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Critique de film
Le film

Cybèle ou Les Dimanches de Ville d'Avray

(Les Dimanches de Ville d'Avray)

L'histoire

Pierre (Hardy Krüger) est un pilote de l'armée qui a servi en Asie. Devenu amnésique suite au crash de son avion, il reste hanté par le regard d'une petite fille qu'il est persuadé d'avoir tuée lors d'une attaque. Après avoir été rapatrié et hospitalisé, il est au repos à Ville d'Avray où il vit auprès de Madeleine (Nicole Courcel), une infirmière qui l'a soigné à son retour en France et qui est tombée amoureuse de lui. Elle l’entoure de toute son affection, mais quelque chose est profondément brisé chez Pierre qui, privé de tout passé, se retrouve comme un enfant perdu dans le monde. Il rencontre par hasard une petite fille de douze ans, Françoise (Patricia Gozzi), quasi abandonnée par son père à la porte d'un pensionnat catholique. Suite à un malentendu, les sœurs de l'institut le prennent pour son père et c’est ainsi que tous les dimanches, alors que Madeleine part travailler, Pierre et Françoise se retrouvent et se réfugient pour la journée près de l'étang de Corot qui jouxte la commune. Un amour d’une incroyable pureté naît entre eux deux, un amour que la société ne peut comprendre et que fatalement elle condamnera...

Analyse et critique

Suite au succès inattendu d’A bout de souffle et des Quatre cents coups, les producteurs français sont tous à la recherche de jeunes auteurs capables de renouveler ce miracle. C’est ainsi que des cinéastes comme Agnès Varda, Jacques Rozier ou Luc Moullet ont l'opportunité de tourner leurs premiers longs métrages et que Serge Bourguignon - qui est passé par l’IDHEC et a réalisé trois courts métrages - se voit contacté par Romain Pinès. Celui qui a été le producteur de Pabst dans les années 20 et 30 lui propose d'adapter à l'écran un polar de Bernard Eschassériaux, mais cette histoire de braquage qui tourne mal n’enthousiasme guère Bourguignon qui ne se sent pas à l’aise avec le genre policier. Il entend donc décliner la proposition, mais explique cependant au producteur qu'un élément du récit retient tout de même son attention.

Cet élément, c'est le parcours d'un des criminels qui suite à une chute devient amnésique et qui par un concours de circonstances est amené à prendre l'identité d'un homme percuté par une voiture qui vient juste d'abandonner sa petite fille à l'orphelinat. Cette histoire entre en résonance avec une autre, réelle cette fois, qui a profondément marqué Bourguignon. Alors qu’il se trouve à bord d’un porte-avions pour participer à la réalisation d’un documentaire, il entend parler d’un pilote persuadé d'avoir tué une petite fille au cours d'une mission et qui, traumatisé, reste errer dans le ciel longtemps après que son escadrille est rentrée, cherchant à se faire abattre par la DCA ennemie. A court de carburant, il reprend enfin ses esprits et parvient in extremis à regagner sa base. Bourguignon retrouve par hasard, quatre années plus tard, ce jeune pilote prometteur. Comme dans un roman de Conrad, il a été happé par l’Asie, vivant de la contrebande d’armes et ayant sombré dans l’alcool.



Pinès et Eschassériaux donnent toute latitude à Bourguignon pour transformer en profondeur l'intrigue du roman. De fait, Bourguignon taille beaucoup, supprimant des personnages, des intrigues secondaires et évacuant toute l’intrigue criminelle, transformant au final le roman policier en un drame bouleversant. Le début du film va très vite, Bourguignon présentant ses personnages et posant les enjeux du film avec une efficacité qui pourrait être celle d'un film policier, le film trouvant dans son démarrage ce qui caractérisait peut-être le roman d'Eschassériaux. Le pré-générique explique ainsi en une poignée de plans elliptiques le traumatisme de Pierre, puis en quelques plans concis Bourguignon raconte son arrivée à Ville d’Avray et sa première rencontre avec Françoise. Toujours avec une grande économie narrative, il pose son amnésie et sa névrose, ses relations avec Madeleine et le quiproquo qui l'amène à s'occuper de Françoise. A partir de là, le film commence à prendre son temps, Bourguignon racontant avec beaucoup de finesse comment ces deux êtres perdus vont se trouver, se rapprocher et tenter de se sauver. Le cinéaste ne cherche jamais le sensationnel qu'un tel sujet aurait pu appeler. Il ne se pose pas en moraliste mais en simple témoin ému de cette histoire où une enfant qui a trop vite grandi et un adulte retombé en enfance se rencontrent, chacun sortant de sa détresse au contact de l’autre. C'est en construisant, en inventant leur relation qu'ils se reconstruisent. Françoise trouve en Pierre cet amour paternel qui lui est interdit mais aussi un complice de jeu qui lui permet de se raccrocher à cette enfance qui lui glisse entre les mains. Pour Pierre, elle devient Cybèle, déesse phrygienne liée à la nature qui a le pouvoir de le guérir de ses traumas.

