Une
petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à
la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique
et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles,
d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à
cet univers particulier ne s’en lassent plus. Certains en
font même leur Nirvana cinématographique : "Je
vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que
je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux
qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés,
qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste
Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au
sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire
du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre
du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films
d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise,
et par-là même, du déclin d’une identité
nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser
le progrès et l’apparition de la culture occidentale
ou américaine, mais plutôt en déplorant avec
une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément.
Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à
une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître
toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres
parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour
moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis
si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de
sa détermination même : de donner une image utile et
vraie du 20ème siècle". Cette émouvante
déclaration d’amour d’un cinéaste à
un autre est signée Wim Wenders, extraite de son magnifique
documentaire, Tokyo Ga. Quelle dithyrambe pour
un cinéaste trop souvent taxé d’austère
ou d’autiste de la mise en scène ! Ce qui est évidemment
totalement faux (comment un cinéaste ayant Citizen
Kane pour film de chevet aurait-il pu ne pas s’intéresser
à l’aspect formel de la mise en scène ?) et
c’est que nous allons essayer de réfuter à l’occasion
de l’édition par l’éditeur Carlotta du
premier coffret (d’une série que l’on souhaite
longue) qu’il consacre au réalisateur japonais. Composé
de trois films muets et de trois films parlants qui s’étendent
de 1932 à 1957, ce bel objet va nous permettre de survoler
la carrière prolixe d’Ozu tout en abordant plus longuement
ces six films (plus Il était un père sorti séparément
mais dans la même collection).
Jugé trop japonais et peu exportable, le cinéma d’Ozu
ne sortira de ses frontières que plusieurs années
après le décès de son auteur qui eut lieu en
1963, le jour même de ses 60 ans, quelques mois seulement
après la sortie de son ultime film, Le Goût
du saké. Alors que le public occidental s’intéresse
au cinéma japonais dès les années 50, découvrant
alors les chefs-d’œuvre de Kurosawa ou de Mizoguchi,
c’est seulement en 1965 à Londres, 1972 à New
York et 1978 dans l’hexagone que l’on découvre
enfin un film de Yasujiro Ozu, l’admirable Voyage
à Tokyo, aujourd’hui encore son film le plus
connu. C’est le début d’une reconnaissance internationale
posthume et d’une longue histoire d’amour entre ce cinéaste
du dépouillement et la critique. Une œuvre sensible
et non intellectuelle d’une formidable cohérence qui
ne va plus cesser de faire naître des exégèses,
tout d’abord de la part des critiques et théoriciens
d'origine américaine tels Donald Richie, Noël Burch
ou David Bordwell, et influencer des réalisateurs aussi différents
de style et de nationalité que Paul Schrader, Aki Kaurismaki,
Wim Wenders ou Hou Hsiao Hsien. On retrouvera aussi des hommages
à Ozu dissimulés dans des films d’animation
tel celui de Isao Takahata, Pompoko. Le ton si
singulier de ses films ne cessera de hanter ses admirateurs.
Né en 1903 de parents issus de la petite bourgeoisie, Yasujiro
et ses deux frères sont élevés à la
campagne par leur mère. Ce seront de véritables garnements
dans le genre de ceux que l’on pourra voir faire les 400 coups
dans Gosses de Tokyo ou son remake Bonjour.
A dix ans, après avoir vu un film de Thomas Ince, Ozu se
prend de passion pour le 7ème art. Dès lors, il se
rend continuellement à Nagoya pour y dévorer des films
américains, ceux de Chaplin, Murnau, ou Lubitsch qui deviendront
ses premières références. Il est renvoyé
du collège après avoir obtenu un zéro de conduite
pour avoir témoigné d’un comportement bagarreur,
alcoolique et avoir adressé une lettre ‘d’amour’
à l’un de ses camarades. A l’époque, les
études le barbent. Seuls trouvent grâce à ses
yeux le cinéma, la littérature moderne, la boisson
et le bon temps. En 1923, ratant son concours à l’école
de commerce pour avoir préféré se rendre dans
une salle obscure diffusant Le Prisonnier de Zenda
plutôt que d’aller remplir ses feuilles d’examen,
il a l’occasion grâce à son oncle de pouvoir
entrer à la Shochiku au sein de laquelle il devient immédiatement
assistant caméraman puis assistant réalisateur. Ces
postes lui conviennent parfaitement et il n’envisage pas d’aller
plus haut, de prendre de plus grandes responsabilités :
"Comme assistant cameraman, je pouvais boire autant que je
le voulais et passer tout mon temps à bavarder. Comme réalisateur
j’aurais dû rester toute la nuit debout à travailler
sur le script". Suite à une altercation dans un
bar où il ne supportait pas que le serveur s’occupe
des patrons des studios avant lui alors qu’il était
en attente depuis un bien plus long moment, il plaide tellement
bien son cas devant la direction qu’on lui confie la réalisation
d’un long métrage.
Le
Sabre de la pénitence (son unique ‘Jidai-Geki’,
film de ‘samouraïs’ se déroulant avant l’ère
Meiji), inspiré d’un film américain de George
Fitzmaurice, il le signe donc en 1927 mais il n’aura pas le
temps de le finir étant appelé sous les drapeaux.
