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Livres

Woody Allen

Entretiens avec Stig Bjorkman

Date de sortie : 13 novembre 2002
Cahiers du cinéma
256 pages

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Analyse et Critique

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Woody….sans jamais avoir osé le demander

Les éditions des Cahiers du cinéma nous font un bien beau cadeau en nous offrant la deuxième édition du livre d’entretiens entre Woody Allen et Stig Bjorkman.

Stig Bjorkman, cinéaste et critique suédois a rencontré Woody Allen lors de deux sessions d’entretiens ; la première en 1992, alors que le réalisateur d’Annie Hall était en pleine post-production de Meurtre mystérieux à Manhattan (cette session a donné lieu à la première édition de l’ouvrage), et la seconde fois en 2002, à la fin du tournage d’Hollywood Ending. Au fil de leurs discussions, une réelle complicité s’est établie entre les deux hommes, Bjorkman a dit : "Au cours de nos entretiens, j'ai découvert un Woody Allen qui ne ressemble guère au personnage qu'il incarne à l'écran - à l'incurable névrosé torturé et s'apitoyant sans cesse sur lui-même, affligé de travers qu'il semble étaler avec un plaisir quasi masochiste : son hypocondrie, son narcissisme invétéré, son indécision, et ses innombrables phobies. Tout au contraire, Woody Allen est un travailleur discipliné, un décideur, un artiste sérieux et déterminé, exigeant énormément de lui-même, et se refusant à tout compromis en matière esthétique"

Bjorkman aborde de façon chronologique la carrière du maître en analysant au cours des 36 chapitres que composent ce livre, chaque film de façon séparée. Un long chapitre introductif éclaire le lecteur sur la carrière de Woody Allen, avant qu’il ne soit passé à la réalisation. Il revient sur ses premières expériences cinématographiques en tant que scénariste et acteur de What’s new pussycat et de Casino Royale, avec un regard très critique. Ce qu’il regrette principalement, est qu’en tant que scénariste il n’ait pas pu avoir de regard sur la réalisation des films ; à propos de What’s new Pussycat, il s’est estimé d’ailleurs complètement trahi et n’a pas retrouvé l’essence même de son scénario ; heureusement pour lui, dès sa première réalisation, il obtiendra le final cut et continuera à l’avoir sur tous ses films.

Le livre s’attarde particulièrement sur la façon de travailler de Woody Allen. A quelques exceptions près, il a pour habitude d’écrire seul les scénarios de ses films , sur la même machine à écrire depuis 40 ans ! Mais une fois venu le temps de la production du film, il est constamment entouré par une équipe de collaborateurs très proches de lui. Juliet Taylor au casting, Robert Greenhut, Charles H Joffe, Jean Doumanian à la production, Santo Loquasto pour les décors, des noms qui paraissent désormais familiers pour les admirateurs d’Allen. Il parle également de son travail avec les acteurs, avec qui il est souvent très distant, les laissant faire leur travail, et ne les dirigeant qu’assez peu. Le summum de cette façon de travailler se situe dans Maris et femmes, où il n’a pas hésité à laisser les acteurs improviser, à ne pas respecter leurs marques et même à sortir du champ de la caméra.

Woody Allen aborde à de nombreuses reprises, son travail avec ses directeurs de la photographie ; il est vrai qu’il a su s’entourer des plus grands : Gordon Willis, oscarisé pour le Parrain II, Sven Nykvist, directeur de la photo attitré d’Ingmar Bergman, ou bien encore Carlo Di Palma.

Par souci d’efficacité et de rapidité, il ne renouvelle que très peu son équipe. En effet, Woody Allen tourne un film par an, selon un calendrier très précis. Il l’avoue lui même, son travail est le moteur de sa vie et réaliser des films tient lieu pour lui d’une sorte de routine, d’ailleurs il se soucie très peu du résultat de ses films au box-office et avoue sans honte, que contrairement à d’autres réalisateurs, il réalise ses films principalement pour son seul et unique plaisir .

Même si la structure du livre est très rigoureuse, Bjorkman n’hésite pas à digresser vers des sujets plus ou moins éloignés de la discussion, en interrogeant Woody Allen sur des thèmes dépassant le cadre de ses films, ainsi pendant plusieurs pages, les deux hommes n’hésitent pas à parler de Marylin Monroe, des New York Mets ou de musique ; la musique jazz compose l’essentiel de ses films, elle est indissociable de son œuvre, et à la lecture du livre, il démontre l’étendue de ses connaissances en matière de Jazz. Ainsi le ton du livre est très léger et le lecteur a presque l’impression d’entrer dans l’intimité de Woody Allen. Au gré de la discussion on peut s’apercevoir que reviennent très souvent les noms de Tolstoï, Dostoievsky, auteurs dont l’influence se fait sentir dans certains de ses films, en particulier dans Ombres et Brouillards ou bien encore dans Guerre et Amour.

Le livre est une mine d’informations, on apprend par exemple que la version que l’on connaît de September est en fait issue d’un deuxième tournage ; en effet, Woody Allen avait d’abord tourné une première version du film avec notamment Christopher Walken ; n’étant pas satisfait du résultat, il a tourné le film une deuxième fois avec des acteurs différents !

On apprend également qu’Annie Hall était à la base une comédie policière, mais qu’au montage, Allen décida de supprimer l’élément policier pour se concentrer uniquement sur l’aspect comique et romantique de l’histoire. Cette trame policière n’est pourtant pas tombée dans l’oubli car elle a servi de base pour rédiger le scénario de Meurtre mystérieux à Manhattan.

On remarque aussi que Woody Allen est très critique devant son travail et ne revoit jamais ses films. Lorsqu’il était en pleine post-production de Meurtre mystérieux à Manhattan, il avouait avoir tourné ce film avec culpabilité, estimant que le film n’avait pas suffisamment de profondeur, et n’était qu’ ‘un simple divertissement’. Il faut avouer qu’entre temps, il a continué dans cette légèreté avec Escrocs mais pas trop, ou Le sortilège du scorpion de Jade.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser de lui, il porte un regard très critique sur le cinéma d’antan et n’hésite pas à dire que des acteurs tels que Brad Pitt, Edward Norton ou Leonardo Di Caprio sont meilleurs acteurs que Cary Grant ou James Stewart ! Un comble pour celui qui a fait revivre Humphrey Bogart dans Tombe les filles et tais toi !

Il tient aussi à rétablir certaines vérités, en affirmant qu’il n’est pas les personnages de ses films, et que ce sont les critiques qui ont établi cette réputation : c’est un point sur lequel il insiste particulièrement .

Pour les amateurs de films en DVD que nous sommes, Woody Allen tient à signaler que les versions cinéma de ses films sont les versions définitives, il n’y aura jamais de nouvelles versions ‘Director’s cut’ de ses films, pas plus qu’il n’y aura de scènes coupées dans ses DVD.

Un "beau livre" illustré de nombreuses photos de tournage et des films du maître, très agréable à lire, un incontournable pour tout fan qui se respecte.

Par Joshua Baskin - le 1 janvier 2003