King
Vidor réalise avec Le Rebelle le film le
plus emblématique de ses préoccupations de cinéaste.
Lui qui a souvent filmé l’affrontement entre le passé
et le futur, la quête de l’absolu et l’individualisme,
dont il était le chantre inconditionnel (« Seule
la puissance de l’expression individuelle peut continuer à
justifier le cinéma » disait-il), trouve dans
le roman d’Ayn Rand un sujet à même de magnifier
ses thèmes. Ayn Rand écrit The Fountainhead
en 1938, roman qui devient un énorme succès de librairie.
Hollywood la courtise durant dix ans jusqu’à ce qu’elle
accepte de porter elle-même son roman à l’écran
en s’assurant d’avoir la mainmise sur le film. Dans
The Fountainhead, Ayn Rand défend «
l’objectivisme », une philosophie qui refuse toute compromission,
fut-elle en faveur d’une avancée sociale. Individualiste
forcenée, militante de droite qui prend fait et cause pour
le sénateur MacCarthy (qui ne cesse à l’époque
de fustiger le gouvernement fédéral) Ayn Rand est,
malgré sa popularité, une personnalité explosive.
Mais la Warner est convaincue que ce best-seller ne peut que devenir
un succès du box-office, alors que le film lui-même,
qui pourfend la marchandisation de l’art et le rejet de la
vox populi, contient en germe son presque inévitable échec
public.
Howard Roark est un personnage inspiré par le célèbre
architecte Frank Lloyd Wright, et ce même si Ayn Rand rejette
parfois cette filiation (« Il n'y aucune ressemblance
entre Roark et M. Wright en ce qui concerne la vie privée,
le personnage et la philosophie. Le seul parallèle qu'on
puisse discerner entre eux n'est qu'architectural, de par leur position
dans l'architecture moderne ») alors même qu’elle
fut très proche de l’homme dans sa vie privée
et qu’elle l’informa de sa volonté d’écrire
un livre inspiré par son œuvre et sa vie. Frank Lloyd
Wright était un architecte aussi génial que novateur,
une personnalité pleine de contradictions qui adorait les
scandales suscités par ses créations et ses déclarations.
C’était un provocateur qui exprimait son rêve
de voir raser New York (parangon de laideur selon lui) et qui vilipendait
les foules (« The Masses » devenait « Them Asses
» sous sa plume), mais aussi un homme qui défendait
l’idée que chacun avait le droit de vivre dans un environnement
à sa mesure, qui se battait pour une urbanisation à
faible densité de population, qui imaginait des constructions
en phase avec l’environnement où chacun pouvait s’épanouir
à loisir.
Tout en s’inspirant de Frank Lloyd Wright, le livre et le
film prennent une toute autre orientation quant à l’architecture
telle qu’elle est défendue par Howard Roark. Les bâtiments
qu’il conçoit dans le film (sauf au départ où
ses premières œuvres sont des reproductions quasi exactes
des maisons individuelles créées par Lloyd Wright)
se situent à l’opposé de ce que prône
l’architecte. Frank Lloyd Wright imaginait des maisons individuelles,
tout en horizontalité, épousant la forme du paysage
(voir sa célèbre maison de la cascade) et s’inscrivant
dans une urbanisation à échelle humaine. Howard Roark
s’illustre dans la conception de grattes ciels, se rapprochant
plus des travaux de Ludwig Mies van der Rohe, directeur du Bauhaus
et créateur du Seagram Building de New York, impressionnante
structure de verre et de métal. Là où Frank
Lloyd Wright prônait une individualisation des habitations
au service d’un bien être général, King
Vidor et Ayn Rand défendent l’individualisme tout en
s’inscrivant dans une approche urbaine et tout en verticalité
de l’architecture. Les grattes ciels sont au centre du film,
leitmotiv esthétique et thématique. A la fois symbole
de l’élévation de l’homme, symbole de
puissance et d’absolu, symbole de l’individu qui surplombe
la masse, image d’une création purement humaine qui
défie la nature, et enfin un parmi les symboles sexuels dont
Vidor parsème son œuvre. Roark et Françon sont
eux aussi des géants dans ce monde, des personnages bigger
than life constamment magnifiés par la caméra de Vidor.