Kogo Noda est déjà à l’origine du scénario
de ce premier essai et il deviendra son scénariste attitré
durant le reste de sa carrière, cédant sa place de
temps à autre mais jamais bien longtemps et ne le quittant
plus après guerre. Après son service militaire, Ozu
tourne de nombreux films avec plus ou moins les mêmes acteurs
et les mêmes équipes techniques, abordant tous les
genres, influencé encore et toujours par le cinéma
américain avec lequel il se délecte à l’époque
; ce seront tour à tour des comédies burlesques, des
comédies de moeurs, des drames contemporains et sociaux,
des films noirs ou des films de gangsters. Il s’investit ensuite
dans des films très populaires dans son pays, les ‘Shomin-geki’
qui s’appliquent à décrire la vie quotidienne
des petites gens issues de classes défavorisées, ‘le
prolétariat urbain’, en essayant de coller le plus
possible à la réalité ambiante. Outre Ozu,
les autres représentants les plus célèbres
de ce courant typiquement japonais seront Mikio Naruse et Heinosuke
Gosho. L’arrivée du cinéma parlant ne motive
pas le cinéaste qui préfère continuer dans
le muet, ayant promis à ses assistants de ne faire des films
sonores que lorsqu’ils en maîtriseraient parfaitement
la technique. Gosses de Tokyo est aujourd’hui
encore son muet le plus célèbre. Pourtant, la même
année, fut aussi tourné un autre film non moins réussi
: Où sont les rêves de jeunesse.
Adapté d’une pièce de Meyer-Foester (également
mise en scène par Ernst Lubitsch sous le titre The
Student Prince), ce film marque une étape importante
dans sa filmographie puisqu’il opère une transition
radicale entre les comédies des ses débuts et le drame
social qui allait le préoccuper dès cette date. Et
ce, à l’intérieur même du récit.
Le film débute par une description amusée et assez
juste, à travers l’amitié de quatre camarades,
de la vie estudiantine avec ses roublardises, ses tricheries, son
humour potache, ses jeux (hilarante séquence de la partie
de Shogi ‘ambulante’) et son éternelle insouciance.
Après la mort du père de Tetsuo, voici projeté
ce dernier à la tête de l’entreprise familiale
et là encore, l’humour prend le dessus avec des gags
très drôles comme celui du discours inaugural de ce
nouveau Président à ses employés (après
l’interminable mise en bouche du vice-président) qui
se résume à une seule phrase : "Je compte
sur votre coopération". Après quoi, il descend
de l’estrade et est applaudi à tout rompre par les
employés qui n’avaient qu’une crainte : subir
un second discours aussi rébarbatif. Toutes ces séquences
d’ouvertures sont brillamment découpées, très
bien rythmées et, niveau efficacité, n’ont rien
à envier au cinéma hollywoodien de l’époque
auquel Ozu fait encore pas mal d’emprunts. Justement, le film
glisse ensuite vers la description toute en finesse de l’amour
naissant de Tetsuo pour Osage, une serveuse de bar du temps du lycée,
elle-même courtisée par l’un de ses meilleurs
amis, et maintenant sous ses ordres sans qu’il ne sache rien
de cet amour. Après celle de Lubitsch, l’ombre de Borzage
vient donc se faufiler à son tour le temps de quelques séquences
d’une grande douceur et non dénuées de pathétique
pour le spectateur qui sait Osage partagée entre deux hommes
qu’elle respecte tout autant et à qui elle n’ose
rien dire de leur ‘rivalité’.
Bref,
ceux qui pensaient voir en Ozu un cinéaste austère
risquent d’être agréablement surpris par cette
œuvre de jeunesse sur l’amitié et sa résistance
ou non aux années et aux différences de classes. Tour
à tour drôle et triste, l’ensemble est menée
avec une belle vitalité et contient son lot de mouvements
d’appareil savants et de raccords en travellings assez recherchés.
Ozu n’avait pas encore abdiqué les techniques modernes
de mise en scène mises à sa disposition. Le cinéaste
se révèle aussi à l’aise dans la légèreté
du début montrant l’idéalisme des étudiants
que dans la description plus dure de la réalité du
monde du travail. Même si Tetsuo est resté un grand
enfant qui ‘se la joue’ jeune homme moderne ("Je
ne peux pas toujours avoir l’air constipé comme vous"
décoche-t-il amusé à l’un des ses subalternes
directs), et qu’il va faire embaucher ses anciens camarades
en les aidant à tricher, les relations d’amitié
ne sont plus les mêmes. Tetsuo le ressent très bien
("Ils me traitent en patron, je suis seul") et
Osage sera le révélateur de ce gouffre qui s’est
créé entre eux. Se retrouvant comme par le passé
autour d’une table pour boire un coup, Tetsuo demande à
ses amis : "Quand nous étions étudiants,
nous nous partagions Osage. Avant de l’accaparer, je désire
connaître votre avis". Personne ne trouve rien à
y redire même si tous savent que leur autre camarade, timide,
n’ose avouer à Tetsuo qu’il était là
le premier et que lui et Osage avaient décidé de vivre
ensemble. Il préfère acquiescer et laisser tomber.
