphiques (le couteau transperçant la gorge d’une femme et dont le jet de sang s’abat sur la poitrine de celle-ci). Un Londres cauchemardesque, noir, intime, surexcité par l’odeur de la luxure, presque incandescent sous l’effet de la menace du meurtrier maniaque qui y sévit.

Habitué des productions Hammer, Ralph Bates (4) trouve ici sans aucun doute son meilleur rôle, à la fois fragile, hautain et terriblement crédible. Sa voix très typée, rehaussée par un regard percutant, lui permet d’embrasser un docteur Jekyll tout à fait inhabituel, et qui visuellement n’est pas sans faire penser au docteur Jekyll joué par John Barrymore dans la version muette de 1920. Soulignons également l’implication de l’acteur, nullement gêné de devoir jouer avec l’idée de sa sexualité dans un film sortant au sein d’une période où le mâle viril hétérosexuel domine encore les stéréotypes hollywoodiens du héros de films d’action (preuve encore une fois de l’inventivité d’un cinéma anglais qui n’a peur de rien). Bates est un très bon acteur aujourd’hui un peu oublié quand on repense spécifiquement à la Hammer, notamment parce qu’il n’a pas joué pour la firme durant son âge d’or. Face à lui, le duel à mort est engagé avec l’actrice Martine Beswick (5), la Sister Hyde du titre. Véritable diable féminin décidément très charismatique (davantage que Bates), l’actrice crève l’écran, exclusivement grâce à son allure assurée, son corps sculptural et surtout son visage anguleux inoubliable. Son jeu mesuré, jouant sur différents aspects de la perversité, laisse augurer d’une actrice relativement talentueuse qui n’a paradoxalement jamais réellement pu confirmer par la suite, cantonnée à la télévision ou dans des produits cinématographiques de qualité douteuse. Pourtant, à l’image d’Ingrid Pitt, Martine Beswick s’avère bien davantage qu’une actrice sculpturale hammerienne type, cela se sent considérablement dans les scènes où elle apparait, dominant constamment l’écran. Ses robes rouge-sang et son teint blanchâtre finissent de lui donner cette stature féminine très impressionnante. Le reste de la distribution est exemplaire, de l’excellent Gerald Sim (le professeur Robertson, ami proche de Jekyll) à Lewis Fiander (le très amusant et coquin Howard), en passant par la jeune Susan Broderick (Susan, la belle jeune fille naïve amoureuse de Jekyll).

Le film ne parviendrait pas à ce niveau de réussite sans l’écriture passionnante d’un scénario malin, ambigu et parfaitement rythmé par de très savoureux rebondissements souvent sanglants. L’univers habituellement fomenté autour de Jekyll vole ici en éclats, tout comme Terence Fisher a su le faire dix années auparavant dans sa propre version. Ainsi, Jekyll n’est-il pas un riche bourgeois ayant pignon sur rue, doté d’une excellente réputation et promis à une charmante épouse de la haute société. C’est un médecin habitant un sombre appartement au rez-de-chaussée, totalement dévoué à son travail, plus encore que toutes les précédentes incarnations du personnage à l’écran. Son désir ? Eradiquer toutes les maladies une à une. C’est un humaniste qui ne cherche pas la gloire et il n’a aucun intérêt pour la transgression psychologique, la libération de la conscience placée sous l’égide de la société, le moi, le surmoi… Pourtant le cœur de l’univers du Docteur Jekyll et de Mister Hyde, y compris dans l’œuvre de Fisher. Non, se rendant compte qu’il lui faudrait plusieurs vies afin de mener à bien ses recherches, Jekyll va très rapidement se concentrer sur le problème de l’immortalité, ou plutôt du rallongement pur et simple de la vie. Il va s’aider pour cela d’hormones femelles qui, selon ses explications scientifiques, conservent davantage le corps humain contre les méfaits de la dégradation du temps. Usant bien entendu du procédé sur lui-même afin de le tester, il va se transformer non pas en Mister Hyde (débarrassé de conscience sociale) mais en Mrs Hyde (féministe, dominatrice, aventureuse). Une véritable guerre des sexes à l’intérieur d’un seul corps. Il fallait oser ce difficile pari, ce que le film réussit avec brio grâce à son traitement diégétique extrêmement sérieux (voire mélodramatique) presque dénué de la moindre trace d’humour (si ce n’est chez les personnages secondaires) et ouvertement traité avec respect. Il eut été facile de ridiculiser cette idée qui eut pu être fort scabreuse, mais il n’en n’est rien.

