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Édito

L'EXPOSITION

De Maurice Pialat, l’imaginaire collectif, souvent alimenté par quelques images médiatiques fortes, n’a souvent retenu que l’image d’un homme bourru, insoumis et colérique. C’est à la rencontre avec un autre Pialat que convie l’exposition Pialat, peintre et cinéaste, actuellement présentée à la Cinémathèque Française (du 20 février au 7 juillet 2013).

A l’occasion de la soirée de vernissage de l’exposition, qui rendait hommage au cinéaste et à son fidèle producteur Daniel Toscan du Plantier, Gérard Depardieu avouait : « Si c’est pour remuer la mémoire et les cœurs, c’est vraiment réussi. J’en ai pris plein la gueule. Merci. » Une façon bien à lui d’évoquer la grande émotion qui l’étreignait en retrouvant ici, quelques dix années après la mort du cinéaste, de la vérité de cette personnalité si étonnante, aussi entière que fissurée.

Au gré d’une muséographie modeste (l’exposition occupe le septième et dernier étage du bâtiment, le cinquième, habituellement dévolu aux expositions, étant réservé par la future exposition Demy), le visiteur déambule donc au milieu de témoignages des proches de Pialat, d’images de tournage (dont de très belles photos de William Karel, d'Etienne George ou de Bernard Prim) mais aussi et surtout d’une collection d’une trentaine de ses peintures et d’une quinzaine de ses dessins, confiés récemment par la veuve du cinéaste à la Cinémathèque Française. Venu sur le tard au cinéma, Maurice Pialat s’était avant tout rêvé peintre, et c’est peut-être un peu parce qu’il n’avait pas su être Monet qu’il entreprit de filmer, dans une logique quasi obsessionnelle, sa vie et ce qu’elle n’avait pas su être.

Les films de Maurice Pialat tournent souvent autour des mêmes motifs (la famille, l’abandon, les remords...), échos autobiographiques d’une existence pleine de tourments et de frustrations : dans une vitrine désespérante de l’exposition s’égrènent la longue litanie de ses projets entamés, repoussés puis avortés dans les années 50 ou 60. Puis, un peu plus loin, on découvre une page du scénario original de Nous ne vieillirons pas ensemble, écrit à la première personne ! Pialat a dit, à propos du film, « Jean Yanne, c’est moi », comme il dira plus tard « Je suis Guy Marchand » à propos de Loulou ; et sans même parler ici de la dimension testamentaire d'un film comme Le Garçu : filmer, c’est aussi parfois tenter d’exorciser ses propres démons.

Dans la salle précédente, des entretiens films avec quelques précieux intervenants nous avaient un peu aidés à éclairer ce tempérament ténébreux et son rapport au 7ème Art : selon Arlette Langmann (sœur de Claude Berri, qui fut la compagne du cinéaste, mais aussi sa monteuse ou sa scénariste), avec Pialat « au moment du tournage, la vie prenait le dessus. » D’autant plus troublants sont ainsi les bouts d’essai de Loulou ou de A nos amours, marqués par cette incroyable spontanéité, cette vérité même, qui illumine si souvent les films de Pialat. Mais pour le monteur Yann Dedet, un autre élément fondamental, rarement mentionné, de la personnalité de Pialat était son humour (ce que Depardieu rappela également lors de la soirée d’inauguration), et l’aspect extrêmement ludique de son travail : de façon quasiment impressionniste, le film se construisait ainsi par des contributions successives au jeu, « rendu plus riche par toutes ces vies qui le traversent. »

Dès lors, à l’image du cinéaste-démiurge violentant ses collaborateurs se substitue alors celle d’un gourmand, avide de tout ce que ceux-ci pouvaient leur apporter de meilleur : ce que le directeur photo Jacques Loiseleux aura retenu, par exemple, du cinéaste, c’est « la violence de l’intégrité », cette exigence collective qui fait que, sur un tournage, « tout le monde sait qu’il doit donner le meilleur et s’interdit la moindre faute. » En découlaient « des journées de tournage épuisantes mais exaltantes. » D’autant que travailler avec Pialat, c’était se soumettre à sa conception de la communication : il se refusait à "diriger" et donnait « des indications périphériques, sans rapport direct avec la scène à tourner. » Même son de cloche chez le monteur Yann Dedet, qui explique comment  Pialat ne lui soumettait aucune indication précise mais venait lui parler, pendant des heures, de tout et de rien, jusqu’à ce que son collaborateur soit « nourri de lui » et puisse ainsi accomplir son travail.

Moins que la beauté du travail d’un artiste (l’exposition ne propose que très peu d’extraits de films, et pour donner un avis totalement subjectif, les peintures ou dessins ne présentent qu’un intérêt pictural mineur), c’est donc la beauté d’un artiste au travail que retranscrit cette exposition, en y montrant ses obsessions, ses doutes, ses angoisses, ses erreurs aussi (cette drôle de lettre d’excuse à Richard Anconina qui, décontextualisée, laisse en suspens un certain nombre de questions) mais surtout l’incroyable énergie créatrice qui s’en dégage et achève d’emporter l’adhésion. A ce propos, l’un des documents les plus émouvants de l’exposition est cette lettre, gribouillée par Simone Signoret « après avoir vu La Gueule ouverte avec ma copine Agnès Varda » (sic) et datée du 27/06/74 : « On ne peut pas montrer les gens avec plus de pudeur, d’indulgence cruelle, de lucidité, d’amitié pour leurs défauts et de mépris pour leurs petites lâchetés que dans ce film (…) Vous allez pas faire un rond - et ça, je l’avais prévu - mais c’est un film qui donne à tous les gens qui aiment ce qu’ils croient que devrait être le cinéma l’envie de travailler avec vous. » A ceux donc qui, victimes de l’image médiatique de Maurice Pialat, se demandaient comment des gens pouvaient continuer à vouloir travailler avec un tel tyran, cette exposition offre ainsi de très beaux éléments de réponse. En plus de donner une folle envie de se replonger dans ses films.

pour en savoir plus

Un portrait de Maurice Pialat à travers ses films

La présentation du cycle sur le site de la Cinémathèque Française

La vidéo du vernissage de l'exposition sur le site de la Cinémathèque Française

Par Antoine Royer - le 6 mars 2013