Quand Tetsuo l’apprendra, il punira avec violence son camarade
sous les yeux des deux autres qui ne lèvent pas le petit
doigt pour empêcher les gifles de lui pleuvoir dessus pendant
de longues minutes. Tetsuo souhaite ainsi leur faire comprendre
combien il ont été stupides de ne rien lui dire et
que la hiérarchie ne doit être valable que durant les
heures de travail. Cette violence qu’il utilise à cet
instant précis, il la voit comme bénéfique
et non comme insultante ou humiliante.
Et en effet, la leçon leur sera profitable et ils auront
retenu que le travail n’est qu’un gagne-pain alors que
l’amitié demeure une valeur inestimable, que l’un
ne doit en aucun cas gâcher l’autre ; les inégalités
sociales ne doivent à aucun moment entamer la loyauté
d’une belle amitié. Le final, très touchant,
verra Tetsuo et ses deux autres amis saluer de loin la jolie serveuse
alors qu’elle prend le train pour partir convoler en juste
noce avec son premier amour, l’étudiant timide. Et
déjà en 1932, Ozu filme les transports ferroviaires
et les voies ferrées avec un amour qui ira grandissant.
Dans Où sont les rêves de jeunesse,
nous remarquons aussi le personnage d’une baronne à
laquelle Tetsuo est au départ destiné. Il s’agit
d’une femme très moderne, vêtue à l’occidentale,
fumant, buvant et n’ayant pas froid aux yeux que ce soit dans
ses gestes ou dans ses paroles. La Chikako d’Une femme
à Tokyo, si elle n’appartient pas à
cette classe aisée et si elle est bien plus douce et discrète,
n’en constitue pas moins un exemple de la plus grande maturité
féminine selon Ozu. Rappelons au passage, pour essayer de
comprendre pourquoi les personnages féminins dans son cinéma
ont plus de plomb dans la cervelle et les pieds bien plus ancrés
sur terre que la gent masculine, que le cinéaste, pour compenser
les absences d’un père qui l’a négligé
aux années cruciales de son adolescence, a reporté
un amour exclusif sur sa mère à laquelle il s’est
consacré sa vie durant refusant de se marier. Sa mère
a été pour lui un exemple. Chikako, cette femme se
prostituant dans un cabaret pour financer les études de son
orphelin de frère rejoint, comme l’a si bien écrit
Diane Arnaud dans sa brochure, "la ligne d’univers
des héroïnes des films progressistes de Kenji Mizoguchi
sur la condition féminine." Prosaïque, sa
situation ne la déprime pas plus que ça puisque son
unique plaisir est de subvenir aux besoins de son frère et
de l’aider à se faire une situation. Tout irait pour
le mieux si les hommes n’étaient pas engoncés
dans leur ridicule sens de l’honneur ; sens de l’honneur
qui confine à l’imbécillité et qui va
être ici remis en question par Ozu et son héroïne.
Alors que le frère, ayant appris la vérité,
a préféré se suicider plutôt que de continuer
à vivre dans cette honte familiale, Chikako, sur sa tombe,
lui lance cette phrase sèche et laconique : "Jusqu’au
bout, tu ne m’auras donc pas comprise ; tu es mort juste à
cause de ça… Espèce de mauviette !".
Etonnant
mélodrame pour se conclure sur une note aussi tragique et
à la fois ‘antiromantique’, aussi éloignée
que possible de son cousin occidental américain dont on ressent
encore l’influence ! on y trouve d’ailleurs aussi des
hommages à Lubitsch avec ses personnages se rendant au cinéma
pour y voir le sketch ‘The Clerk’ du film If
I had a Million, et certaines séquences de déambulations
nocturnes, par leurs ambiances et éclairages expressionnistes,
font très ‘film noir’. Même s’il
s’agit à nouveau d’un film muet très intéressant
par l’affirmation grandissante de quelques préceptes
du style Ozu à venir et par son sujet (la description d’une
époque d’austérité due à la crise
au cours de laquelle il fallait choisir entre nécessités
économiques et sens de l’honneur, et pendant laquelle
il fallait savoir mettre sa fierté de côté pour
arriver à s’en sortir quitte à se sacrifier
pour autrui sans forcément tomber dans le désespoir),
Une Femme de Tokyo demeure une œuvre mineure
dans la filmographie du réalisateur japonais. Tourné
en seulement huit jours, le film s’en ressent : le montage
sans aucuns fondus est approximatif et bien trop abrupt et elliptique
comme s’il y avait eu d’énormes trous dans le
scénario. Dommage car la séquence initiale de ce moyen
métrage (moins d’une heure), à savoir la description
de quelques instantanés de la vie familiale paisible et heureuse
de ces deux jeunes gens, pouvait laisser espérer un grand
moment de cinéma. Elle contient en tous cas en germe quelques
éléments récurrents du style du cinéaste
: la répétition de ses fameuses ‘natures mortes’
servant de raccords et rythmant ses œuvres telles les bouilloires,
les fumées de cheminées, le linge étendu au
dehors soulevé par le vent…; L’aplatissement
des décors dû à l’absence de profondeur
de champs ; l’utilisation d’une focale de 50 mm ; le
souci d’un certain réalisme et d’une certain
poésie du quotidien.