Au fil des dimanches, Bourguignon montre comment ils en viennent à s'inventer un monde qui n'appartiendrait qu'à eux et à imaginer des rituels censés le préserver des attaques extérieures, comme cette pierre jetée dans l'étang qui leur ouvre chaque dimanche les portes de ce monde magique. Mais très tôt, on sait que cette bulle où ils s'échappent ne pourra pas tenir, que cet édifice enfantin qu'ils se construisent est fragile, qu'il ne tient que sur des mensonges - ceux de Françoise qui trompe la vigilance des sœurs du pensionnat, ceux de Pierre qui doit chaque fois trouver de nouvelles excuses pour ne pas rester avec Madeleine - et que la réalité va très vite frapper aux portes de ce rêve.



Pour donner corps à ce rêve, Bourguignon use d'une mise en scène assez flamboyante mais qui reste dans un même temps toute en retenue. Pour expliquer ce paradoxe, on pourrait penser à Gustav Mahler, à ses compositions qui jouent sur une grande variété de couleurs tonales, de tessitures, et où la gestion de l'orchestration conduit à beaucoup de légèreté, de délicatesse malgré la masse orchestrale déployée. Le romantisme tardif et crépusculaire qui caractérise l'oeuvre du musicien autrichien pourrait d'ailleurs tout à fait décrire l'atmosphère qui se dégage du film de Bourguignon. Visuellement, Les Dimanches de Ville d’Avray est une œuvre magnifique, d’une beauté insondable. Bourguignon ne se situe pas du tout dans le courant naissant de la Nouvelle Vague mais se raccroche à un cinéma hérité du réalisme poétique de Carné. Si l'on devait trouver des correspondances avec le cinéma français, elle seraient à aller chercher du côté d'un René Clément (on songe beaucoup, par le ton du film, à Jeux interdits) ou d'un Jean Grémillon plutôt que chez les cinéastes frondeurs qui sont les contemporains de Bourguignon.

Sa grammaire se fait en effet plutôt classique, avec essentiellement l'utilisation de plans généraux et de gros plans. Les premiers lui permettent de capter comment les lieux reflètent la beauté de la passion entre Pierre et Françoise, leurs élans mais aussi leurs doutes  et leurs craintes. La nature réagit à l'intériorité du couple, Bourguignon usant d'un discret mais omniprésent expressionnisme des paysages. Quant aux gros plans, ils lui servent à scruter la vérité profonde des personnages à travers leurs visages ou le frémissement de leur voix.



Chaque cadre est extrêmement précis, pensé, chaque lumière fait sens. Bourguignon multiplie les plans signifiants - parfois un peu trop, il faut le concéder - en utilisant les éléments du décor pour isoler ou jouer sur la perception que l'on a des personnages. Il les filme ainsi à travers une volière, derrière un aquarium, un morceau de verre ou une grille, dans le reflet d'une vitrine, d'un rétroviseur ou d'un plan d'eau. Le jeu sur les contrastes du noir et blanc participe du même travail, comme dans une des plus belles séquences où Pierre et Françoise ne sont plus que des silhouettes noires dansant sur un fond uni constitué par le parc couvert de neige. Tous ces artifices de mise en scène servent à isoler les deux héros du monde. Dans un premier temps, ces jeux de reflets, de surcadrages et d'obstacles entre la caméra et Pierre montrent comment il ne parvient plus raccorder aux autres, au monde. Dans un deuxième temps, cette même grammaire sert à créer cet univers enfantin et protecteur qu'il va s'inventer avec Françoise. Mais Bourguignon met aussi en évidence la fragilité de leur situation, leur fragilité psychique également, toutes ces matières - verre, eau - se caractérisant par leur aspect changeant et friable. Françoise et Pierre sont des êtres brisés qui se reconstruisent doucement mais qui peuvent en un instant se fissurer et disparaître. Ce monde qu'ils se créent est par ailleurs marqué par un côté mortifère très prononcé. Françoise parle beaucoup de la mort, ou plutôt de la douceur de la mort qui dans son esprit devient la promesse d'un havre de paix, d'un lieu éternel qu'ils pourraient enfin habiter librement. Mais la mort s'associe également à l'image du sexe avec le couteau / phallus qui fait son apparition et la soirée de Noël un nouveau rituel (empreint cette fois d'une forte religiosité catholique, bien qu'elle soit détournée) au cours duquel le sexe et la mort seraient consommés. L'introduction de l'idée de sexualité condamne de l'intérieur l'idylle de Pierre et Françoise, avant même que le monde extérieur ne s'en mêle.