Le
Rebelle est un film lyrique à la mise en scène
ample, virtuose. La scène emblématique, où
du haut d’une falaise Patricia Neal observe Gary Cooper taillant
la roche, est pleine de pulsion et de désir à l’image
d’un film tout en violence contenue. Dans un contre jour éclatant,
le visage de l’actrice se détache, plein de défi
et de rage. Rage de sentir qu’elle est prise dans le filet
d’un homme, elle qui refuse de se soumettre à quiconque,
qui refuse de céder à l’admiration ou à
l’amour au risque de voir sa liberté conditionnée
à un autre. Patricia Neal et Gary Cooper incarnent l’un
des plus beaux couples de l’histoire du cinéma. On
retrouve le motif amoureux qui portait Duel au soleil vers des sommets
de lyrisme, cette haine et cet amour étroitement imbriqués,
consubstantiels aux personnages, sentiments palpables lorsque Dominique
Françon frappe Roark de sa cravache et que l’on lit
le désir sur son visage ensanglanté. King Vidor use
de symboles sexuels aussi naïfs que réjouissants, du
marteau piqueur manié par Roark sous les yeux de Dominique
à l’ascension finale de cette dernière le long
d’un gigantesque immeuble au sommet duquel Roark l’attend.
Vidor joue aussi sur le double sens de dialogues extrêmement
travaillés.
Howard Roark et Dominique Françon sont deux personnages magnifiques
qui refusent de se laisser entraver par des chaînes sociales.
Ils ne se laissent guider ni par l’argent ni par le pouvoir.
Seul l’amour va en fin de compte être plus fort que
cette volonté de n’être enferré par rien,
mais combien de barrières cette passion devra t-elle abattre
pour enfin se dévoiler ! Ces deux personnages qui portent
le film sont sublimés par l’échec d’un
destin individuel, celui de Gail Wynand, le nabab des médias,
homme de pouvoir et d’influence, parangon de réussite
sociale (il vient du ruisseau) qui se découvre prisonnier
de son succès et de son public. A force de compromissions,
d’allégeance à la loi du plus grand nombre,
Wynand n’est plus que l’ombre de lui-même, une
carapace vide, pas si éloigné de Charles Foster Kane
dans le chef d’œuvre d’Orson Welles. King Vidor
avec l’ouverture de son film rappelle d’ailleurs la
mise en place de Citizen Kane. On y suit la silhouette
de Roark vue de dos, sa position dans le cadre restant immuable
alors que ses interlocuteurs défilent, refusant un à
un ses projets. Alors que Roark ne change pas son discours d’un
iota (sa silhouette figée suffit à le montrer), en
face on tente de convaincre, on flatte, on rejette. C’est
le commerce qui dès le début s’oppose à
l’absolu de l’art. Outre Wynand, un autre personnage
sert à magnifier le couple mythique Françon / Roark.
Il s’agit de l’antagoniste principal de Roark, le critique
Elsworth (un anagramme de Worthless !) Toohey, puissant éditorialiste
du Banner. Ce personnage, longtemps insaisissable, révèle
sa vraie nature lorsqu’il organise une cabale contre l’architecte
à la veille du procès : « Qu'est la société
? Nous. L'homme n'existe que pour servir les autres. L'homme qui
refuse de se soumettre doit être éliminé ».
Pour Toohey « La valeur d'une oeuvre est collective, chacun
doit se soumettre aux goûts de la majorité ».
La haine ou la peur du génie, du talent, de ce qui ne
peut être corrompu, caractérise les opposants de Roark.
Vidor fait passer à travers la trajectoire de Roark, son
idéal de société, le rêve d’une
Amérique parfaite. A travers le long monologue (six minutes
!) que Roark adresse aux jurés lors de la scène du
procès, c’est bien Vidor qui parle, reprenant un discours
qu’il a fait sien de La Foule (1928) à
Une Romance américaine (1944) : «
Notre pays, le pays le plus noble de l’histoire humaine, est
fondé sur le principe de l’individualisme. C’est
un pays dans lequel l’homme est libre de rechercher son propre
bonheur, de gagner et de produire, et non d’abandonner ou
de renoncer, de prospérer et non d’être affamé,
d’accomplir et non de piller, de considérer le sens
de sa propre valeur comme sa plus chère possession, et sa
dignité personnelle comme sa plus grande vertu ».
Vidor se place du côté de ces artistes, de ces créateurs
au talent si souvent bafoué, notamment par les exécutifs
d’Hollywood : « Si Roark a eu raison de démolir
ses constructions non conformes à ses projets, pourquoi ne
détruirais-je pas les négatifs de mes films, montés
contre ma volonté » lance t-il à la Warner.
Le
Rebelle est un film sur l’insoumission. «
Le sacrifice, servir les autres, c’est la société.
S’y soumettre, c’est fabriquer des esclaves »
nous disent en substance King Vidor et Ayn Rand. Pour l’intégrité
de son art, Roark ira jusqu’à détruire des immeubles
sociaux qui ne respectent pas ses dessins originels. Pourtant Roark
n’est pas le porte parole d’une certaine idéologie
fasciste comme il a été souvent reproché au
film. Il rejette tout embrigadement, toute massification des hommes.
