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Critique de film

L'histoire

Le 10 avril 1912, le nouveau transatlantique britannique Titanic, luxueux paquebot de 269 mètres de long, quitte Southampton pour une traversée inaugurale à destination de New York, emportant à son bord quelque deux mille deux cent huit passagers. Le 14 avril, vers 23 h 40, le vapeur file dans l'Atlantique alors que la fête bat son plein à tous les niveaux des classes sociales, quand la vigie signale un iceberg droit devant. Malgré le changement de cap immédiat, l'énorme masse de glace éventre la coque sur une longueur de 100 mètres. Après avoir rapidement évalué les dégâts, les ingénieurs rendent leur verdict sans appel : le Titanic est condamné à couler dans les délais les plus courts...

Analyse et critique

Avant la récente et célébrissime version de James Cameron, Atlantique, latitude 41° fut longtemps considéré comme la vision la plus juste du naufrage du paquebot. Cela s’explique par la profonde passion pour le sujet des initiateurs du film qui contribuèrent à défricher des informations encore méconnues sur les causes du drame. William MacQuitty, producteur à l’initiative du projet, resta profondément marqué par le départ du Titanic du port de Belfast en 1911 auquel il assista enfant. De même, l’historien spécialiste de l’histoire navale Walter Lord consigna la somme d’informations et de témoignages récoltés au fil de longues années de recherche dans son récit documentaire La Nuit du Titanic (A Night to Remember en VO et également titre original du film) paru en 1955 et dont le succès relança l’intérêt pour le naufrage et rendra possible son illustration via l’adaptation.


C’est cette rigueur et ce souci de réalisme qui guident une production dont les rares incohérences sont surtout dues à des faits encore inconnus à l’époque (l’épave du Titanic ne sera retrouvée qu’en 1987), la plus manifeste étant lorsque le paquebot coule tout droit à la verticale sans que la coque ne se casse en deux James Cameron corrigera ce dernier point et quelques autres dans sa version, mais il est indéniable qu’il emprunte énormément au film de Roy Ward Baker. Certaines scènes sont absolument identiques : le directeur de la White Star Line Ismay se dissimulant dans une barque à la vue d’un second qui n’ose l’en chasser, l’instant cocasse où en plein chaos un agent réprimande des passagers pour la destruction du matériel de la compagnie... Dans sa volonté romanesque, Cameron faisait découvrir essentiellement le paquebot à travers le regard de son couple dont les milieux opposés permettaient d’explorer les différences sociales régnant sur le Titanic. A Night to Remember exprimait déjà cette idée, mais mise en œuvre sous la forme de film choral. Cela annonce en quelque sorte les schémas qui feront les beaux jours des films catastrophes des années 70, mais l’approche est plus subtile ici.


Sans se focaliser longuement sur aucun personnage (même si la star Kenneth Moore est plus légèrement mise en avant en 2e officier Charles Lightoller), cela s’exprime de manière plus diffuse à travers quelques vignettes sur les espérances des émigrants pauvres partis chercher fortune dans le nouveau monde, en opposition aux nantis plus préoccupés d’être les premiers à profiter du luxe du Titanic. Les scènes de joyeuses et poignantes séparations des classes populaires parties chercher fortune, la liesse de la 3e classe, répondent ainsi au ton guindé et à l’ennui de la 1ère classe. Baker effectuera le même genre de parallèle au moment du naufrage avec les passagers de 3e classe piégés dans les sous-sols, tandis que les nantis ont accès aux barques et que certains se permettent des remarques malvenues sur le confort. Baker, comme Cameron plus tard, cherche par ces procédés à dépeindre cette réalité des rapports de classe et à quel point le naufrage du Titanic représente par ses manquements et son désastre la fin de ce mode de pensée, la chute d’un monde. Le Titanic, symbole de cette toute-puissance, entraîne donc dans les abysses les dernières cendres du XIXe siècle, la Première Guerre mondiale à venir deux ans plus tard déclenchant l’ère moderne.


Hormis quelques apartés, la première partie du film se consacre méticuleusement à dépeindre les éléments menant au désastre final, autant dus au hasard malheureux qu’à une arrogante inconscience : l’avalanche de télégrammes de passagers futiles empêchant l’envoi de celui (crucial) signalant la présence d’iceberg, la démonstration de force du paquebot dont la vitesse trop grande empêchera d’éviter l’obstacle fatal (ce dernier point étant plus explicite chez Cameron). La reconstitution dans son ensemble et le naufrage constituent un tour de force technique qui conserve toute sa puissance aujourd’hui. La production négocia de pouvoir filmer la façade et certains intérieurs du RMS Asturias, paquebot laissé à l’abandon par l’International Mercantile Marine Company (ancien propriétaire de la White Stare Line). Une façade fut repeinte afin de le rendre semblable au Titanic tandis que l’autre, désormais détruite, fut récréée en matte painting par des étudiants au Beaux-Arts, un effet de miroir rendant l’illusion invisible lorsque l’on passe d’un côté à l’autre. Ces images seront notamment utilisées lors du grand départ au port de Southampton, et d’autres recyclées du Titanic de 1943 produit par l’Allemagne nazie - dont les scènes en mer calme où celle montrant la salle des machines.


Tout ce qui concerne le naufrage sera filmé aux studios Pinewood, que ce soit l’envahissement du décor par les eaux, la fuite désespérée en canots de sauvetage, et bien sûr l’image mythique du Titanic coulant à pic à la vue des survivants médusés se débattant pour leur survie. L’aspect choral n’aura pas suscité une empathie marquée sur la longueur du film (ce n’était pas le but), mais ces silhouettes et personnalités entraperçues en diagonale auparavant acquièrent soudain une émotion palpable dans leurs derniers instants. Le parallèle entre ces jeune mariés et ce vieux couple ne souhaitant pas se quitter, ce cuisinier ivre mort qui trouve l’astuce de s’en sortir, ou encore les passagers s’agrippant désespérément à la partie émergente du navire qui sombre constituent  des images marquantes illustrant l’aspect irréel et apocalyptique de la situation.

Si le film de James Cameron a désormais inscrit son imagerie du naufrage dans l’inconscient collectif et implique sans doute plus par sa teneur sentimentale, A Night to Remember demeure un témoignage saisissant tout aussi recommandable.

En savoir plus

La fiche IMDb du film