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Dossiers

La Britannique Cathi Unsworth est non seulement l’auteure de beaux romans criminels (Au risque de se perdreLe ChanteurBad Penny BluesZarbi et London nocturne - tous parus en français chez Rivages), mais elle est aussi une journaliste et critique reconnue, spécialisée dans la musique et le cinéma. Cathi Unsworth a, notamment, collaboré aux éditions en DVD/Blu-ray du British Film Institute de quelques trésors oubliés du cinéma made in UK : Man of Violence ou bien encore That Kind of Girl.
C’est donc un guide de voyage à travers quatre décennies de cinéma criminel britannique, aussi avisé que finement écrit, que Cathi Unsworth propose dans les lignes suivantes. Et s’il n’ignore aucun des chefs-d’œuvre produits par le Film Noir britannique durant ces fertiles années, il en révèle aussi nombre de titres (injustement) oubliés et méritant de figurer dans toute Dvdthèque criminelle digne de ce nom. Chacun des titres évoqués par Cathi Unsworth est accompagné de la référence la plus récente possible, si possible française, et parfois anglaise.

Comme c’est la règle dans la plupart des Film Noirs britanniques, il revient à un réalisateur étranger de mettre en évidence les excentricités et particularités étranges – certains iront jusqu’à dire perversions inhérentes à L’ADN de notre pays. Otto Preminger, cet austro-hongrois perfectionniste jusqu’à l’obsession, hanté par son passé, exilé à Hollywood, a choisi de relocaliser son adaptation du roman d’Evelyn Piper de New York à Londres afin de créer un monde obscur sinistre dans lequel ce mystère troublant se déroule.
Ann Lake (Carol Lynley) est une mère célibataire qui a émigré récemment de New York en compagnie de son frère Stephen (Keir Dullea). Sans tenir compte des mises en garde à propos de personnes bizarres pas dignes de confiance, elle inscrit tout de même Bunny, sa fille âgée de quatre ans, dans une crèche ‘Le Jardin des Petits’ et la confie au cuisinier, pressée qu’elle est de vaquer à ses occupations. Quand Ann revient, sa fille reste introuvable – le cuisinier a été renvoyé et le reste des employés affirment n’avoir jamais vu Bunny. Bien sûr on appelle la police sous les traits rassurants de Lawrence Olivier dans le rôle du commissaire Newhouse.
Lors de la fouille des étages de la crèche, les policiers tombent sur une femme âgée, Ada Ford (Martita Hunt) fondatrice de l’institution occupée à rédiger son livre – compilation de cauchemars d’enfants. Comme si le sujet ne suffisait pas à donner la chair de poule, lorsque Newhouse raccompagne les Lake à leur appartement de location, rien ne semble indiquer qu’une fillette a jamais vécu dans les locaux… L’idée qu’Ann a inventé l’histoire de A à Z se précise lorsque Stephen confie à Newhouse que Bunny était le nom que sa sœur avait donné dans son enfance à une amie imaginaire…
L’intrigue se déroule dans le cadre sombre et magique des coins et recoins d’hôtels particuliers de Hampstead, d’un hôpital à poupées dirigé par l’incarnation terrestre de Magwitch (1), Finlay Currie, et dans le fabuleux pub Art Nouveau Warrington Arms, avec en prime Noël Coward qui fait son numéro dans le rôle d’un propriétaire lubrique qui se la pète et n’a qu’une idée en tête, finir dans le lit de la pauvre Ann. Le bruitage qu’on associe aux maisons hantées est créé avec un certain bonheur par le groupe Les Zombies et, les amateurs de folklore reconnaitront dans la chute finale concoctée par les scénaristes John et Penelope Mortimer un exemple parfait de fin de conte de fées.

(1) Il s’agit d’un personnage des Grandes Espérances (1861) de Dickens.

