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Critique de film
Le film

Bandits de grands chemins

(Black Bart)

Partenariat

L'histoire

Les hors-la-loi Charles Bolles (Dan Duryea) et Lance Hardeen (Jeffrey Lynn) sont sur le point de se faire lyncher quand leur complice Jersey Brady (Percy Kilbride) les fait s’évader in extremis. Peu après, ils se séparent après avoir tenté de se doubler les uns les autres. Lance et Jersey partent ensemble tandis que Charles file vers la Californie. A Sacramento, il se fait embaucher par Clark (John McIntire), un juriste qui sous ses dehors respectables n’en est pas moins un escroc. Profitant de la ruée vers l’or et des remous qu’elle provoque, ils décident tous deux de faire couler la Wells Fargo pour pouvoir s’installer à sa place. Pour cela, Charles devra dérober tous les coffres de la société convoyés par diligence afin que les clients perdent confiance en leur banque et se rabattent sur une concurrente. Masqué et vêtu de noir, Charles se transforme en Black Bart pour commettre ses larcins. Un jour, il arrête une diligence dans laquelle se trouvent ses deux anciens complices ainsi que la célèbre danseuse Lola Montès (Yvonne de Carlo) dont il tombe amoureux. Grâce à l’argent amassé, Charles devient un rancher respecté. Ce dont il ne se doute pas, c’est qu’un détective est sur le point de le faire tomber dans un piège et que ses deux ex-acolytes se sont fait recruter par la Wells Fargo. Ca chauffe pour le cavalier masqué, d’autant plus que Lance et Jersey l’ont reconnu et qu’ils souhaitent bien le doubler à nouveau, quitte à le dénoncer...

Analyse et critique

A part avoir fait une apparition dans Nevada de Joseph Kane en 1941, le pilleur de diligences Charles Earl Bolles (alias Black Bart) n’avait encore jamais eu les honneurs d’être mis en tête d’affiche d’un western, contrairement à ses collègues les frères James, Younger ou Dalton. Ce qui fut fait grâce à George Sherman dans son premier western pour la compagnie Universal. Comme habituellement à Hollywood, il ne faut pas y chercher une quelconque vérité historique ou alors très lointaine. Charles Bolles était un hors-la-loi américain né en 1829. Connu pour avoir été le pillard de diligences le plus célèbre des États-Unis, il opéra entre 1875 et 1883, commettant ses forfaits surtout en Californie du Nord et en Oregon. Il était réputé pour son audace, ainsi que pour son style sophistiqué qui faisait de lui un "gentleman cambrioleur" d’une grande courtoisie et d’une politesse excessive envoyant du « S’il vous plaît » aux conducteurs de diligence qu’il attaquait. Se couvrant le corps de sacs de toile de lin pour cacher ses vêtements et son aspect, il eut l’idée de se faire surnommer Black Bart, l’un des "héros" de ses lectures de feuilletons, un personnage habillé tout de noir qui volait les diligences de la Wells Fargo. Le véritable Black Bart signait ses forfaits en laissant des poèmes sur les lieux du crime et arrivait à amasser des sommes considérables. Durant son dernier coup, il fut blessé par une balle et obligé de s’enfuir. Il passa quelques temps en prison, jura qu’il en avait fini avec le crime et disparut de la circulation en 1888 sans que l’on sache ce qu’il était devenu. Alors qu'il est certainement plus connu en France pour son apparition dans l’album de Lucky Luke, La Diligence, voyons maintenant ce qu’il en est de son histoire romancée, narrée par le film de George Sherman.

Avant Black Bart, George Sherman a déjà réalisé auparavant pas moins de 45 westerns en seulement une dizaine d’années ! Des films de moins d’une heure pour la plupart, des westerns de série Z a priori puis quelques séries B pour la Columbia. En arrivant à la Universal, il signe ce Black Bart pour le producteur Leonard Goldstein qui s’occupera de la plupart de ses films suivants pour le studio. C’est aussi la première collaboration du cinéaste avec la magnifique comédienne d’origine canadienne, Yvonne De Carlo, qui acquerra sous sa direction un joli potentiel d’actrice dramatique ; la "série" qui en découlera s’avèrera bougrement réussie (Sam Bass and Calamity Jane, Tomahawk...). Mais revenons-en à celui qui ouvre le bal, ce Bandits des grands chemins sorti aussi sous le titre Derrière le masque, Black Bart étant un hors-la-loi vêtu à la manière de Zorro. C’est Dan Duryea qui se cache sous ce masque noir et ce sera l’une des rares fois où il sera en tête d’affiche, qui plus est dans un rôle sympathique et attachant alors qu’il sera plus réputé par la suite pour ses personnages de salauds psychotiques. Sans faire d’étincelles particulières, il n’en est pas moins, à l’image du film dans son ensemble, très plaisant tout comme ses partenaires : le méconnu Jeffrey Lynn, son faire-valoir humoristique Percy Kilbride (surtout connu du public américain pour avoir été à maintes reprises Pa Kettle dans la "série" de films Ma and Pa Kettle), le génial John McIntire et évidemment la très jolie Yvonne de Carlo qui endosse la défroque de Lola Montès sept ans avant Martine Carol.