En faisant détruire par son héros des logements conçus
pour les plus défavorisés, Vidor prend le risque de
dérouter le public, de le détourner de la morale qui
porte son personnage. Mais c’est bien en prenant ce risque,
en allant au bout de sa démarche, que le cinéaste
peut aller au cœur de sa philosophie de l’individualisme,
peut prendre la défense de l’artiste. Roark accepte
de bâtir pour tous, du moment que ses commanditaires acceptent
sa vision architecturale : « Avant d'agir pour les autres,
il faut pouvoir faire des choses. Et pour faire une chose, il faut
aimer cette chose, pas les gens. Le travail n'est pas un acte de
charité. Tant mieux si des gens vivent heureux dans ce que
je crée » explique l’architecte. Roark suit
les préceptes de son mentor Henry Cameron, le premier architecte
à lui faire confiance, pour qui un bâtiment doit trouver
sa forme à partir de l’objectif qu’il doit remplir.
Il n’y a donc pas une primauté totale de l’artiste,
une volonté de placer l’œuvre comme étant
sa seule et unique finalité. C’est à partir
d’un but précis que l’œuvre d’art
se bâtie, ce n’est pas une vue de l’esprit, quelque
chose de déconnecté de la réalité. Roark
peut construire une station service, des logements sociaux…
il respecte toujours l’essence de ce qui lui est demandé.
Ce qu’il considère, c’est que lorsque l’on
fait appel à lui c’est pour sa vision d’artiste
et il est inadmissible qu’une fois le contrat passé
cette vision ait à se plier à des contingences extérieures,
à la toute puissance du goût du plus grand nombre.
Roark et Cameron sont les représentants d’une école
d’architecture qui défendait dans les années
30 la création des gratte-ciels comme moyen concret de répondre
aux besoins d’une population urbaine en croissance exponentielle,
une architecture d’ingénieur concrète et pratique
et qui s’opposait à l’école new-yorkaise
des beaux arts, qui elle, promouvait l’embellissement et les
enluminures décoratives. L’aspect pratique contre l’ostentatoire
en somme, d’où la volonté de dépouillement
des
créations
de Roark.
King Vidor propose avec Le Rebelle une véritable
réflexion sur la place de l’artiste dans la société.
En transformant Frank Lloyd Wright, créateur de maisons individuelles,
en Howard Roark, bâtisseur de grattes ciels, le cinéaste
déplace les enjeux de l’architecture (et de l’art
en général) au cœur d’un mouvement social
et humain plus vaste. Le Rebelle trouve ses sources
dans le transcendantalisme américain cher à Walt Whitman,
Emerson et Thoreau. Une exaltation du moi qui dans un même
temps place le common man au centre du monde. Une volonté
d’unir l’individuel et l’universel. King Vidor
appuie les déclarations de Frank Lloyd Wright qui opposait
la démocratie au communisme et au fascisme, mais également
à la mobocraty, la dictature de la « populace ».
Pour lui, cet instinct grégaire mettait constamment en danger
les fondements même de la démocratie. C’est dans
cet équilibre difficile entre l’exaltation du common
man et la crainte de la mobocraty que navigue Le Rebelle.
L’architecte lui-même est un personnage sur le fil,
à la fois au service du peuple (il bâti pour lui) et
artiste qui se doit de préserver sa spécificité.
Gary Cooper donne corps à Howard Roark, ce personnage qui
ne peut qu’aller au bout de la ligne qu’il s’est
tracée, une ligne qui refuse tout compromis, entièrement
dédiée à l’absolu de son art. Impassible,
monolithique, l’acteur laisse toutefois sourdre sous cette
façade abrupte un torrent d’imagination, un flux créateur
qui ne demande qu’à se déverser. L’acteur
trouve le parfait équilibre entre force et fragilité,
notamment dans les scènes qu’il partage avec Patricia
Neal. Comme souvent chez Vidor (au hasard, la sublime Jennifer Jones
dans Duel au soleil) le personnage féminin
se mesure par sa force au héros du film. Peu de cinéastes
ont donné autant d’importance au pendant féminin
du héros. Dominique Françon est un personnage riche
et complexe, violent et fragile, dont naît toute la tension
érotique qui baigne le film.
Porté par un couple d’acteurs mythiques, Le
Rebelle brille également par la virtuosité
de sa mise en scène et une photographie sublime qui joue
constamment sur des blancs éclatants et des noirs tranchés.
Robert Burks (futur chef opérateur attitré d’Alfred
Hitchcock) travaille chacune de ses images à partir de la
confrontation entre ces blancs (soif d’absolu, pureté
d’un idéal) et ces noirs, opposition qui crée
une image découpée, toute en lignes franches, une
image façonnée pour rappeler les structures architecturales
qui obsèdent Roark.