Dans son premier film en tant que réalisateur Le Vent garde son secret (Whistle Down The Wind, 1961), Bryan Forbes produit probablement le meilleur film de tous les temps sur les enfants avec Alan Bates qui incarne un criminel en cavale et Haley Mills, une écolière, qui le prend pour Jésus. Six années plus tard, il réalise le meilleur film de tous les temps sur ce que c’est que d’être vieux. ‘Dame’ Edith Evans interprète le rôle de Mrs Margaret Ross, une excentrique qui passe sa vie misérable à rêver au sein d’une pension de famille où les pièces regorgent de journaux défraichis, résonnent de voix qui font penser à des robinets qui gouttent, d’assiettes de soupe fournies par l’Armée du Salut et dans la chaleur parcimonieuse de la bibliothèque où des personnes âgées laissées pour compte se réunissent chaque jour.
Elle n’a qu’un seul allié en la personne d’un M. Conrad (Gerald Sim), l’homme de l’Assistance Publique qui décode ses lettres fantasques et lui alloue quelques shillings pour s’acheter des chaussures neuves. Mais lorsque son fils Charlie (Ronald Fraser) filou notoire, lui rend visite et dépose un paquet rempli d’argent – butin d’un cambriolage- Mrs Ross confond rêve et réalité et pense que son grand jour est arrivé. Lors de son passage suivant dans les locaux de l’Assistance publique, Mrs Nooman (Avis Bundage), une femme aux grandes oreilles et au cœur de pierre, subtilise son ‘héritage’ avec une cruauté clinique : elle lui fait entre autres absorber de l’alcool à brûler et ramène son corps plongé dans le coma dans une charrette à bras. Mais le pire est à venir. Même si elle échappe à la pneumonie que ce traitement de choc a provoqué, M. Conrad joue à Mrs Ross un bien mauvais tour en retrouvant la trace de Archie, son mari (Eric Portman) qui file un mauvais coton et fraie bientôt avec la pègre locale.
Grâce à l’interprétation époustouflante de Dame Evans qui a reçu à juste titre Le prix d’interprétation pour ce rôle lors de la cérémonie des BAFTA, à un Eric Portman satanique, au toujours impeccable Leonard Rossiter, et à Bundage et Sim, les acteurs fétiches de Forbes, nous avons là un film qui nous plonge au cœur lugubre de l’Angleterre de l’après-guerre. On n’oubliera pas les extérieurs tournés sur les sites de bombardements dans un Oldham en phase terminale traités en monochrome implacable par le Directeur de la Photographie Gerry Turpin lui aussi récompensé par un BAFTA.

Si Les Chuchoteurs dépeint les derniers instants de l’Angleterre en noir et blanc, Herostratus nous projette si loin dans le futur qu’il a fait un tel flop lors de sa sortie qu’on l’a laissé moisir dans une cave jusqu’en 2011 où il a refait surface via le catalogue Flipside de la BFI consacré aux rééditions. Curieusement, c’est un Australien expatrié (Don Levy) qui s’est chargé du projet en 1962 engagé alors pour la première fois par l’unité de cinéma expérimental de la BFI. Etudiant inscrit en Doctorat de Physique Chimie Théorique, il faisait partie de la même génération de Cambridge que Peter Cook qui a participé à ses côtés à la réalisation de son premier film, le court-métrage Ten Thousand Talents (1960). Levy s’est placé sur une orbite contre-culturelle souhaitant à travers cette œuvre hypnotique et multidimensionnelle explorer les thèmes de la perception et de la mémoire. Le film, dont le titre évoque le mythe grec d’un homme qui a incendié le temple d’Artémis afin d’atteindre l’immortalité, raconte l’histoire de Max ( Michael Gothard ), un poète qui propose scénario à une firme de marketing pour qu’elle assure la mise en scène son projet de suicide qu’il envisage comme un acte sacrificiel dont le but est de protester contre une société impitoyable. Mais il se retrouve en fait au centre d’un cirque qui n’a pour but que d’exploiter les vedettes. Ce film se caractérise par la richesse de ses textures visuelles. La première scène du film qui montre Gothard courant dans une rue a l’air fantasmagorique d’une peinture de Bacon prenant vie. Afin de saisir au mieux la beauté de la lumière extérieure, Levy a demandé à son Directeur de la Photographie Keith Adams de filmer chaque jour à ‘ l’heure dorée’ qui précède le crépuscule et son objectif capte également l’évolution rapide de Londres durant les cinq années qu’a duré le tournage comme, par exemple, la démolition de l’esplanade de style Edwardien où habite Max pour faire place à la voie rapide A 40 Ouest qui allait très longtemps hanter l’imagination d’ écrivains, réalisateurs et musiciens.
Des archives documentaires insérées entre les parties narratives donnent l’impression d’images éphémères - plaisir et douleur, sexe et mort, sources d’information et consumérisme – qui impriment fugitivement l’esprit du protagoniste qui les reçoit comme une torture. Le jeune Gothard – qui incarnera plus tard l’Inquisiteur dans Les Diables de Ken Russell en 1971 – est impressionnant pour ses premiers pas dans la carrière cinématographique aux côtés de Gabriella Licudi dans le rôle de Clio, agent de Relations Publiques aux deux visages. Satire, rêve, cauchemar à la fois – en dépit des critiques dithyrambiques – l’échec commercial de Herostratus a conduit le réalisateur à se reconvertir dans l’enseignement aux Etats Unis et tourner la page de façon définitive. Pour finir ce pas de deux de façon triste, Levy et Gothard ont tous deux mis fin à leurs jours : le réalisateur en 1987, l’acteur en 1992. Mais le projet brillant qu’ils ont porté avec force a influencé les plus belles pages du cinéma britannique de la décennie suivante.