Car Docteur Jekyll et Sister Hyde ose tout, sans jamais renoncer à sa réflexion implacable. La magie Hammer fonctionne totalement, en juxtaposant toutes les problématiques possibles les unes aux autres. On se demande par ailleurs régulièrement jusqu’où le film va bien pouvoir progresser. Rien n’est laissé au hasard, de la découverte de Hyde contemplant son propre corps devant une glace (un moment de poésie inespéré soulevé par la très belle musique du film (6)) au flirt de Hyde avec Howard (grand moment où l’idée de la transsexualité et du désir charnel implosent dans l’esprit du spectateur), en passant par le trouble de la personnalité de Jekyll vis-à-vis de Howard pour qui il entretient, l’espace d’une courte scène, une attirance à peine voilée. Homosexualité refoulée, transsexualité, perversité du jeu érotique, désir incontrôlé de puissance et d’assouvissement, jusqu’au dégoût des deux protagonistes (Jekyll et Hyde) l’un pour l’autre au sein d’un jeu mortel dans lequel il ne peut y avoir qu’un seul gagnant. Il suffit d’apprécier cette double séquence du meurtre de Robertson par Hyde, puis de la bataille Jekyll / Hyde qui s’en suit pour mesurer la qualité du savoir-faire du metteur en scène vis-à-vis de son scénario, n’hésitant pas à impliquer quelques plans iconiques tels que cette dague plantée au cœur d’un miroir par Jekyll (la destruction du reflet, de l’autre, tout autant que la fissuration du moi), très vite retirée par Hyde, enragée, défiante. Jusqu’au prélèvement chirurgical d’une partie des organes sexuels féminins sur les cadavres afin d’utiliser des hormones, transformant ainsi Jekyll en un Frankenstein assassin (7) sexuellement obsessionnel, le film brave la censure, s’amuse des interdits et dans le même temps respecte fondamentalement son public, notamment par sa maitrise visuelle évitant tout voyeurisme primaire.

Docteur Jekyll et Sister Hyde est incontestablement l’une des dernières grandes réussites artistiques de la Hammer, uniquement surpassée dans les années 1970 par Frankenstein et le monstre de l’enfer, l’ultime chef-d’œuvre de Terence Fisher. Diabolique, effronté, astucieux et subtil, le film doit également sa réussite à son duo d’excellents interprètes, doués d’une ressemblance physique indéniable qui en accentue autant le malaise que la fascination.

(1) Aucun de ces trois films ne prend pour objet le personnage de Dracula.
(2) Brian Clemens fut notamment le créateur de la série Chapeau melon et Bottes de cuir durant les années 1960. Il signera un autre scénario pour la Hammer, celui de Capitaine Kronos, tueur de vampires en 1974, qu’il réalisera également.

(3) Chiffre CNC, disponible dans le livre Dans les griffes de la Hammer (Nicolas Stanzick, Editions Le bord de l’eau, 2010).
(4) On a pu voir l’acteur incarner des rôles importants et/ou principaux dans Une messe pour Dracula, Les Horreurs de Frankenstein, Lust for a Vampire et Sueurs froides dans la nuit. On a également pu l’apercevoir dans un épisode de la série Amicalement vôtre (1971-1972, épisode 22 -ordre français- : L’Enlèvement de Lisa Zorakin).
(5) On a pu voir Martine Beswick dans deux autres films de la Hammer : Un million d’années avant J.C. (1966, Don Chaffey) et surtout Les Femmes préhistoriques (1967, Michael Carreras). Elle joua par ailleurs dans deux James Bond, Bons baisers de Russie (1963, Terence Young) dans lequel elle est l'une des deux tigresses qui s’affrontent dans le campement gitan, et Opération Tonnerre (1965, Terence Young) dans lequel elle incarne Paula, une agent de terrain accompagnant 007 à Nassau.
(6) La musique est signée par David Whitaker à qui l’on devra également la bande originale du Cirque des vampires (1972, Robert Young), également un film Hammer.
(7) Notons qu’avant de devenir un assassin lui-même, puis de se servir de Hyde afin de brouiller la piste tenue par la police, le docteur Jekyll fait appel à deux meurtriers, Burke et Hare. Ces deux hommes existèrent réellement, et leurs furent admis le crime de 17 personnes dont ils vendirent les cadavres à un éminent médecin de l’Edinbugh Medical College, le professeur Robert Knox, entre 1827 et 1828. Ce dernier se servait de ces cadavres pour les cours de dissection qu’il donnait à ses élèves. Il ne s’agit ici que d’un détail du scénario, rapidement expédié, plus en forme de clin d’œil que véritable nœud diégétique. Cette histoire fut néanmoins adaptée avec une véritable ampleur psychologique dans le chef-d’œuvre de John Gilling (L’Impasse aux violences, en 1960, produit par Triad), avec Peter Cushing dans le rôle de Robert Knox et Donald Pleasence dans celui de William Hare.

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Par Julien Léonard - le 28 juin 2012