Par l'usage constant - et parfois un peu appuyé - d'images symboliques, de métaphores et de rimes visuelles, le film est d'une grande richesse aussi bien par la lecture mythologique (du centaure à Oedipe) que psychanalytique qu'il propose, chacun pouvant à loisir s'amuser au jeu de l'interprétation sans que ces aspects ne prennent le pas sur le drame humain.

Lorsqu'il filme les autres personnages, le monde « réel », Bourguignon modifie sa mise en scène, les plans se font plus réalistes, mais aussi plus longs et insistants, créant un malaise chez le spectateur qui ne souhaite qu'une chose, retrouver le monde précieux et enchanté de Pierre et Françoise. Madeleine, au départ attentionnée et sensible, devient un personnage ambivalent qui sournoisement condamne l'idylle de Pierre et Françoise, On découvre un personnage replié sur son image, évoluant dans un espace social de plaisirs vulgaires - voir les sorties avec ses amis - qui tranche avec le monde enchanté que l'on visite chaque dimanche. Madeleine, derrière son apparente humanité, sa générosité de façade, nous ramène à la réalité sordide du monde, à l'égoïsme (on pense à son appartement aux murs couverts de photos d'elle), à la mesquinerie.

La puissance d’évocation des images (un CinémaScope noir et blanc sublime signé Henri Decae), la partition musicale envoûtante et discrète de Maurice Jarre, le rythme doux et ouaté du film, et la sensibilité du cinéaste qui transparaît dans chaque cadre mais aussi dans chaque geste, chaque regard, chaque intonation d’acteurs en état de grâce (tous sont exceptionnels, mais Hardy Krüger et la petite Patricia Gozzi sont tout simplement sublimes) font des Dimanches de Ville d’Avray une œuvre profondément triste, mélancolique et inoubliable.

Oscar du Meilleur Film étranger en 1963, succès critique et public aux Etats-Unis ou au Japon, le film est depuis sa sortie mystérieusement tombé dans l’oubli en France. (1) Si à sa sortie, les critiques françaises sont partagées, c'est pour des questions de forme, son style ne correspondant pas à la mode l'époque et étant jugé suranné. (2) Le fond quant à lui ne choque pas, la délicatesse du cinéaste lui permettant d'éviter la polémique. Il est évident qu'avec un tel sujet, le film ferait débat aujourd'hui et l'on peut même parier qu'aucun producteur ou aucune télé ne s'engageraient à le produire. Et si par miracle il trouvait le chemin des salles, aussi pur et poétique soit-il, il peinerait à se préserver des attaques imméritées qui ne manqueraient pas de fondre sur lui. Après sa réédition en salle en 2010, ce film précieux et trop longtemps invisible peut enfin être redécouvert en DVD et Blu-ray. L'occasion de redécouvrir cette merveille oubliée du cinéma français, une œuvre si belle, Cybèle...


(1) Mais aussi à l'étranger, la Columbia, qui possède les droits du film, décidant d'en arrêter l’exploitation de crainte des polémiques, bloquant ainsi pendant longtemps toute velléité de réédition salle ou DVD.
(2) L'histoire raconte que le film, présenté au Festival de Venise, est longtemps favori pour le Lion d'or, mais Vivre sa vie est également en compétition et des critiques français font pression pour qu'il soit récompensé. Ils obtiennent gain de cause et Godard repart avec le Grand Prix du Jury, Bourguignon obtenant une mention spéciale du jury ainsi que le Prix Maschere de la critique internationale.

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Par Olivier Bitoun - le 23 octobre 2014