Ce film qui intègre déjà bon nombre de stéréotypes-clés du film noir britannique des années 70 doit son scénario à Leo Marks ; le scénario du film précédent qu’on lui doit Le Voyeur (1960) autour du thème de la perversion sexuelle a autant porté préjudice à la carrière de Michael Powell qu’à celle des producteurs-réalisateurs Roy et John Boulting, cette fois. Sous l’Emprise du Démon réunit les têtes d’affiche Hywel Bennet et Hayley Mills déjà vus dans Chaque chose en son temps (The Family Way, 1966) réalisé par Roy Boulting et produit par son frère John, film récemment considéré dans les pages du quotidien The Guardian comme l’hymne à la vie le plus chaleureux de son époque. Les deux acteurs ont été choisis pour leur capacité à apporter au film une image négative. Dans le rôle du psychopathe Martin Durnley, Bennett s’insinue dans la vie de Susan Harper (Hayley Mills), une bibliothécaire peu méfiante en se faisant passer pour Georgie, un jeune homme vulnérable qui traine des retards scolaires derrière lui. Rejeton en réalité d’Enid (Phyllis Calvert) , mère fortunée qui le dorlote et de son beau-père Henry (Frank Finlay) qu’il exècre, il concocte un projet de meurtre qui repose sur la location d’une chambre dans une pension de famille tenue par Joan, la mère de Susan (Billie Whitelaw).
Ce qui n’arrange pas la nature nauséeuse du carnage qui s’ensuit, les penchants malsains de Martin sont imputés à un "nerf tordu" (le twisted nerve du titre original du film) qu’il partage avec son frère trisomique mis au rebut dans un foyer spécialisé dédié (avec le tact de l’époque) aux ‘Mongols’. A cause de ces aberrations, Il fallut fournir une mise au point verbale pendant le générique au début du film. Effectivement les exemples de racisme et sexisme ordinaires abondent autour de la table du petit déjeuner, souvent initiés par Barry Foster, un colosse qui vous fait froid dans le dos bien connu à l’époque et qui atteindra cinq années plus tard le zénith de sa carrière dans Frenzy de Hitchcock. Sous l’Emprise du Démon est un film né sous une mauvaise étoile – l’idylle entre Roy, le réalisateur, et Mills de trente-trois ans sa cadette, commencée pendant le tournage de Chaque chose en son temps avait déjà fait jaser. « On ne m’aurait pas plus trainé dans la boue si j’avais séduit Bambi », confie-t-il plus tard. Le manque de jugement dont Marks fait preuve rend perplexe lui qui fit merveille en tant que cryptographe pour le Service des Opérations Spéciales, héros clandestin à ce titre de la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, ne serait-ce que pour la musique originale du film obsédante écrite par Bernard Hermann (que Tarantino subtilisera pour Kill Bill), pour l’interprétation de Bennett qui vous donne la chair de poule et pour tous les squelettes moisis accumulés dans ses placards, Sous l’Emprise du Démon reste un film que tout amateur du genre prendra plaisir à déterrer.

