Tout
ou presque a déjà été écrit sur Le
Seigneur des Anneaux, entre autres couronné ‘Livre
du XXème Siècle’ par les lecteurs anglais. Roman
de référence des littératures de l’imaginaire,
livre-somme ayant donné naissance à tout un univers, il
est l’objet d’un authentique culte qui ne se dément
pas au fil des années. Le but de cette chronique n’est
pas de traiter directement de l’œuvre de Tolkien, toutefois
une remise en contexte n’est pas forcément inutile. Né
en 1892 en Afrique du Sud, John Ronald Reuel Tolkien. Elevé dans
la foi catholique par sa mère, dont la conversion lui avait valu
de subir la colère de sa famille baptiste ; les questions d’ordre
religieux préoccuperont l’auteur toute sa vie durant, entraînant
même une brouille avec son ami C.S. Lewis lorsque celui- ci optera
pour l’anglicanisme. Très jeune, il se passionne pour les
langues, et la découverte du gallois et du finnois est un choc.
Il en vient logiquement à créer ses propres langues –
les plus sophistiquées seront le quenya et le sindarin. Et bien
évidemment s’ensuivit la tentation de faire vivre les peuples
qui pourraient parler ces langues. Fasciné par les mythes –
il vénérait par-dessus tout les mythologies nordiques,
germaniques, chrétiennes, et les ouvrages fondateurs de la littérature
anglo-saxonne tels que Beowulf -, il regrettait l’absence de véritable
mythologie anglaise, le cycle arthurien étant essentiellement
d’origine française. Ce manque est à l’origine
du début de sa carrière d’écrivain, qu’il
mènera toute sa vie durant en marge de ses activités de
philologue. Ses premiers écrits, Le Livre des Contes Perdus,
datent de sa convalescence après la Première Guerre Mondiale.
Suivront des poèmes narratifs dont La Geste de Beren et Lùthien,
texte issu d’une nouvelle mythologie qui deviendra le Silmarillion,
l’ensemble des légendes auquel il travaillera toute sa
vie, mais qui ne sera publié qu’après sa mort par
son fils Christopher après un gros travail éditorial.
Mais Tolkien n’oublie pas d’écrire pour les enfants,
les siens en priorité – voir entre autres les très
belles lettres que le Père Noël leur adresse chaque année,
missives aujourd’hui réunies en volumes. Toutefois, publier
ses écrits ne semble pas une priorité pour ce très
respectable professeur.
Un
jour, alors qu’il corrige des copies, il note dans une marge une
simple phrase : ‘Dans un trou vivait un Hobbit’.
Ceci devint l’introduction de Bilbo le Hobbit, ou la saga d’un
petit personnage accompagnant une troupe de nains et un magicien à
la recherche d’un trésor gardé par un dragon. A
l’origine écrit à l’attention de ses enfants,
ce roman fut proposé par Tolkien aux éditeurs Allen &
Unwin sur les conseils insistants de C.S. Lewis. Le livre fut un succès,
attirant également un public adulte, à tel point que l’éditeur
lui réclama bientôt une suite. Il avait déjà
d’autres textes à destination du jeune lectorat, comme
Le Fermier Gilles de Ham ou Roverandom. Mais aucun
de ces livres ne parlait de Hobbits. En 1937, il écrit le premier
chapitre d’une nouvelle histoire mettant en scène le paisible
peuple de la Comté, où Bilbo donne une réception
pour annoncer son départ, car ayant dépensé tout
l’or acquis dans le premier volume, il doit se mettre en quête
d’un autre trésor. Il quitte ses invités après
avoir mis au doigt l’anneau magique dont il s’était
emparé plus tôt. Cette version de l’histoire n’ira
guère plus loin, mais Tolkien avait là l’essentiel
: ce mystérieux anneau était toujours là. Bientôt,
il se mit à réfléchir sur ses origines. Le résultat
de ses réflexions met presque vingt ans à être publié,
en partie à cause du perfectionnisme de l’auteur, mais
aussi de ses obligations de professeur et bien entendu de la guerre
(1). Mais le résultat sera à la hauteur de l’attente.
Sorte d’appendice au Silmarillion, Le Seigneur des
Anneaux est un monument, à la fois roman d’aventure,
épopée chrétienne et pierre angulaire d’une
mythologie nouvelle. Un ouvrage exigeant, qui requiert de nombreux efforts
de ses lecteurs, mais qui par la suite jamais ne les quittera. Effrayé
par la taille de l’ouvrage, l’éditeur propose de
le diviser en trois volumes – répétons-le, Le
Seigneur des Anneaux n’est pas une trilogie mais un roman
unique en six parties. Tolkien rechigne, mais finit par céder.
