On
a souvent placé Pixote, la Loi du Plus Faible
dans la lignée de Los Olvidados de Luis Buñuel,
et il est vrai que le film de Babenco affiche sa filiation dès
son ouverture en forme de reportage documentaire, où des statistiques
sont données au spectateur sur fond de vues sur les favelas,
s’achevant sur des images du jeune acteur Fernando Ramos Da Silva
dans sa famille. Mais contrairement aux apparences, quoiqu’il
soit ancré dans la réalité sociale, Pixote
est un film de fiction, basé sur un scénario ; celui-ci
subira bien évidemment des modifications en cours de tournage
au fil des improvisations, le réalisateur laissant souvent le
champ libre à ses acteurs. L’autre référence,
cette fois plus récente, souvent citée à propos
de Pixote, est La Cité de Dieu, mais que les
amateurs du film de Meirelles se méfient, ils ne trouveront ici
ni travelling circulaire numérique, ni montage inspiré
de Thelma Schoonmaker. C’est ici la prise de vue brute qui prévaut.
En l’occurrence, scénario n’est pas synonyme de progression
dramatique rigoureuse ; pas de récit épique de l’ascension
et de la chute d’un apprenti gangster, Pixote est construit en
épisodes, pas forcément reliés entre eux, souvent
des instantanés d’une vie tragique. On rencontre en effet
le jeune Pixote alors qu’il vient d’être pris dans
une rafle suite à l’assassinat d’un juge. Une affaire
dont on ne saura rien de plus, tout juste laisse-t-on entendre que l’un
des enfants y a peut-être assisté. La recherche du coupable,
les raisons de ce meurtre importent peu, au spectateur comme à
la justice brésilienne.
Les
mineurs ne pouvant être inculpé par la justice –
ils ne risquent que quelques mois en maison de redressement -, ceux
qui se retrouvent plus ou moins sans familles deviennent bien évidemment
les proies de gangs qui les utilisent pour diverses besognes à
moindres frais. Au sein de cet enfer se crée bientôt un
petit groupe autour de Pixote, des enfants aussi perdus que lui, mais
plus âgés. Dito, Chico, Lillica, un travesti dont l’homosexualité
n’est jamais questionnée par ses compagnons, se rassemblent
naturellement ; en dépit des différences, il s’agit-là
d’une tentative de reformer un semblant de famille, mais on y
reviendra. On ne peut guère taxer le regard que porte la caméra
de Babenco sur ces enfants incarcérés de complaisant,
pourtant Pixote mérite sa réputation
de film violent et dérangeant ; si le réalisateur ne s’attarde
pas sur les séquences de meurtre et de viol, il montre de façon
froide la réalité quotidienne de ces enfants dans ce qu’elle
a de plus sordide. Leur jeune âge complique encore la lecture
de certains passages : on les voit ainsi simuler un braquage sous un
préau. S’agit-il encore d’un jeu de cours de récréation,
ou de la préparation d’un futur coup ? La réaction
de l’un des gamins lorsque Pixote prononce par erreur son prénom
est encore plus troublante : il est à la fois l’enfant
capricieux quittant le jeu car quelqu’un a enfreint les règles,
et le criminel en puissance se retirant car l’un de ses complices
n’est pas fiable. Ce portrait d’une génération
perdue culmine dans une scène où Pixote respire de la
colle adossé au mur ; le gros plan sur son sourire en dit plus
long sur le désespoir de ces enfants que bien des discours.
Même
si elle est construite en ellipses, la première partie suit encore
la plupart des codes du film de prison et ses passages obligés.
En revanche, la seconde partie est placée sous le signe de l’errance.
Hors du cadre disciplinaire du centre de redressement, ces enfants sont
sans repères, et le film montre cette ballade futile et tragique
jusqu’à sa conclusion, plus ou moins ouverte. Les enfants
survivent en pratiquant le vol à la tire, puis en renouant des
liens avec la pègre, ce qui les mènera à une lente
descente aux enfers. Les négociations tournent mal, la violence
reprend vite ses droits. Babenco montre que plus le temps passe, et
moins Pixote y est sensible : parmi les plans les plus terrifiants du
film, on distinguera ceux où il regarde la télévision,
le regard vide après avoir causé deux morts violentes.
L’espoir de la recréation d’une nouvelle famille
renaît un temps lorsqu’ils font la connaissance de Sueli,
une prostituée avec la complicité de laquelle ils dévalisent
les clients qu’ils laissent échapper. C’est l’occasion
de scènes assez touchantes, telle celle de la danse dans la lumière
des phares, et surtout celle où Pixote, perdu et en état
de choc se met à téter son sein comme le ferait un bébé
– scène semble-t-il partiellement improvisée. Un
moment de répit qui n’a qu’un temps, et le mirage
de la famille recomposée vole en éclats. Certains meurent,
d’autres disparaissent simplement, et Sueli finit par repousser
Pixote, incapable d’assumer son rôle de mère de substitution,
le jetant à nouveau sur les routes, ou plus exactement les rails
des voies ferrées, différents itinéraires en perspective,
mais qui ne peuvent mener qu’à une issue fatale. Fin d’autant
plus troublante lorsque l’on connaît le destin du jeune
interprète de Pixote, Fernando Ramos Da Silva, tué quelques
années plus tard, alors qu’il avait passé sa vie
à lutter contre le souvenir du personnage de fiction qui l’avait
rendu célèbre. Restent des images qui n’ont rien
perdu de leur force, un constat d’une rare noirceur qui ne propose
aucune solution. Et le souvenir d’une petite silhouette, trop
tôt arrachée à ses jeux.