Malgré ce que semble indiquer le titre, personne n’est assassiné dans ce film. Mais il est essentiel dans cette histoire pour son exploration des fondements culturels sous-jacents de Londres et on retiendra aussi le numéro d’actrice époustouflant de Madame Vincent Price (Carol Browne) qui parvient à le faire basculer dans le monde de l’horreur. Comme dans Bunny Lake a disparu un auteur américain jette un œil clinique sur nos spécificités nationales ; mais cette fois il s’agit de Robert Aldrich, le réalisateur de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? (1962), qui soulève le tapis à la fin du Swinging London et met à nu une multitude de créatures qui se tortillent en pleine lumière sans trop savoir où se mettre.
Beryl Reid incarne l’actrice Jane Buckridge, pilier d’Applehurst, un soap-opera à succès dans laquelle cette dernière endosse le rôle de la Sister George du titre, une infirmière qui va au secours des malades et des laissés-pour-compte dans une paroisse fictive de la campagne anglaise de l’âge d’or qui n’est pas sans rappeler le Ambridge du célèbre (en Grande-Bretagne du moins…) soap-opera radiophonique The Archers. Comme nous allons le voir, de telles communautés rurales étaient fortement menacées par les évolutions du monde moderne. Le sort réservé à Sister George illustre parfaitement cette situation désespérée. Comme le suggère avec sournoiserie son alter ego qui dans le ‘soap’ se déplace en scooter, Buckridge n’est autre qu’une actrice hommasse dont la vie privée n’a rien de bucolique.
Elle partage à Chelsea un appartement aménagé dans d’anciennes écuries avec Alice (Susannah York ), une femme bien plus jeune qu’elle qui se fait appeler Childie et joue la gourde innocente qui n’est pas sans rappeler le Georgie de Hywel Bennett dans Sous l’Emprise du Démon ce qui nourrit leur relation sado- masochiste. Chaque transgression est suivie d’une punition féroce : manger, par exemple, un mégot de cigare de son maitre, ce que Childie peu encline au repentir parvient à tourner à son avantage. Dans ses relations personnelles et professionnelles, Buckridge court à sa propre perte. Après avoir en état d’ébriété racolé des nonnes dans un taxi, elle est convoquée devant la réalisatrice de la série Applehurst, la malveillante Mercy Croft (Coral Browne) qui a de bonnes raisons personnelles de provoquer la perte de Sister George. Croft émet un ultimatum irréalisable afin de pilonner la façade décrépie de Buckridge. En pointant son objectif sur des territoires interdits, Aldrich a filmé la séquence la plus mémorable dans l’un des lieux légendaires des rencontres lesbiennes nocturnes, le Gateways Club de Chelsea où, comme on peut le voir dans les séquences, une moitié de la clientèle s’habillait en gangsters et l’autre moitié en leurs nanas et où à l’époque où il a accompli cet exploit figurait dans le règlement intérieur : « Strictement réservé aux femmes ». Ce qu’il est parvenu à capter pour la postérité lui a certes valu un certificat X à l’époque, mais a pris jusqu’à nos jours une valeur inestimable aussi bien pour les spécialistes de l’histoire sociale que pour les défenseurs de la culture gay.

