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Livres

MACBETH OTHELLO

352 pages
Editions Carlotta
Novembe 2014

ANALYSE ET CRITIQUE

Seize ans après ses débuts, la société Carlotta Films s’est, bien au-delà des frontières françaises, imposée comme l’un des plus importants éditeurs de films de patrimoine, et DVDClassik s’est régulièrement fait le relais des sorties de ce partenaire privilégié. En ce mois de novembre 2014, la société franchit un nouveau palier et se lance dans l’édition littéraire, avec une première publication pour le moins imposante : en lien intime avec les rééditions Blu-ray des adaptations signées Orson Welles, respectivement en 1948 et 1952, ce sont ainsi les pièces de William Shakespeare Macbeth et Othello qui sont ici à l’honneur.

Nous ne nous hasarderons pas, ici, à la critique littéraire de tels monuments, sur lesquels tant de pages ont déjà été noircies, mais on peut tout de même souligner les spécificités de cette édition, propres à intéresser aussi bien les cinéphiles que les lecteurs les plus exigeants.

La première singularité de ce projet est d’entremêler, de façon permanente, le texte original de William Shakespeare et les images fortes avec lesquelles Orson Welles entreprit de l’illustrer. En parallèle au texte des pièces figurent ainsi des photogrammes issus des films de Welles, où la densité dramaturgique des intrigues vient s’incarner dans les cadres sophistiqués, dans les visages tourmentés, dans les lumières expressionnistes ou dans les décors majestueux des deux films... Ce faisant, l’ouvrage ne se contente pas d’illustrer platement les situations, il témoigne de la manière exceptionnelle dont Welles s’était approprié les pièces de William Shakespeare pour imposer sa vision. Plus qu’une simple illustration d’un texte de prestige, cet ouvrage témoigne en réalité, ainsi et avant tout, du véritable écho établi entre les œuvres de ces deux artistes majeurs, en quelque sorte de leur vitalité commune. Dans sa préface à l’ouvrage, Antoine de Baecque (qui revient notamment sur la réception critique des films à leur sortie) ne présente-t-il pas Shakespeare comme le « frère humain, le contemporain décisif, l’alter ego oublié, le monstre siamois » d’Orson Welles ?

Par ailleurs, Carlotta ne s’est pour l’occasion pas contenté d’accoler des images à un travail préexistant, mais a demandé à Patrick Reumaux une tout nouvelle traduction, abondamment commentée par l’auteur. Commentée, dans un premier temps, dans une préface lyrique et polémique à la fois, où Patrick Reumaux s’oppose à une certaine conception de la "traductologie" (une « absurdité » pour les pleureurs, les humbles ou les craintifs) pour insister « non sur ce que l’on perd, mais sur ce que l’on gagne » dans l'acte de la traduction. Mais commentée également dans ses notes et commentaires, placés à la fin de ses traductions, et qui ne manquent ainsi ni de sel ni de personnalité : l’auteur-traducteur y légitime ses arbitrages (un beau jeune homme florentin de la Renaissance peut-il vraiment se prénommer Michael ?) ou ses trahisons (les « griffes » de Lady Macbeth, Acte I Scène V) avec un bel esprit, ne manquant pas, par exemple, de chatouiller ses prédécesseurs qui, emportés par leur élan, voyaient des « bébés traire des vaches laitières » ou des « vautours » envahir le ciel d’Ecosse. A défaut pour nous de pouvoir juger dans le détail de l'absolue pertinence de ses choix, avouons avoir pris grâce à lui un certain plaisir à nous replonger dans le bain rafraîchi de ces vers puissants, à la modernité sans cesse renouvelée.

Terminons, dans un registre plus "fétichiste", par saluer la belle élégance (on a failli parler de majesté) du livre en lui-même, massif, sobre et distingué, qui nous apparaît comme le parfait écrin, noir et évident, pour des tragédies qui le sont tout autant. Voici donc un ouvrage qui saura trouver une place de choix dans les collections des amateurs de littérature, de cinéma... et de beaux objets.

Par Antoine Royer - le 3 novembre 2014