Souci de ‘réalisme social’ également que
l’on retrouve dans Histoire d’herbes flottantes
(pour lequel Ozu quitte pour l’une des rares fois de sa carrière
les faubourgs de Tokyo pour s’installer dans un village de
campagne) puisque, outre une belle histoire d’amour et de
jalousie, il est aussi question ici des conditions de vie difficiles
des gens itinérants du spectacle, de l’abandon d’un
enfant par un père ne souhaitant pas qu’il vive les
mêmes galères que lui... Le réalisateur s’attarde
attentivement sur la description de la vie quotidienne de son petit
groupe d’acteurs, n’hésitant pas à être
trivial et scatologique (on discute beaucoup de pipi au lit pour
se moquer gentiment de l’enfant), l’une des constantes
moins connue mais bien réelle de son cinéma qui aboutira
aux concours de pets de sa formidable comédie, Bonjour.
Encore une fois, les femmes ont des comportements assez modernes
pour l’époque puisque ce sont elles que l’on
voit le plus souvent fumer, boire et tenir des discours adultes.
De plus, même si elles n’utilisent pas la violence physique
comme Kihachi, leur directeur, elles se révèlent bien
plus fortes malgré les gifles reçues et bien plus
endurcies psychologiquement ; ce sont elles qui mènent le
bal. Rendue jalouse par la découverte de l’existence
d’un fils caché de son amant et de l’attachement
très fort qui existe encore entre celui-ci et la mère
de son enfant, une femme organise une vengeance qui va consister
à demander à une actrice de sa troupe de séduire
le garçon de 19 ans pour déstabiliser ce bonheur familial
qu’elle ne supporte pas. Ce dont elle ne se doute pas c’est
que le jeu de départ va vite se transformer en véritable
amour et c’est l’occasion pour Ozu de nous prouver qu’il
était capable d’un grand lyrisme dans sa mise en scène
: les séquences en extérieur entre les deux amoureux
sont d’une réelle beauté dans les cadrages ;
les plans sont magnifiques et rendent l’émotion encore
plus prégnante. Il en était déjà de
même pour les scènes de pêches réunissant
le père et le fils.
De
cette oeuvre muette en noir et blanc, Ozu fera un remake en couleurs
en 1959 beaucoup moins amer et cruel : Herbes flottantes.
Le profond accablement qui règne au Japon en 1934 et qui
autorisait les gens à se débattre avec conviction
devient résignation à la fin des années 50,
la défaite de la Seconde Guerre mondiale n’y étant
pas étrangère. Le dynamisme des films muets se transformera
en un profond détachement d’apparence : les personnages
seront plus ‘réservés’ et suivant le fameux
‘mono no aware’ du zen japonais, devront accepter leur
destin comme il leur arrive, se résigner sagement et non
plus se battre. Les conflits seront plus souterrains et dans les
têtes uniquement, plus dans les gestes et les paroles. En
comparant l’original et le remake, on voit parfaitement l’évolution
du ton du réalisateur japonais. Mais en 1934, nous sommes
encore loin de l’ascétisme célèbre de
ses films les plus réputés et Histoires d’herbes
flottantes devrait pouvoir encore plaire au plus grand
nombre. Un film parfait pour découvrir et se plonger tout
en douceur dans l’univers si particulier du cinéaste
: le générique se déroule déjà,
très sobrement, sur un fond représentant une sorte
de tissu ou de toile de jute tramée, les vues d’objets
ou de paysages vides en plans de coupe se multiplient (les sémaphores
apparaissent aussi dans ce film) et participent de la vie et non
de la fixité comme il a souvent été dit, Ozu
faisant naître une sorte poésie des objets inanimés
à l’instar des natures mortes en peinture. Dans le
même temps, nous assistons à une histoire simple et
belle, entrecoupée de séquences émouvantes
et bénéficiant d’un superbe final. Au vu de
ce dernier, une question nous tarabustera toujours, à savoir
quelles étaient les raisons réelles de l’abandon
de l’enfant par le père : était-ce véritablement
pour le tenir éloigné d’un métier peu
respecté dans la société japonaise et évoluant
au bas de l’échelle sociale ? Ou bien était-ce
par pur égoïsme ou refus d’assumer ses responsabilités
de père, ce dernier préférant se consacrer
à son métier ? Une interrogation qui montre en quelque
sorte la richesse sous-jacente du film.
Encore
trois muets puis, en 1936, Yasujiro Ozu ne résiste plus et
réalise finalement son premier film parlant, Un fils
unique alors que le premier parlant japonais datait déjà
de cinq ans. Mais la guerre se profile et finit par se déclencher.