  • I Start Counting (1969) de David Greene
    inédit en DVD/Blu-ray

Le cadre du tournage de ce film en pleine reconstruction de Bracknell permet de dresser parfaitement la carte des Home Counties, ces comtés limitrophes de Londres de l’après-guerre et sert de miroir à son thème central : l’éveil traumatisant de Wynne Kinch (Jenny Agutter) à l’adolescence. En plus de l’angoisse habituelle que doit endurer une adolescente de 14 ans – une meilleure amie assez garce (Claire Sutcliffe dans le rôle de Corinne), les attentions non sollicitées venant d’un contrôleur de bus lunatique (Simon Ward dans un rôle pas très éloigné du numéro d’acteur réalisé par Hywell Bennett dans Sous l’Emprise du Démon, qui fait d’ailleurs une apparition dans le film), Wynne est adoptée et a plus que le béguin pour son demi-frère George plus âgé qu’elle (Bryan Marshall).Oh ! il y a aussi un meurtrier qui rode, qui s’attaque à ses camarades de classe l’un après l’autre près du lac qui jouxte la maison où elle habitait, une petite maison de plein pied pittoresque à présent condamnée à la démolition alors que la famille relogée dans un immeuble récent est sans doute reconnaissante de ne plus avoir de toilettes au fond du jardin.
Suite à une série de coïncidences, Wynne est convaincue que c’est George le meurtrier et elle entreprend de le sauver de lui-même avec la détermination et la ferveur sincères d’une adolescente qui a une idée fixe. Ceci la conduit à retourner à la vieille maison afin d’y organiser des séances de spiritisme avec l’ancienne fiancée de George – qui y a connu une fin prématurée dans la cave – tout cela a malheureusement pour effet d’attirer sur elle encore plus de regards menaçants.
A l’instar de Hayley Mills, la place qu’occupe Agutter dans l’imagination populaire britannique est définie par son rôle d’innocente qui allait lui coller à la peau suite à son incarnation de Bobby Waterbury dans Les Enfants du Chemin de fer (The Railway Children, 1970) de Lionel Jeffries en. Mais dans I Start Counting elle est à la fois irrésistible et convaincante, pour ce qui est son premier rôle, cette Wynne follement amoureuse qui sans le faire exprès s’enfonce toujours plus dans le danger et le désespoir. La musique, sombre, pastorale, composée par Basil Kirchin, les quartiers proprets et les tours d’habitation renforcent l’impression d’écartèlement. Tout concourt à capter l’instant où les communautés de l’East End londonien laissé à l’état de ruines par les bombardements ont été sans ménagement dispersées dans des villes satellites par des urbanistes obsédés par le béton et la verticalité pour fournir au plus vite des solutions de relogement avec à la clé l’éradication de pans entiers restés pourtant intacts du patrimoine anglais. Et c’est précisément ce paysage-là qui va inspirer une nouvelle vague exceptionnelle du film noir britannique.

