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Critique de film
Le film

Abel

L'histoire

Abel, touchant sociopathe d’une trentaine d’années, vit toujours chez ses parents. Il ne sort jamais, n’ayant de contact avec l’extérieur qu’au travers de la baie vitrée. Ennui, caprices, mesquinerie : le quotidien de cette riche famille oscille entre folie douce et crises de nerfs.

Analyse et critique

« Dans Abel, mon moteur n’était pas le contenu. Je voulais trouver un ton. Pour être franc : jusqu’à il y a dix ans, tous les films néerlandais étaient des horreurs. Quelle que soit la façon dont ils étaient écrits et prononcés, les dialogues étaient trop lourds. » (1) Ces mots d’Alex van Warmerdam peuvent donner une idée des ambitions que se donnait, au milieu des années 1980, celui qui allait devenir un des plus grands réalisateurs hollandais. Donner une réputation au cinéma de son pays. Jouer dans la cour des plus grands d’Europe. Comparé, par Henri Garcin, à Luis Buñuel et à Pedro Almodóvar, il n‘avait pourtant pas pour ambition de devenir cinéaste. Diplômé de l’Académie Rietveld d’Amsterdam en graphisme et en peinture, c’est sur scène qu’il se faire connaître. Membre de l’Hauser Orkater, jeune troupe de théâtre qui se fait connaître un peu partout en Europe et dont il écrit et met en scène les spectacles, il a très vite l’idée d’adapter pour le grand écran l'une de ses créations. Sans formation technique, le "théâtre filmé" pourrait être le bon moyen de s’essayer à une autre forme artistique.



 

Seulement, lorsqu’il comprend qu’un film correct nécessite une équipe technique compétente, couvrant l’ensemble de la production cinématographique, il s’autorise à écrire un début de scénario. Cette première scène, qui ouvre véritablement le film, est un long dialogue de famille, destinée à introduire les trois personnages principaux (la mère, le père et le fils), instituera sa méthode de travail : partir d’un dialogue écrit pour construire des personnages, avec leurs relations propres. Au total, il existera une vingtaine de versions du scénario, ce qui indique tout à la fois une intuitivité et un travail acharné. N’ayant jamais réellement incorporé de théories cinématographiques, ce seront plutôt des caractéristiques théâtrales (poétique, scénographie...) qui vont se déployer : dialogues approfondis, décors travaillés, jeux appuyés, absence de gros plans. Nous avons donc affaire à un film fait par quelqu’un d’étranger au monde du cinéma, mais qui en aime les possibilités d’expression artistique.



Sans doute parce qu’il s’estimait incapable de maîtriser toutes les potentialités de la couleur, Alex van Warmerdam a dès le départ imaginé son premier film en noir et blanc. Ses producteurs, qui voulaient tourner le cinéma hollandais vers l’international, le poussèrent au contraire à l’utiliser. Rehaussant les tons, multipliant les symboliques et les associations chromatiques, il va donner à son esthétique une teinte surréaliste extrêmement contrôlée. Le foyer familial est sombre, bleuté, alors que l’appartement de la petite amie d’Abel est chaud, rougeoyant. La ville est terne, grisâtre, tandis que les objets du quotidien sont souvent verts ou jaunes. Une monochromatique stimulante visuellement, associée à un véritable travail sur la géométrie des espaces, donne au tout un côté « mondrianesque ». C’est d’ailleurs la seule autorité artistique qui revient fréquemment dans la bouche de celles et ceux qui étudient le cinéma d’Alex van Warmerdam, tant les analogies sont opérantes. Héritage pictural. De la même manière, les formes et le mouvement insufflé aux objets sont soumis à des buts et à des finalités précises : rien ne s’exprime au hasard. Un arceau qui conserve sa quantité de mouvement dans une vitrine, des plateaux qui présentent des gâteaux avec régularité, des cendriers qui tremblent sur de petites tables : tout mouvement est soumis aux lois exagérées mais logiques de la physique, ce qui donne au monde extérieur une authentique étrangeté. Une animation.


Ce formalisme est finalement plus intéressant que la trame narrative. Variation sur le syndrome de Peter Pan, Abel n’est qu’une succession de courses et de confrontations. De situations, sans réels enjeux éthiques ou exemplaires. Certes, les personnages évoluent entre la première et la dernière minute : Abel, le fils, s’est extrait de la cellule familiale, Victor, le père, et Duif, la mère, le laissent assumer ses choix. Mais le tout n’impressionne pas le spectateur. Heureusement, il peut se raccrocher aux dialogues : rationnels, ils sont en constante tension avec les décors et les situations qui, eux, sont irréels. C’est là toute la limite du film, qu’on trouvera rapidement inabouti, car trop curieux et inabouti. Est-on dans le fantastique social ? Dans un boulevard surréaliste ? Dans une fable ? Est-on même aux Pays-Bas ? La sphère familiale, avec ses complicités et ses haines, enfermée dans ses rituels (la dégustation de harengs) et dans ses névroses (qu’un psychiatre, le temps d’une scène, démontrera de manière très claire), a-t-elle valeur d’illustration ? Abel, interprété par Alex van Warmerdam, représente-t-il une partie de la jeunesse hollandaise ou bien les débuts dans le cinéma ? Une série de questions qui nous viennent à l’esprit, furtivement... et que l’on oublie rapidement, soulignant la vanité du propos.


Étrange Abel : les défauts et les qualités d’une première création. Ni totalement artificiel, ni totalement spontané, il montre les hésitations du réalisateur. Issu d’une famille d’artistes (2), on le sent hésiter dans ses décisions esthétiques. « Tout semble marcher sur la tête mais s’emboîte parfaitement » (3), et il nous faudra attendre son second film, Les Habitants, mûri pendant six ans, pour asseoir la notoriété d’Alex van Warmerdam.


(1) Entretien entre Alex van Warmerdam et Phil van Tongeren, paru dans Oor.
(2) Ses frères sont musicien et producteur, sa sœur est comédienne.
(3) De Volkskrant (27 février 1986)

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 19 janvier 2017