La Communauté de l’Anneau et Les Deux Tours
sortent en 1954, et Le Retour du Roi l’année suivante
– Tolkien trouvera toujours ce dernier titre inapproprié,
car trop révélateur d’une partie de la conclusion,
et proposera La Guerre de l’Anneau, mais l’éditeur
s’en tiendra à sa décision initiale. Le succès
fut rapide, spécialement aux Etats-Unis, et jamais ne se démentira.
Chaque génération le découvre à son tour.
Il
était évident qu’une telle œuvre attirerait
bien vite les producteurs en quête d’un sujet. Après
une longue discussion entre Tolkien et son éditeur Stanley Unwin,
une position commune fut décidée : soit l’acquéreur
des droits s’engageait à traiter convenablement le livre,
soit il devrait s’acquitter de droits conséquents –
Tolkien souhaitait qu’ils soient suffisant pour financer les études
supérieures de ses petits-enfants. La première proposition
vint de Forrest J. Ackerman, Morton Grady Zimmerman et Al Brodax qui,
en 1957, projetaient une adaptation en dessin animé. En lisant
le synopsis, Tolkien s’aperçut de nombreuses libertés
prises avec le matériau d’origine – entre autres,
Boromir devenait « Borimor », et la Communauté délaissait
la marche à pieds et ne se déplaçait qu’à
dos d’aigle. Les négociations s’arrêtèrent
là (2). Quelques années plus tard, les Beatles, John Lennon
en tête, s’intéressèrent à cet ouvrage
qui fascinait la communauté hippie, au grand dam de Tolkien.
Après avoir caressé l’espoir d’incarner Bilbo,
Lennon se tourna finalement vers le rôle de Gollum, tandis que
Paul McCartney devait incarner Frodo, Ringo Starr Samwise et George
Harrison Gandalf. Les négociations n’aboutirent pas, et
l’on peut facilement imaginer que Tolkien s’en réjouit,
mais on peut aussi regretter un probable ovni cinématographique
qui serait aujourd’hui un bel objet de curiosité. En 1970,
John Boorman, après avoir achevé Leo the Last,
propose à la United Artists un scénario basé sur
l’histoire de Merlin l’Enchanteur, mais le studio le persuade
de se consacrer à l’adaptation du Seigneur des Anneaux,
dont ils possèdent désormais les droits. Grand amateur
du livre, Boorman se laisse convaincre et travaille avec l’architecte
Rospo Pallenberg ; il entretient même une correspondance avec
Tolkien, toujours craintif de voir son œuvre illustré, qui
lui aurait semble-t-il finalement donné son accord. Mais des
changements ont lieu à la tête de la United Artists –
entre autres, Dan Melnick est remercié -, le projet de Boorman
est long et cher, et sera en fin de compte abandonné. De l’aveu
même du cinéaste, des éléments rescapés
de ce travail se retrouvent dans Zardoz et Excalibur
(3) . L’œuvre fut néanmoins adaptée pour la
radio à plusieurs reprises, la seule version dont subsistent
des enregistrements est celle de 1981 produite par la BBC en 26 épisodes,
avec un certain Ian Holm dans le rôle de Frodo – il incarnera
plus tard Bilbo dans la version de Peter Jackson.
Disparu
le 2 Décembre 1973, JRR Tolkien ne verra donc jamais son œuvre
adaptée sur grand écran. On sait toutefois qu’il
craignait par-dessus tout que l’on en fasse un dessin animé
– il aurait été soulagé d’apprendre
que Boorman envisageait un film en prises de vues réelles. C’est
pourtant sous cette forme que pour la première fois elle prendra
corps. Diplômé de la High School of Industrial Arts, Ralph
Bakshi a commencé sa carrière dans l’animation en
1959 avec des titres tels que Super Souris, Heckle &
Jeckle ou Deputy Dawg, et gravit tous les échelons
: peintre des décors, encreur,… C’est à cette
époque qu’il découvre Tolkien et tente pour la première
fois de monter une adaptation, sans succès. Il passe ensuite
à la Paramount, et à la fermeture du département
animation en 1968, il crée le studio Ralph’s Spot et produit
la version animée de Spider-man, ainsi que des parodies
de super-héros. En 1970, il se tourne vers le grand écran
: quoiqu’il a déjà sous le bras quelques scénarios
de son cru, Bakshi opte pour Fritz the Cat, l’adaptation
de la bande dessinée de Robert Crumb, qui ne se gênera
pas pour clamer tout le mal qu’il pense du film. Les aventures
du chat partouzeur furent un triomphe international - 90 millions de
dollars de recettes mondiales -, et ce fut le premier dessin animé
à être classé « X » aux Etats-Unis.