Il s’agit là d’un film peu connu de nos jours, ce qui a de quoi surprendre dans la mesure où il a tant de points communs avec le film noir le plus célèbre (et à juste titre) du Brit Noir, La Loi du Milieu (Get Carter, 1971) que dans mon humble demeure nous l’avons rebaptisé Get Scouser. Comme le chef d’œuvre de Mike Hodges– sur lequel nous nous pencherons ultérieurement – le film s’inspire d’un roman, The Reckoning (1967), écrit par Patrick Hall. Les deux films délocalisent l’histoire d’origine : Hodges transpose, lui, l’histoire originale du roman de Ted Lewis dont est tiré La Loi du Milieu de Scunthorpe à Newcastle, tandis que Gold choisit Liverpool plutôt que le Birmingham qui figurait dans le livre de Hall. Le réalisateur, qui adhère au mouvement Cinéma Libre, réaliste et radical, aux côtés de Karel Reisz, Tony Richardson et Linsay Anderson, va connaitre cinq années plus tard son plus grand succès avec l’adaptation pour Thames TV du livre de Quentin Crisp L'Homme que je suis (The Naked Civil Servant, 1968). Mais il dévoile déjà sa maitrise dans cette histoire naturaliste admirable de Mick Marler (Nicol Williamson), un Irlandais déchu dont l’existence ballottée entre deux mondes opposés lui fait traverser une crise existentielle.
A Londres, c’est un homme d’affaires qui connait la réussite au sein de Grenfell, entreprise au sinistre présage, qu’il tente de convaincre de se lancer dans l’électronique. Hélas, ses activités auxquelles qui il doit son ascension sociale s’arrêtent de façon brutale le jour où il apprend qu’à Liverpool son père John Joe est sur le point de mourir. Le temps qu’il arrive à son chevet Joe est décédé et Mick est profondément perturbé lorsqu’il découvre des traces de bleus sur le corps du vieil homme. Alors qu’il essaie de reconstituer son emploi du temps du soir précédent, il passe à l’Amicale des Irlandais de Liverpool où Cocky Burke (JG Devlin) le meilleur ami de John Joe le met au parfum : son père a été assassiné par une bande de Teddy Boys en maraude. Les irlandais ne comptent pas sur l’aide de la police, ils prennent eux-mêmes les choses en main. Alors, entre ses voyages à Londres où ses rapports aussi bien avec son patron John Hazlitt (Paul Rogers) qu’avec son épouse Rosemary (Ann Bell) qui fait carrière se détériorent rapidement, Marler retrouve la trace des délinquants et leur rend la monnaie de leur pièce. Son périple le confronte à un monde de « vérité » (en français dans le texte) et à la culture de la classe ouvrière à présent disparue ; le meilleur exemple en est un match exhibition de catch qui s’achève en mêlée générale qui ne donne à aucun moment l’impression d’avoir été mise en scène. Dès lors, Marler parvient avec l’aide de Joyce Eglington (Rachel Roberts), une ménagère solitaire à s’en sortir sain et sauf et trouve à la fois un refuge temporaire et un certain écho peut-être de ce qu’il a laissé derrière lui en tombant dans ses bras. Williamson qui ressemble ici à un Richard Harris émacié n’a peut-être pas le charisme et le regard menaçant du jeune Michael Caine, mais la similarité de leur périple pour assouvir leur vengeance au cœur de la longue nuit d’une ville industrielle du Nord laisse à penser qu’il serait bien surprenant que Michael Hodges n’ait pas au moins pris quelques notes.

Ce film qui raconte l’histoire de deux jumeaux américains qui passent leurs vacances d’été dans le Swinging London a lors de sa sortie tant provoqué la controverse qu’il fut interdit de le projeter dans les salles et qu’il s’est retrouvé sur la liste des vidéos indécentes. Ce qui a provoqué l’indignation d’une ménagère du nord de l’Angleterre Mary Woodhouse, qui menait croisade à la tête de l’Association Nationale des Auditeurs et Spectateurs au côté de nombreux scribouillards inquiets prêts à relever le défi, c’est la relation incestueuse autour de laquelle s’articule toute l’histoire entre Jacki et Julian (Judy Geeson et Martin Potter) les deux personnages principaux. Si la rapacité des souteneurs, les travestis qui se prostituent, les noceurs fumeurs de pétards et les rites pseudo-sataniques qui huilent les rouages de l’intrigue ont également motivé leur action, il reste néanmoins un pan de la société sur lequel d’autres cinéastes de l’époque ne vont pas tarder à se pencher de nouveau.
Il s’agit des rapports entre pairs du royaume et gangsters que le Sunday Mirror a menacé de révéler lorsqu’en 1964 ses journalistes ont mis la main sur des photos compromettantes de l’ex-député Lord Robert Boothby menant une vie de bâtons de chaise aux côtés de Ronald et Reginald Kray. Comme l’a relaté John Pearson, le biographe des frères Kray, dans son excellent The Profession of Violence, la publication de ces révélations a été interdite suite à l’action menée par Arnold Goodman, le très célèbre avocat sur ordre émanant du Premier Ministre George Wilson, le Mirror poursuivi en justice et condamné à payer une somme astronomique pour diffamation. Ce qui ne put être publié à l’époque réapparut plus tard sous la forme de versions romancées dans une poignée de films du début des années 70. Michael Redgrave incarne ici Boothby alias James Harrington-Smith, parlementaire, qui rencontre les jumeaux lors d’une soirée réservée à des personnalités branchées à bord de l’une des péniches aménagées en logement amarrées dans le Port de Chelsea. C’est Jacki qui l’attire ; plus tard, lorsque la vie des jumeaux est mise en danger, il tente de leur venir en aide, mais doit finalement renoncer de peur d’être impliqué dans un scandale. En tout cas le casting est intéressant : Redgrave et Boothby avaient des points communs, menaient tous deux une double vie derrière la cuirasse protectrice de leur personnage public d’aristocrate. Goodbye Gemini mérite aussi l’intérêt en ce qu’il capte l’atmosphère de Chelsea à une époque où de réelles stars du Rock et leurs courtisans menaient grand train dans les hôtels particuliers de Cheyne Walk où les jumeaux passent leurs vacances dans le luxe. Les scènes [où ils se rendent au Chelsea Potter Club, trainent à bord de péniches et invitent chez eux Clive, un souteneur de sinistre mémoire, afin d’accomplir un rituel avec Agamemnon leur ours en peluche familier qui va s’achever en meurtre et crise de démence ] ne sont pas sans rappeler l’époque où Keith Richard et Anita Pallenberg ont installé leur cirque rock’n’roll sur les mêmes berges Elisabéthaines de la Tamise et nous engagent à tourner le regard vers une série fertile de films ultérieurs dans lesquels ces mondes continueront à entrer en collision.

