Menu
Livres

26 secondes,
L'Amérique éclaboussée

un livre de Jean-Baptiste Thoret

Editions Rouge Profond
Collection Raccord
Date de sortie : 26 septembre 2003
Prix conseillé : 20€

Acheter sur Amazon

Analyse et Critique

 Malgré ses relents trash voire putassiers, on sera gré à Peter Biskind et son célèbre Easy Riders & Raging Bulls d’avoir au moins ouvert une brèche dans le monde parfois engoncé des publications cinématographiques : pour mille analyses en profondeur de l’âge d’or Hollywoodien, pour cent exégèses de la Nouvelle Vague, combien d’ouvrages sérieux consacrés aux bouillonnantes années 60/70 hollywoodiennes et à la profonde mutation artistique qui s’en suivit ? Allez jeter un œil sur vos étagères : l’Histoire de la Warner, l’hagiographie MGM ou James Stewart par Jonathan Coe, d’accord... Mais quid des barbus ? Qui pour écrire sur cette formidable période, qui pour analyser, comparer l’Histoire des Etats-Unis et son cinéma seventies ? Samuel Blumenfeld ou Luc Lagier pour leurs excellents ouvrages consacrés à De Palma ? Certes… mais les deux livres restent cantonnés à un seul cinéaste, et non à la période qui le vit s’épanouir.

D’où une certaine fébrilité à la lecture du dernier ouvrage de Jean-Baptiste Thoret : 26 secondes, l’Amérique éclaboussée (sous-titré L’assassinat de JFK et le cinéma américain). A ce niveau de désert analytique, le livre prend rapidement des allures de St-Graal avec sa quatrième de couv’ citant Arthur Penn, Brian de Palma ou Clint Eastwood. Sentiment jouissif renforcé par un rapide feuilletage : combien de livres possédez-vous invoquant tour à tour et avec pertinence : Phantom of the Paradise, Voyage au bout de l’Enfer, A cause d’un Assassinat, JFK, Blow Up, Blow Out, Zombie, Annie Hall, Inspecteur Harry, Conversation Secrète ou les Trois jours du Condor entre autres joyeusetés ? Combien d’ouvrages remerciant en ouverture des cinéphiles aussi variés et passionnants qu’Arthur Penn, Serge Daney, Michel Ciment (Positif), Philippe Val (Charlie Hebdo) ou Christophe Lemaire (feu Starfix) ? Le St-Graal on vous dit…

Emballage classieux donc, et le reste est à l’avenant !

Grâce à un postulat de départ passionnant, Thoret analyse le cinéma américain post-63 sous la lumière spectrale de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy le 22 novembre 1963 - filmé par un certain Abraham Zapruder dont le petit film 8mm de 26" deviendra rapidement mondialement célèbre. Analysées sous toutes leurs coutures, ces 26 secondes sont l’occasion d’un chapitre brillant sur l’histoire de ce film et sur le tombereau de rumeurs et d’analyses qui l’accompagnèrent et l’accompagnent encore (manipulation de la vitesse de défilement, retranchement supposé de certains photogrammes compromettants par la commission Warren, recadrages, collures grossières afin de dissimuler des détails, mises au point subites physiquement impossibles…). Le tout accompagné d’une iconographie captivante permettant de mieux saisir les arguments des défenseurs de la théorie du complot. Pour les fans hardcore du sujet ou les spectateurs attentifs des plaidoiries de Jim Garison dans le JFK d’Oliver Stone, le livre est une mine d’informations et de recoupements enthousiasmants !

Au fur et à mesure des pages, Thoret tisse alors les liens de sa démonstration, mettant en parralèle ce 22 novembre 1963, le film d’Abraham Zapruder et le cinéma américain de l’époque (la littérature, Don DeLillo en tête, n’est pas en reste dans quelques passages lumineux). L’influence de l’événement sur le cinéma américain est alors analysé sous tous les angles, et sous toutes ses formes récurrentes : la figure du Sniper (Oswald) comme leitmotiv traumatique du cinéma post 1963 (A cause d’un Assassinat, la Théorie des dominos, Conversation Secrète, Phantom of the paradise…), la métaphore de l’éclatement du crâne de JFK dans les films US (Voyage au bout de l’Enfer et ses séances de roulette russe, Zombie, Bonnie & Clyde, le cinéma gore alors en plein essor…), le film amateur façon Zapruder comme élément d’enquête et de scénario (Blow Out, Blow Up, SFX…), le meurtre lors de parades (Nashville, Blow Out, A cause d’un assassinat…) etc. Autant d’éléments clés symboliques du cinéma américain des années 70, qui passent sous l’œil aguerri de Thoret - qui se révèle être au fil des pages un cinéphile haut de gamme, tant dans ses citations que dans ses développements théoriques.

Le film de Zapruder et toute l’enquête entourant le meurtre ayant tellement porté à caution, le cinéma américain ne pouvait que se faire l’écho de ces doutes. L’occasion pour Thoret de revenir sur quelques films clés, de ces thrillers politiques portant en filigrane tout le poids et les conséquences du meurtre du président des Etats-Unis. Ainsi, de longues pages s’intéressent à Greetings de Brian de Palma (passionnante analyse de l’interprétation, du faux et de la mise en scène du simulacre chez De Palma, à travers l’analyse d’autres de ses films : Blow Out, Phantom of the Paradise, Snake Eyes) ainsi qu’aux géniaux A cause d’un Assassinat (qu’on se le dise, Alan J . Pakula n’a pas signé que l’indigne Affaire Pélican !), Winter Kills, Les trois jours du Condor ou Conversation Secrète. Pages dont l’intelligence confine au raffinement lors des passages consacrés aux réseaux d’informations secrets et aux complots en découlant. On (re)découvre alors tout un pan d’un cinéma adoré mais pas forcément toujours jugé à sa juste valeur historique et thématique.

C’est là tout l’art de Thoret, cofondateur de la revue Simulacres et auteur d’ouvrages sur des cinéastes aussi riches que peu étudiés, du moins en France : Dario Argento (Dario Argento, Magicien de la Peur - Cahiers du Cinéma, 2002), Tobe Hooper (Une expérience américaine du chaos : Massacre à la Tronçonneuse - Dreamland, 2000) ou John Carpenter (Les Fantômes de John Carpenter – coécrit avec Luc Lagier, Dreamland, 1998). Un sérieux universitaire (peut-être parfois un peu abscons, léger reproche que l’on pourra formuler à certains - rares - passages) ne se départissant jamais d’une passion communicative : analyses pointues, très fouillées et servies par une mise en pages délicate, discrète et soignée : du grand art qu’il conviendra de ne pas dévoiler plus avant, sous peine de gâcher ce qui fait le sel et le cœur de tous les films cités dans ce formidable livre : l’émerveillement et la perplexité du spectateur devant les ombres du doute.

Par Xavier Jamet - le 1 janvier 2005