Il consacre ensuite deux films à l’histoire sociale de
son pays, Heavy Traffic et Coonskin,
une parodie du courant blaxploitation qui vaut à son auteur d’être
accusé de racisme par le Congress of Racial Equality. Tournant
le dos à la polémique, Bakshi se consacre ensuite aux
mondes de l’imaginaire, tout d’abord avec Les Seigneurs
de la Guerre, puis son vieux projet, Le Seigneur des
Anneaux. C’est en travaillant sur Les Seigneurs
de la Guerre que Bakshi expérimenta pour la première
fois la technique du rotoscope, qui consiste à dessiner par-dessus
des images filmées : alors que la 20th Century Fox lui refusait
la rallonge budgétaire nécessaire à la réalisation
des scènes de bataille, il paya lui-même ces séquences
rotoscopées basées sur des images d’archives de
la Seconde Guerre Mondiale. Le rachat des droits de l’œuvre
de Tolkien est une affaire bien complexe ; Bakshi finit par contacter
Saul
Zaentz
afin qu’il ramène les droits de la United Artists vers
la MGM - c’était avant l’épisode La
Porte du Paradis. Mais Bakshi doit revoir son ambition à
la baisse : alors qu’il avait prévu de consacrer un film
à chacun des trois volumes, il doit à présent adapter
le roman en seulement deux long-métrages – le projet Boorman
devait concentrer le livre en un film unique. Rappelons que Peter Jackson
se retrouvera plus tard face à un problème similaire :
alors qu’il proposait un diptyque à Miramax, le studio
des frères Weinstein n’accepta de produire qu’un
seul film ; fort heureusement, la New Line accepta de s’engager
dans la mise en chantier d’une trilogie.
Il serait donc vain de jauger le film de Bakshi sous l’angle
unique de l’adaptation : concentrer une bonne moitié du
livre en a peine plus de deux heures relevait du défi impossible.
On pourra néanmoins relever certains choix malheureux, et contester
divers choix artistiques. Pourtant, l’ouverture est séduisante
: la narration des origines de l’Anneau Unique contée en
ombres chinoises derrière un rideau rouge renforce l’aspect
de mythologie nordique, les images de ce lointain passé semblant
se projeter sur les tentures ornant une tente viking. Le choix des décors
est par ailleurs l’un des points forts de cette transposition
: depuis les vues de la Comté évoquant parfois la peinture
flamande jusqu’aux montagnes menant à la Moria, qui rappelleront
sans doute des souvenirs aux lecteurs de la revue « Métal
Hurlant », on ne peut que constater le très grand soin
qui leur est apporté – les premiers plans sur le village
hobbit font même songer aux futurs travaux d’Hayao Miyazaki.
Ce qui n’est pas toujours le cas de l’animation ni du design
des personnages. Certains d’entre eux posent en effet problème,
on mentionnera entre autres un Aragorn au faciès néanderthalien,
et surtout un Legolas très disneyen, plus proche de la biche
effarouchée que du fier guerrier, si l’on ajoute que c’est
Anthony Daniels – C3-PO dans la série Star
Wars – qui lui prête sa voix, on comprendra
qu’à côté, Orlando Bloom ressemble à
John Wayne. Les elfes sont d’ailleurs assez maltraités,
la palme revenant à une Galadriel évoquant
par
moments Amanda Lear. Plus grave, et étonnant, les créatures
fantastiques ont presque toutes un aspect étriqué : par
charité, on ne s’attardera pas sur un Sylvebarbe risible
qui fort heureusement ne reste à l’écran qu’une
trentaine de secondes ; mais on sera quand même surpris par la
visualisation du Balrog. Certes, il vole, c’est une nouveauté,
on se demande même pourquoi il ne s’en sert pas pour franchir
le pont, mais qu’importe ; le problème est que même
dans sa forme animée, ce Balrog ressemble à ce qu’il
est : un figurant dans un costume de lion (4) ailé indigne d’un
épisode de Spectreman, et non un démon surgi des entrailles
de la Terre et dont le seul nom suffit à provoquer la terreur.