Un trio génial : Stanley Baker qui incarne M. Graham, un banquier qui s’ennuie ferme et monte un coup imparable, ses complices perfides Lady Britt Dorset (Ursula Andress) et son mari roué Nick, comte de Dorset (David Warner). Baker, le héros, le dur du Brit noir depuis le début des années 50, qui ferraille dans le monde glauque des usuriers de Mayfair, pratiquement méconnaissable dans son costume-cravate-chapeau melon-parapluie réglementaire, fait penser au Tony Hancock tout aussi refoulé vu dans The Rebel (1961) de Robert Day, une décennie plus tôt. Mais ce n’est pas l’amour de l’Art qui anime son cœur meurtri. Non, c’est le commerce qui fait vibrer le cœur de l’homme des années 70 naissantes, et c’est plus précisément la répétition monotone de chaque jour qui aide Graham à concevoir et exécuter à la perfection son acte de défi – dépouiller ses employeurs de 300 000 livres sterling sans qu’ils s’en aperçoivent.
Ce n’est cependant pas un rôle qu’il peut jouer en solo. L’aide lui vient sous la forme parfaite de la belle Lady Britt qui apparait au volant de sa voiture de sport vrombissante flambant neuve et veut comprendre pourquoi son compte est dans le rouge. Elle explique que son mari avec son expérience des grosses dettes de jeu ne sera pas à court de motivation pour leur donner un coup de main. Après avoir rencontré Warner, qui ressemble à un Rolling Stone égaré de l’époque de Their Satanic Majesties Request, au Victoria and Albert Museum, ce qui donne lieu à une véritable joute verbale, Graham formule un plan censé tester les limites du comte dandy dans le domaine du déguisement.
Comme l’a fait remarquer Baker lui-même, c’est un film dans lequel chaque fois que les personnages se parlent ils ne disent pas la vérité. En plus du dialogue brillant, le film peint un merveilleux portrait haut en couleurs d’un Londres bohémien disparu ; des aristocrates encanaillés y crèchent à Ladbroke Grove dans des édifices qui tombent en ruines dont le décor décadent reflète l’influence de l’exposition de Audrey Beardsley au V&A Museum en 1966. Parmi leurs voisins bien sûr des immigrés venus des Antilles britanniques appartenant à la génération Windrush (2), des étudiants en Beaux Arts du Royal College, des couturiers tels que Anthony Price et Zandra Rhodes et des musiciens comme Marc Bolan, Elton John et Roxy Music. La partition musicale Cool Jazz due à Johnnie Dankworth accompagne un monde dans lequel l’aspiration générale à la promotion sociale durant les années 60 atteint son zénith. La révolution qui a touché la classe ouvrière dans les domaines de la mode, la musique, le cinéma et la culture pop a déplacé, voire même renversé, les barrières qu’on pensait inébranlables séparant les classes sociales. Le monde post-industriel ravagé par la pauvreté, en état de choc, de Les Chuchoteurs a beau exister depuis une centaine d’années, pourtant tout semble possible. C’est alors que le futur fait irruption sous la forme de notre prochain et dernier film, un vrai coup de pied en plein visage…