Il doit partir effectuer son service militaire avant de participer
à la Guerre du Pacifique. Pendant ce temps, la censure fait
son apparition dans l’industrie du cinéma japonais
et il est désormais interdit de tourner des films engagés
mais nécessaire en revanche de vanter les valeurs de l’Empire,
à savoir le patriotisme, le sacrifice, la grandeur de la
culture morale du pays. Ozu ne tourne alors plus guère car,
malgré les demandes incessantes, il refuse de réaliser
des films militaristes et patriotiques. Pour cette raison, il est
critiqué avec virulence mais heureusement Les Frères
et sœurs de Toda en 1941 est un formidable succès
public et Ozu reste dans la course. Respecté pour ses réussites,
il peut dans le même temps défendre la liberté
des cinéastes japonais, Kurosawa en tête, alors en
grande difficulté pour faire accepter son film La
Légende du grand judo. Puis Ozu se décide
à se remettre au travail, reprend une histoire qu’il
avait commencé à écrire cinq ans auparavant
avec Takao Yanai et Tadao Ikeda, finit par se conformer aux règles
de propagande nationaliste et boucle en 1942 le premier film exaltant
les valeurs du pays, film qui s’avère être en
même temps le plus autobiographique de sa carrière
: Il était un père.
Rappelons qu’Ozu fut séparé de son père
entre l’âge de 10 et 21 ans lorsque ce dernier l’envoya
faire des études à Kyoto afin qu’il devienne
meilleur. Comme le héros de son film, il ne le vit pratiquement
pas durant une dizaine d’années et comme lui aussi
il assista à sa mort, terrassé par une attaque. Il
n’est donc pas étonnant que cette oeuvre si personnelle
ait été l’une de ses préférées
; elle ne fut pourtant découverte en France que très
tardivement, seulement en 2005. L’histoire toute simple est
celle d’un professeur, veuf, qui, en dehors de son métier,
se consacre uniquement à l’éducation de son
jeune fils. Se sentant coupable de négligence lors de la
mort d’un de ses élèves, il démissionne
et part vivre dans son village natal à la campagne avec son
rejeton. Afin que ce dernier ait la meilleure éducation puis
une situation préférable à la sienne, il décide
ensuite de l’éloigner de lui. Pour son bien, ils devront
désormais se voir le moins possible. Leurs rares retrouvailles
seront pour tous deux des moments d’intense bonheur. Alors
que les histoires dans les films d’Ozu se déroulent
en principe sur de très courtes périodes, Il
était un père fait un peu office d’exception,
les ellipses temporelles faisant ici se passer des dizaines d’années.
Chishu Ryu accomplit d’ailleurs à l’occasion
une belle performance d’acteur (à l’instar d’un
John Wayne dans La Charge héroïque)
puisque alors âgé de 38 ans, il tient le rôle
d’un homme d’une soixantaine d’années.
Alors effectivement le côté propagandiste et moralisateur
peut paraître gênant. Le père tient à
répétition des discours à son fils prônant
le dévouement au travail, seule véritable source du
bonheur, et le sacrifice au développement du pays quitte
à en payer le prix dans la vie privée. Mais Ozu est
assez intelligent pour faire comprendre au spectateur que le personnage
du père est un peu pathétique dans sa détermination
à vouloir inculquer avec emphase ses idées à
son fils ; ce dernier en effet l’écoute avec respect
mais semble être détaché des paroles qu’il
entend, savourant surtout le bonheur d’être aux côtés
de son père. Tout comme dans Où sont les rêves
de jeunesse, Ozu semble nous dire en filigrane que les
relations humaines doivent finalement rester beaucoup plus importantes
que l’ardeur au travail. Cet aspect paternaliste et nationaliste
de circonstance ne doit donc absolument pas occulter la beauté
pure de la description juste et touchante des relations unissant
père et fils à travers les magnifiques séquences
de pêche ou celle de leur première retrouvaille dans
un sauna : des moments de grâce comme Ozu en avait le secret,
distants mais subtilement émouvants lorsque l’on arrive
à se laisser porter par ce style d’une grande sobriété
et qui commence sérieusement à se radicaliser.
Le
cinéaste commence à chercher à tendre vers
l’épure (et non l’austérité) en
filmant avec une certaine distance et en refusant les fondus dans
son montage. Les mouvements de caméra se raréfient
en même temps que le filmage commence à se faire à
hauteur ‘du tatami’, soit environ au niveau du regard
d’une personne accroupie (70 cm du sol). Tout n’est
que retenue aussi bien dans la réalisation que dans les dialogues
et l’intrigue ("Bien sûr un film doit avoir
une structure mais il n’est pas bon si l’on y voit trop
le drame" dira-t-il). Pas d’effusion ni de sentiments
exacerbés mais une émotion qui passe par les regards
et les gestes ; pas de scènes dramatiques à l’écran
(celle de l’accident qui cause la mort de l’élève)
mais hors champs ; enfin, la mort non pas ressentie comme une tragédie
mais au contraire acceptée comme un cadeau par le père
estimant être prêt à l’accueillir après
avoir vécu dignement et avoir réussi à passer
le flambeau des valeurs morales à sa progéniture.
Avec Il était un père, tout en se
cherchant encore avec un peu d’hésitation, on peut
dire que la manière de filmer et de conduire la narration
d’Ozu s’éloigne peu à peu du ‘classicisme
occidental’ de ses débuts.
