Malgré
la proximité géographique, certaines œuvres, certains
films, certains cinéastes, restent encore aujourd’hui
totalement ignorés, comme mis à l’écart
de l’intarissable fontaine de jouvence née du DVD. Le
belge André Delvaux était, jusqu’à aujourd’hui,
de ceux-ci. Premier véritable ambassadeur d’un pays qui
a depuis assis sa légitimité grâce à Jaco
Van Dormael, à Lucas Belvaux ou aux frères Dardenne,
le réalisateur d’Un Homme un train nous
a quittés en 2002 sans avoir pu assister à la renaissance
numérique de son œuvre. Disparition d’autant plus
ironique que Delvaux était alors en train de superviser l’étalonnage
de ses films, en vue d’éditions à venir.
Cinéaste estimé, dont la célébrité
outre-Quiévrain dépassa rapidement les frontières
(Rendez-vous à Bray remporta le Prix Louis
Delluc en 1971) mais dont l’œuvre n’avait paradoxalement
pas encore bénéficié d’une quelconque résurrection
numérique, Delvaux est donc aujourd’hui honoré
de manière posthume, grâce à la Cinémathèque
de Bruxelles - et au courage d’un nouvel éditeur français
(La Vie est belle), qui propose ce mois-ci deux de ses films le magnifique:
L’Homme au Crâne Rasé, et Rendez-vous
à Bray - ce dernier tiré d’une nouvelle
de Julien Gracq, et qui nous intéresse aujourd’hui.
Erudit et passionné d’art(s), André Delvaux aimait
travailler à l’adaptation de romans ou de nouvelles :
de tous ses films, un seul est d’ailleurs tiré d’un
scénario original (Belle), et c’est
le moins réputé de ses longs métrages. Homme
de partage, le réalisateur ne s’intéressait qu’à
des ouvrages contemporains. Johan Daisne, Julien Gracq, Marguerite
Yourcenar : autant d’auteurs de son époque avec qui Delvaux
souhaitait pouvoir confronter ses idées de mises en scène
- l’adaptation étant selon le réalisateur de L’œuvre
au Noir la variation ou la recréation d’une
œuvre initiale, et non sa simple retranscription à l’écran.
De la courte mais dense nouvelle de Gracq (Le roi Cophetua),
Delvaux tire ainsi un pur manifeste cinématographique, épargnant
notamment au spectateur la convention d’une voix-off, tournant
le dos aux règles établies de l’adaptation, s’éloignant
de la matière écrite pour mieux conjuguer les formes
- comme si le 7°Art était la somme des 6 autres, ainsi
qu’il est joliment dit dans les bonus du DVD.
Grand amateur de peinture (Delvaux hantait les musées à
chacun de ses voyages, inondant ses amis de cartes postales représentant
ses tableaux préférés) et, plus que tout, de
musique, le cinéaste se fit ainsi fort, tout au long de sa
carrière, de soigner à l’extrême photographie,
cadrages et accompagnement musical de ses films. C’est le cas
ici plus qu’ailleurs, où chaque note de musique est partie
intégrante du processus créatif - au point d’en
devenir le moteur même.
Dans sa prime jeunesse, étudiant au Conservatoire de Bruxelles,
Delvaux accompagnait au piano les classiques du muet à la Cinémathèque
Royale de Belgique - anecdote que l’on retrouve d’ailleurs
dans une des plus belles scènes du film, et qui symbolise finalement
assez bien l’art de Delvaux : soit prendre un récit,
et y apporter sa propre petite musique. Dans un entretien accordé
à la sortie du film en 1971, Delvaux expliquait en quoi Rendez-vous
à Bray est "un film musical. Pour moi, le film en
soi est plus proche des formes musicales que des formes narratives
comme on les trouve dans le roman par exemple. J’avais depuis
longtemps pensé faire un musical, c’est à dire
un film dont la construction serait celle de la musique. Et je m’aperçois
que Rendez-vous à Bray est un peu cela. (…) La mise en
scène et tout le travail des mouvements que j’ai fait
avec Ghislain Cloquet ont une respiration qui est celle de la musique."
Les intermezzi de Brahms, qui donnent au film sa ponctuation si particulière,
comptent autant, voire plus que les mots, dans un long métrage
qui en est avare. C’est le premier tour de force de Rendez-vous
à Bray, réussir à rassembler les pièces
d’un puzzle alambiqué - le film est un savant mariage
de flash-back, de présent et de scènes oniriques - par
la seule force de la musique.