Alors oui, Black Bart n'est certes pas un sommet du genre ; mais quand on est passé par des dizaines de westerns Warner poussifs et superficiels au cours de cette deuxième moitié de décennie, un petit western Universal de cette trempe est à chaque fois une bonne bouffée d'air frais. En tout cas, contrairement à Edwin L. Marin ou Ray Enright (pour ne citer que d’autres noms ayant de façon prolifique œuvré dans le genre) qui se révèlent sur la durée de véritables tâcherons, je reviens sur ma trop grande sévérité à l’égard de George Sherman qui, malgré une filmographie en dents de scie, nous aura livré à partir de ce film un beau corpus westernien, tout du moins au sein du studio Universal. Pour son premier western en Technicolor pour le studio, il nous offre une plaisante réussite : de beaux extérieurs, des acteurs sympathiques, un ton léger, des dialogues pétillants, un rythme alerte lors des séquences d’action pour au final 75 minutes bien agréables. Et puis, si l'on se replace dans le contexte de l’époque, avions-nous eu l'occasion de voir beaucoup de westerns dont les personnages principaux sont des bandits et des courtisanes qui accomplissent leur travail sans aucun problème de conscience et même avec un plaisir certain ? Le joyeux (et gentil) amoralisme de ce Black Bart est tout sauf désagréable. Alors il est certain que ce ne sont pas des psychopathes ni des tueurs mais ils dévalisent allègrement, se font des coups fourrés et n’hésitent pas à aller se dénoncer. On a parfois du mal à distinguer le mensonge de la vérité, à savoir quand ils sont loyaux ou roublards (ce qui rend par la même occasion le scénario plutôt attrayant). Et pourtant, on continue à les trouver bien sympathiques d’autant qu’ils ont le sourire et la répartie faciles.

Jersey Brady : « There ain't no permanence in this business. You just begin to like somebody and he turns up dead. »
Lance Hardeen : « You can lose a lot of people you don't like that way, too. »

Rassurez-vous, il ne s’agit pourtant pas d’une comédie, l’émotion venant même parfois effleurer cette histoire plutôt bien menée même si assez convenue dans l’ensemble. En effet, la romance entre Dan Duryea et Yvonne de Carlo fonctionne assez bien à tel point que, imaginant par avance un climax final à la Bonnie and Clyde (qui se produit d’ailleurs en allant à l’encontre de la réalité, le bandit n’étant pas du tout décédé à cette période et en tout cas moins tragiquement et "héroïquement"), on se prend à frissonner quand, après avoir promis à sa compagne le plus sincèrement du monde d’arrêter sa vie de hors-la-loi à la minute, son complice vient le chercher de force pour l'entrainer dans ce qu’on pressent être un traquenard tragique. On est sincèrement attristés pour le couple pour lequel on avait commencé à ressentir de l’empathie, d’autant que ceux qui le forment sont loin d’être des garants d’une bonne moralité, ce qui nous les rend encore plus humains et attachants. Dans tout les cas, on les sent épris l’un de l’autre, et le personnage de Lola Montès n’apparaît ainsi pas comme un faire-valoir romantique mais plutôt comme un personnage bien écrit et qui a tout à fait sa place au sein de cette histoire d'hommes. Une preuve de tout cela (une gentille immoralité, de cinglantes réparties, un romantisme sensible) par le dialogue (toujours très bon, soit dit en passant) :

Alors que le bandit essaie de retenir Lola :
Charles E. Bolles (Dan Duryea) : « Lola, I've been working on something for two years. Something that will make me the biggest man in this part of the country. I'm within an inch of doing it now. You wouldn't want me to quit at this point. »
Lola Montès (Yvonne De Carlo) : « The biggest man in the cemetery is still pretty small. »

Puis alors qu’il essaie de la convaincre de l’épouser :
Lola Montès : « There's enough uncertainty about marriage without sitting home wondering what tree your husband is hanging from that night. »

George Sherman remplit son contrat sans génie mais avec une grande maîtrise et une efficacité certaine : les scènes d’action sont bien menées, filmées sans trop de transparences, bien montées et bénéficient d’une partition assez échevelée (Miklos Rosza n’étant certainement pas étranger à ce fait, ayant participé à la musique sans être crédité). Yvonne de Carlo nous octroie deux scènes de danses hispaniques très plaisantes (elle avait fait des progrès dans cette discipline depuis le culte mais médiocre Salome, Where She Danced de Charles Lamont)... Pour le reste, il n'y a rien de mémorable, peu de prouesses, quelques baisses de rythme mais le film aura eu le mérite de nous faire passer 80 petites minutes bien agréables en compagnie de personnages qui ne le sont pas moins. La pirouette finale est assez expéditive, certainement pour nous dire que tout cela n’était pas très sérieux, que ce n’était qu’un simple divertissement mais qui se révèle bien moins ennuyeux que certains westerns plus réputés de cette même époque. Au fait, n'allez pas croire que Lola Montès et Black Bart aient pu se rencontrer : quand ce dernier a commencé ses pillages, l’actrice courtisane était déjà morte depuis quinze ans ! Seul la magie hollywoodienne a pu les réunir pour le plus grand bonheur des fans de série B !

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Par Erick Maurel - le 21 juin 2012