Envoyé à Singapour, alors occupé par le Japon,
pour y réaliser un documentaire sur l’indépendance
de l’Inde, Ozu n’en fait rien mais en profite pour squatter
les salles obscures, passant tout son temps à découvrir
de nouveaux films américains alors interdits dans son pays
et finit par se prendre de passion pour John Ford et Orson Welles.
Citizen Kane le met K.O. et il restera jusqu’à
la fin son film étranger favori. Fait prisonnier dans un
camp britannique près de Singapour, il ne rentre au pays
qu’en 1946 et, malgré (où grâce à)
ses coups de cœur pour des films ultra formalistes durant cette
période, il radicalisera encore plus sa mise en scène,
ce qui constitue aussi à mon avis une forme de cohérence
formaliste et non une abdication esthétique comme les détracteurs
l’affirment parfois. Mais avant d’en arriver là,
il retrouve la route des studios et réalise l’un de
ses films les plus abordables, le court, drôle et léger
Récit d’un propriétaire en
1947.
Une petite chronique urbaine, utopiste certes, mais marquée
en filigrane par le contexte social et politique du Japon de l’après-guerre,
l’occupation américaine et la pénétration
de sa culture. Sans s’appesantir avec réalisme sur
les ravages de la guerre (ce qu’on lui reprochera violemment),
Ozu ne les éludera pas totalement, préférant
le faire par petites allusions, et réussit un portrait assez
critique mais optimiste de cette époque de survie et d’égoïsme.
Comédie tendre et poétique, Récit d’un
propriétaire conte l’histoire d’un enfant
taciturne retrouvé esseulé et accueilli à contrecœur
par une veuve acariâtre après que ses voisins aient
tiré au sort pour savoir qui devra se sacrifier pour s’occuper
de ‘ce boulet’. Tentant dans un premier temps de le
perdre mais ayant échoué, elle finira pas s’y
attacher. Ironie du sort : alors qu’elle commençait
à se faire à l’idée de l’adopter,
son père qu’on croyait mort ou définitivement
disparu, réapparaît pour reprendre son fils. La veuve
comprend alors seulement le bonheur unique d’avoir un enfant
à ses côtés et de pouvoir s’en occuper
; elle part donc à la recherche d’un autre orphelin
abandonné qui sont pléthores dans ce sinistre après-guerre.
Ozu met en scène tout un petit peuple de gens ordinaires
d’un quartier populaire pauvre de Tokyo, évite le misérabilisme,
enjolive même poétiquement ce microcosme de la même
manière que le fera Jacques Tati dans Jour de fête
lui aussi en 1947 ; en effet, comme le cinéaste français,
Ozu fait attention aux petits détails, insuffle de la poésie
à ses images et à ses cadrages, accentuant cette légèreté
poétique par l’utilisation d’une musique guillerette
et bon enfant. Ozu, comme Tati, est aux antipodes du néoréalisme
italien et ils se rejoindront à nouveau sans le savoir à
la fin des années 50, Bonjour et Mon
Oncle possédant d’étonnantes similitudes,
l’Orient et l’Occident, au vu de ses deux films tournés
à peu près à la même époque, se
trouvant être finalement pas si éloignés dans
leurs cultures et leurs visions du monde. Mais ne nous éloignons
pas plus du sujet et revenons sans plus tarder à ces chroniques
de gens ordinaires comme a été sous-titré Récit
d’un propriétaire et comme aurait pu être
sous-titrée l’ensemble de son œuvre.
Il s’agit donc d’un sujet grave traité sur un
ton humoristique et parfois trivial : l’on discute abondamment
de la morve de nez, de la manière d’uriner et du pipi
au lit et un plan récurrent, celui d’un drap étendu
pour sécher, souillé par l’enfant ("un
gosse qui pisse au lit comme un cheval"). Le comique de
situation vient de la roublardise des voisins et de l’opposition
entre le caractère de la femme ("un bouledogue")
et de l’enfant, l’une rugueuse et bourrue (superbe
Choko Iida), l’autre réticent et têtu. Règne
malgré tout une atmosphère de confiance, de chaleur
humaine (la séquence de la chanson du ‘Peep show’)
et d’entraide mutuelle parmi ce microcosme et la tendresse
maternelle va faire son apparition après que l’enfant
se soit laissé ‘apprivoisé’ et ‘mère
et enfant’ se soient trouvés un point commun dans la
manière de se déhancher pour faire partir les puces
qui les ‘attaquent’. Après le départ de
l’enfant, la vielle dame fera la leçon de morale à
ses voisins en leur disant qu’ils s’occupent trop d’eux-mêmes
et qu’au lieu d’être aussi égoïstes,
ils feraient mieux d’aller chacun s’occuper des orphelins
de guerre. Sur ce, elle se rend au parc Ueno où végètent
tout un tas d’enfants abandonnés. Cette poignante dernière
image, comme une précédente déambulation de
la veuve au milieu de ruines d’une ville ravagée, montre
qu’Ozu n’était pas dupe de la situation réelle
de son pays mais qu’il avait préféré
donner de l’espoir aux spectateurs et à ses concitoyens.