Sans que cela n’enlève rien à la singularité
du cinéaste et de ses films, il y a finalement quelque chose
de François Truffaut (veine La Chambre Verte
/ Adèle H) dans le cinéma d’André
Delvaux, et dans cette volonté émouvante, érudite
et cultivée, de marier les arts. Et si Delvaux n’a jamais
été rattaché à une quelconque chapelle,
c’est d’une certaine manière Bulle Ogier qui tisse
des liens, certes ténus, entre le cinéaste belge et
ses collègues français (Rivette) et suisses (Tanner).
De même qu’Anna Karina, égérie de Jean-Luc
Godard, dessine immanquablement une évidente filiation à
Rendez-vous à Bray… Mais, et c’est
une des forces du film, Delvaux affirme dans un même geste artistique
une descendance et un sillon unique et singulier. Son film ne ressemble
à nul autre, et doit autant à la Nouvelle Vague qu’au
Nouveau Roman (narration consciente d’elle-même, volonté
de briser les codes), au cinéma des origines (ouvertures à
l’iris, référence amoureuse à Feuillade)
qu’au 7° Art dans toute sa modernité (brusques sauts
narratifs, opacité de la narration), au réalisme qu’au
surréalisme… au point que l’art de Delvaux, si
difficile à ranger dans une case, est depuis ce film qualifié
de "réalisme magique".
Le réalisme magique, initié par la littérature
sud-américaine (Jorge Luis Borges, Gabriel Garcia Marquez entre
autres) et qui connut une importante descendance belge, tant dans
la peinture (Aubin Pasque, Paul Delvaux, René Magritte), la
littérature (Johan Daisne, Xavier Hanotte) que le cinéma
(André Delvaux, donc) ne répond pas à une définition
stricte de genre en soi. Mais son simple nom dessine assez bien ses
contours : l’irruption du fantastique et de l’étrange
dans la réalité, ou encore ce que Gérard de Nerval
définissait comme "l’épanchement du songe
dans la vie réelle" (Aurélia).
Quelle meilleure interprétation de Rendez-vous à
Bray, dont la narration cotonneuse balance constamment entre
rêve et réalité. Qui est cette femme étrange,
presque spectrale, qui accueille le héros à La Fougeraie
? Une servante ? Une amante ? Julien, comme assommé par l’imposante
demeure familiale (il est souvent surpris en train de dormir ou de
rêvasser), partagé entre quotidien et souvenirs, fait-il
encore la part entre songe, fantasmes et réel ? Liberté
est laissée au spectateur : Delvaux lui ouvre les yeux dès
le premier plan (avec une ouverture à l’iris) pour ensuite
mieux le laisser vagabonder au fil des rêves de Julien. Le montage,
souvent virtuose dans ses raccords, est ainsi une invitation à
la déambulation mélancolique, mélange de nostalgie
et de songes entremêlés.
Ce clair-obscur mystérieux, entre chien et loup, doit énormément
au découpage du film, à ses cadrages, très étudiés,
ainsi qu’à la photographie de Ghislain Cloquet, magnifique,
et qui n’a rien à envier à l’art de la lumière
des prestigieux peintres flamands (on pense parfois à Jan Vermeer).
La direction artistique du film est à l'avenant, dont chaque
détail, du papier peint aux costumes en passant par les tableaux
exposés,
semble
mûrement réfléchie et donne au film une patine
fascinante. Rendez-vous à Bray souffre d’ailleurs
parfois de ce sens du détail quasi-entomologique, étouffant
chaque étincelle de vie dans certaines scènes d’intérieur.
Mais il est finalement au diapason de la nouvelle de Julien Gracq,
dont l’écriture ciselée a forcément induit
le rythme mezzo tempo de ce film à la précision d’une
portée musicale.
Les acteurs, au diapason, jouent eux aussi leur propre partition avec
délice : l’accent luxembourgeois de Mathieu Carrière
apporte une tonalité étrange aux dialogues, créant
un contrepoint étonnant avec les silences d’Anna Karina,
trouble et érotique, et le timbre chantant de Bulle Ogier.
Carrière, quasiment de tous les plans, ne convaincra d’ailleurs
pas tout le monde : entre renfrognements Bressoniens et envolées
colériques (la scène de dispute après la séance
de cinéma), il n’est pas toujours très juste,
mais ce décalage (dont on ne saurait jurer qu’il est
inconscient) participe aussi, bizarrement, au charme singulier du
film. Autour de lui, le casting joue sans fausses notes, et rappellera
au bon souvenir du spectateur les regrettés Jean Bouise et
Boby Lapointe. Le poète de Pézenas, ici dans son dernier
film, aura eu une carrière météorique (avec tout
de même - excusez du peu - un François Truffaut, un Marcel
Carné et deux Claude Sautet au menu), mais sa courte et émouvante
apparition ne fait que renforcer à posteriori la beauté
mélancolique de cet admirable film, exigeant et… fascinant,
comme peut l’être un tour de magie.