Et l’on en arrive à ce qui reste sans doute le principal
problème lié à l’animation : on peut ou non
apprécier le rendu du rotoscope, estimer que le rendu est impressionnant
de fluidité ou bien d’une esthétique totalement
ringarde. Seulement, là où les seules limites existantes
devraient être celles du talent et de l’imagination des
animateurs, ceux-ci sont contraints d’être fidèles
aux modèles humains, et c’est là que se situe le
problème. Peu importe donc que les elfes dépassent en
principe les humains d’une bonne tête ou que les nains ne
mesurent que rarement plus d’1 m 40 : ici, seul le casque à
cornes de Boromir vous permettra de le distinguer à coup sûr
de Gimli. Bien plus grave, les animateurs étant donc limités
par le nombre de figurants, ce sont donc environ quatre-vingt orcs qui
se lancent à l’assaut de la forteresse du gouffre d’Elm,
et je ne mentionnerai même pas le face à face de ces mêmes
orcs et des cavaliers du Rohan. Le décalage est hélas
terrible : là où l’animation devrait autoriser des
visions dantesques, elle se contente de nous livrer des scènes
ayant l’ampleur d’un téléfilm.
Visuellement,
le travail d’adaptation est souvent décevant, qu’en
est-il de la restitution du livre à l’écran ? On
l’a dit, concentrer la moitié d’un roman aussi foisonnant
en deux heures relevait de la gageure. Néanmoins, de nombreux
parti-pris pourraient être discutés. A commencer par une
volonté manifeste de simplification donnant parfois des résultats
absurdes : ainsi, le magicien blanc ‘Sarumane’ est rebaptisé
‘Arumane’, semble-t-il pour éviter une confusion
entre ‘Sauron’ et ‘Sarumane’ - précaution
inutile, on voit mal un spectateur incapable de différencier
deux personnages aussi différents suivre le reste de l’intrigue.
Mais le plus grave étant que cette option ayant été
abandonnée en cours de tournage, il change régulièrement
de nom durant le film. Certains choix de mise en scène peuvent
aussi prêter à discussion : ainsi, pour signifier que dix-sept
années ont passé dans la Comté, était-il
vraiment nécessaire de montrer un montage stroboscopique des
différents cycles saisonniers ? Néanmoins, s’il
sabre allégrement dans le corps du roman, Bakshi livre une adaptation
à peu près cohérente de La Communauté
de l’Anneau – certaines scènes sont d’ailleurs
assez réussies -, il n’en va pas de même pour la
suite, tant on a l’impression d’assister à une compilation
des ‘meilleurs moments’ du livre, résumé sans
cohérence : à quoi servent les Ents ? Qui peut comprendre
ce qui se passe durant l’affrontement des Orcs et des Rohirrims
? La dernière partie du film devient un enchaînement de
séquences sans liens entre elles, d’où tous les
enjeux ont disparu ; si la voix off finale ne précisait pas que
la bataille du gouffre d’Elm est une première victoire,
on en viendrait presque à se demander si l’histoire n’est
pas achevée. On ne saurait remettre en cause l’attachement
de Bakshi pour le roman de Tolkien, en revanche il est permis d’émettre
des doutes sur ses capacités à en retranscrire l’essence.
Car l’univers de la Terre du Milieu ne prend jamais vie, toute
magie en est absente, et ce ne sont pas les light shows déclenchés
par Gandalf et Saroumane qui y changeront quoi que ce soit. Les personnages
n’ont pas de chair, n’existent pas, et on cherchera en vain
tout souffle épique.
Même
si le film rapporta 30 millions de dollars - pour un budget de 8 millions
-, le studio ne jugea pas opportun de mettre en chantier la seconde
partie ; prévoyant, il avait refusé de le sortir sous
le titre Le Seigneur des Anneaux – 1ère partie.
Les amateurs resteront donc sur leur faim, et on me demande encore si
j’ai une idée de la date de sortie de la suite. Néanmoins,
le studio d’animation Rankin-Bass, déjà responsable
d’une adaptation de Bilbo le Hobbit, réalisera
en 1980 une version télé du Retour du Roi
concluant plus ou moins l’histoire, avec notamment John Huston
prêtant sa voix à Gandalf. Mais on n’oubliera pas
que cette adaptation de Ralph Bakshi fut pour beaucoup de jeunes lecteurs,
et parmi eux le tout jeune Peter Jackson, le premier pas vers la découverte
de l’œuvre de Tolkien. Rien que pour cela, on lui sera reconnaissant
d’exister.
(1) Basé en Afrique du Sud avec la Royal Air Force, Christopher
Tolkien recevra néanmoins des chapitres sous forme de feuilleton.
(2) Humphrey Carpenter, JRR Tolkien, une Biographie (Christian
Bourgois, 1980) p. 205
(3) Michel Ciment, John Boorman, un Visionnaire en Son Temps
(Calmann-Lévy, 1985) p. 228
(4) Ou de sanglier, je ne suis pas certain.