Après cet opus léger, Ozu s’éloigne du
Shomin-Geki pour se consacrer presque exclusivement à la
description des bouleversements de la société japonaise,
de la lente désagrégation des valeurs familiales et
patriarcales chères à l’ancien ordre impérial
et de leurs répercussions sur la vie quotidienne de la moyenne
bourgeoisie. A partir de Printemps tardif, élu
meilleur film de l’année 1949 par la critique japonaise,
film à partir duquel sa réputation internationale
débutera et qui inaugure sa période la plus célébrée,
ses thèmes commencent à se réduire à
peau de chagrin avec les retrouvailles de son scénariste
Kogo Noda, pour finir par se concentrer désormais uniquement
sur la dislocation de la famille et la perte de ses valeurs ainsi
que sur les conflits de générations ; le ton acerbe
et ironique d’autrefois laisse place à une mélancolie
‘souriante’. Dès lors aussi, son style limpide
et dépouillé à l’extrême se fixe
une fois pour toutes pour les douze films à venir jusqu’au
dernier, Le Goût du Saké.
Premier
film dit ‘de la maturité, Printemps tardif
pourrait se résumer à une phrase dite au
père par un ami : "Si elle ne se marie pas tu as
des soucis ; si elle se marie, tu as de la peine". Noriko,
depuis la mort de sa mère, vit aux côtés de
son père et s’en occupe avec patience et amour. Elle
ne souhaite pas le changement car trop heureuse dans cette douce
quiétude et cette parfaite entente. Elle ne souhaite en aucun
cas se marier mais la famille et les amis pensent qu’il n’est
pas normal que la situation en reste ainsi ; pour se conformer aux
traditions et principes, et que pour tout rentre dans la normalité,
les pressions vont se faire de plus en plus fortes. Fille moderne
elle aussi, même si assez ‘réactionnaire’
sur certains sujets ("le remariage, c’est dégoûtant
et odieux" ; mais son personnage évoluera tout
comme ses idées en cours de film), Noriko se moque des conventions,
tient des discours ‘osés’ à un compagnon
avec qui elle sort faire du vélo (sublime séquence
d’une belle et totale liberté) et évolue très
à l’aise dans sa vie quotidienne que ce soit en famille
ou au travail. Durant la première moitié du film,
elle a le sourire constamment aux lèvres ; la musique de
Senji Ito est fringante et insouciante comme la vie de Noriko. A
partir du moment où son père lui fait croire qu’il
va se remarier, le ton change, donné par une longue et interminable
séquence de théâtre No durant laquelle Noriko
est perdue dans ses pensées et comprend que sa vie va basculer
et que le quotidien dans lequel elle s’épanouit va
prendre fin. La cassure due au changement est inévitable
et il va falloir se résigner et accepter cette ‘oppression’
du mariage qu’elle ne pensait pas un jour devoir subir. Comme
le Japon après sa défaite en 1945, il va falloir ployer
la tête, se taire et continuer à vivre selon l’ordre
inéluctable des choses.
La bêtise de la norme à respecter va non seulement
rendre pathétique l’acceptation de Noriko à
prendre un époux mais va aussi dévaster le cœur
du père. Lors de leurs dernières et attendrissantes
confidences qui eurent lieu au cours de leur ultime voyage ensemble,
il avait du se forcer à dire à sa fille, alors qu’elle
était fin prête à continuer à vivre auprès
de lui et de sa nouvelle belle-mère plutôt que de se
marier, "l ’amour que tu avais pour moi, porte le
sur ton mari" pour lui donner l’espoir qu’elle
pourrait très bien être aussi heureuse auprès
d’un autre homme. Connaissant parfaitement sa fille, il savait
tout au fond lui qu’il n’en serait rien et que son sourire
ne reviendrait plus aussi lumineux. Après la cérémonie
de mariage, il rentre seul chez lui, pose sa veste sur la patère,
s’assoit et se met à éplucher une pomme. En
gros plan, Ozu filme les mains du vieillard occupées à
cette tâche. Puis, il s’arrête et sa tête
lourde s’abaisse sur sa poitrine : toute la tristesse du monde
s’abat sur lui désormais solitaire. Suite à
ce plan magnifique, l’un des plus poignants jamais filmé
par Ozu, un plan de coupe sur les vagues s’écrasant
sur la plage et c’est la fin. Le spectateur est à cet
instant terrassé par le fait d’être aussi fortement
ému malgré tant de simplicité. Ozu ne juge
rien, il décrit et nous incite à réfléchir
sur la vie, sur notre vie. Par petites touches et par une grande
attention à l’authenticité des dialogues, il
donne de l’épaisseur à ses personnages qui nous
semblent à la fin bien proches malgré l’aspect
distant de la mise en scène et le refus de dramatisation
et d’apitoiement. N’oublions pas de saluer les performances
toujours aussi exceptionnelles de Chishu Ryu et de Setsuko Hara
dont le maniérisme dans le jeu au début est tout à
fait voulu puisqu’il reflète paraît-il assez
bien l’un des traits de caractère de ces jeunes femmes
de la moyenne bourgeoisie de l’époque.