(2) Le navire Empire Windrush symbolise l’histoire de l’immigration en Grande Bretagne. Il débarqua en juin 1948 près de Londres un premier groupe de 492) immigrants venant des Antilles britanniques. Ils sont les premiers d’une communauté bientôt forte de 500 000 personnes. Celle des immigrants de la communauté afro-caribéenne du Royaume Uni appelée la Génération Windrush.

Le temps a eu peu d’effet sur l’impact qu’a eu Orange Mécanique sur le public britannique qui a découvert l’adaptation glaçante par Stanley Kubrick du roman publié en 1962 par Anthony Burgess. Grâce à ses intérieurs et costumes fétichistes inspirés par Allan Jones [ voir Note ], ses décors dans un lotissement du plus pur style brutaliste (3) érigé de fraiche date à Thameshead dans le Sud-Est de Londres, la réécriture électronique sublime de Beethoven par Walter/Wendy Carlos et son recours parodique à l’imagerie totalitariste, le film a laissé des trainées de poudre qui allaient cinq années plus tard s’enflammer avec les Sex Pistols et le mouvement Punk. Mais alors, le film avait déjà été retiré de la distribution au Royaume Uni. Kubrick avait en effet interdit en 1973 l’exploitation du film accusé d’avoir inspiré une série de viols et violences dénoncés par une presse hostile ; la visite de la police à son domicile à St Albans finissant de le convaincre que le film avait des effets hautement sulfureux. Effectivement, au début des années 70, on rapportait à travers le pays la présence de Droogs vêtus comme le gang de délinquants vus dans le film, sous la coupe d’Alex (Malcolm McDowell), faux cils sur les paupières, chapeau melon sur la tête, adeptes de cette ‘bonne-vieille-ultra-violence’. Chose intéressante, Kubrick pensait qu’Alex avait des points communs avec Richard III, l’un des fameux « heroes » répertoriés par Johnny Rotten dans la chanson du même nom. Jusqu’à la mort du réalisateur en 1999, la seule manière de voir le film en Grande Bretagne était de s’en procurer une vidéo pirate sur le continent. Mais le fait de l’avoir coupé de son public a fait l’effet d’une bombe et rétabli son aura dès son retour dans les salles obscures dans une version restaurée. Avec le recul, il était possible de repérer tous les clins d’œil personnels du réalisateur sur l’histoire du cinéma britannique et son traitement de la délinquance – quand les Droogs rentrent en banlieue à pleins tubes au volant de leurs voitures, on pense à Beat Girl de Edmunds T. Gréville en 1953 dont la star, Gillian Hills, se fait draguer par Alex ainsi que Gaye Brown (la Transylvanienne de The Rocky Horror Picture Show) dans un magasin de disques, The Musik Bootick qui s’avère être le Drugstore de Chelsea. Il y avait déjà un embryon d’Alex en King, le chef de gang interprété par Oliver Reed, dans Les Damnés (The Damned, 1963) un film réalisé par Joseph Losey, une véritable anomalie dans la production de la Hammer, un film déjà marqueur du mouvement punk. Kubrick prêtait une telle attention à tout ce qui avait de l’importance dans la culture que tout ça ne pouvait être une simple coïncidence. Mais ce qui impressionne toujours, c’est sa faculté à comprendre un avenir que personne n’a prévu. Orange Mécanique se voit et se perçoit comme un univers parallèle de la Grande Bretagne en gestation et ce n’est pas un hasard si The Guardian l’a élu Meilleur Film d’Art et d’Essai de tous les temps.

(3) Style architectural qui s’est développé dans les années 1950-1960 qui se caractérise par des structures simples ressemblant à des cubes en matériaux bruts (béton, brique).

Traduit de l’anglais par Ann et Dominique Lafosse.

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Par Cathi Unsworth - le 1 mai 2020