Même
s’il se concentre quasi exclusivement sur son intrigue familiale,
par petites touches, il évoque le drame pas si éloigné
et encore bien présent dans les esprits des Japonais en rappelant
que Noriko a été victime de la dureté des temps,
des corvées en temps de guerre et n’oublie pas de nous
faire part de la présence américaine dans le pays
par des plans de coupe montrant des panneaux écrits en anglais
vantant par exemple le Coca Cola, des plans d’enfants jouant
au base-ball, des conversations sur la ressemblance du futur marié
avec Gary Cooper et la vision de tenues vestimentaires tendant à
s’occidentaliser chez certaines personnes. Avec une lucidité
sereine, une nostalgie poétique et pathétique, une
grande rigueur dans sa mise en scène, à l’aide
d’une atmosphère (créée à partir
de plans vides d’objets, de couloirs ou de paysages inanimés
accompagnés d’une musique aisément identifiable)
prenant souvent le pas sur les évènements, à
partir d’une intrigue d’une grande simplicité
(et non simpliste, le scénario se révélant
d’une immense richesse), Ozu nous livre en 1949 l’un
des ses plus beaux films.
Huit ans après cette immense réussite, Ozu tourne
son dernier film en noir et blanc, son œuvre la plus sombre
avec Crépuscule à Tokyo. Rarement
un de ses films n’aura été aussi mélodramatique,
d’une noirceur singulière et inhabituelle chez le cinéaste.
Le père a été quitté par son épouse,
l’aînée ne s’entend plus avec son mari
et la cadette cherche à se faire avorter en cachette, le
père de l’enfant ayant fui ses responsabilités
et ne souhaitant plus la revoir. Vient se greffer sur ces drames
personnels, les retrouvailles de la mère ‘indigne’
qui s’est installée sans le savoir non loin de chez
eux. Les deux filles qui la croyaient morte ne lui pardonneront
jamais son abandon alors qu’elles étaient encore enfants
et les séquences qui les opposent sont d’une grande
violence morale et psychologique, la mère continuant après
tout ce temps à être répudiée. Ozu radicalise
encore plus sa mise en scène et son intrigue pour l’occasion
: l’histoire se passe en hiver, les paysages sont tous nocturnes
ou bouchés par des nuages, la musique sentimentale se fait
nettement moins présente que d’habitude, la poésie
est gommée au profit d’un plus grand réalisme
et ses personnages déambulent avec des masques antipollution
sur la figure. Plus aucun travelling ni de fondus au noir ; plus
ou presque de paysages marins (ou alors assombris), moins de trains
mais uniquement des bars, des bureaux vides et des intérieurs
de maisons d’une sobriété déprimante.
Exceptionnellement, on peut parler d’une très grande
austérité pour ce film remarquable mais moins facile
à appréhender et à apprécier que la
plupart des œuvres du cinéaste, film hiératique
et incommode.
L’interprétation est encore une fois d’un très
haut niveau, le beau visage triste de la jeune Ineko Arima est inoubliable,
les dialogues sont de très grande qualité et la dernière
séquence de solitude et de renoncement au bonheur est à
nouveau poignante. Tant de retenue pour un sujet aussi grave force
l’admiration. Ozu accepte enfin la vérité qu’il
croit entrevoir à cette époque là de sa vie
: la tradition n'aura plus jamais la place qu'elle tenait jadis,
les contraintes de la vie contemporaine semblent altérer
toute sensibilité et le progrès semble détériorer
toute vie familiale. Où sont passés les rêves
de jeunesse ? L’année suivante, il cède à
la couleur avec Fleur d’équinoxe.
En 1959, Ozu est couronné par l’Académie des
Beaux Arts Japonais, reconnu comme "un membre éminent
du monde du cinéma". A 56 ans, il peut encore prouver
que son humour était encore plus que jamais présent
avec l’espiègle et délicieux Bonjour
: "J’aurais été gêné si
les gens avaient dit que je ne faisais plus que des films sérieux
parce que j’avais eu le Prix de l’Académie des
Beaux Arts", déclarait il.
Le goût pour la monotonie répétitive des cadrages
et de certains motifs finissent par donner un caractère encore
plus obsédant à ses films suivants. Ce rythme de plus
en plus lent, ces sentiments de plus en plus diffus, ce nivellement
de plus en plus grand de la dramaturgie finissent par envoûter
et émouvoir à condition de se laisser porter et emporter
; dans le cas contraire il est très compréhensible
de s’y ennuyer. Mais Ozu étant un cinéaste contemplatif
maniant des thèmes récurrents et universels, mettant
en scène des personnages dans lesquels tout le monde ou presque
pourra se reconnaître un jour, il est difficilement taxable
d’austérité. Son discours n’est pas passéiste
même s’il fait se résigner la plupart de ses
protagonistes face aux réalités désagréables
de la vie. Mais sa nostalgie souriante, son immense sérénité
et cette poésie unique du quotidien aident à surmonter
ce ‘spleen’. Bref, Ozu est un cinéaste à
l’univers d’une formidable cohérence qu’il
ne faut pas avoir peur d’aborder sous peine de passer peut-être
à côté de très fortes émotions.
