Mr. Arkadin est une sorte de variation sur Citizen
Kane : d’un côté un homme puissant
et omnipotent, entouré de mystère et de l’autre
une enquête visant à découvrir les secrets de
son passé. Welles cite d’ailleurs explicitement Citizen
Kane lors de la scène inaugurale des aventures
de Van Stratten qui se déroule sur des docks envahis de grandes
caisses, décor qui fait écho à la fin de Citizen
Kane. Charles Foster Kane et Arkadin sont deux figures
d’hommes tout-puissants qui entendent contrôler leur
vie, leur entourage, mais aussi leur passé. Des hommes que
ne se satisfont pas du pouvoir absolu car, au fond d’eux,
il y a une histoire secrète, un souvenir,
dont
ils ne peuvent se défaire. Les personnages de puissants chez
Welles lorgnent toujours vers le pathétique. Leurs fortunes
colossales ne sont que des mirages et dans les films de Welles,
les mirages s’effritent. Les miroirs qui renvoient une image
sublimée et rêvée se brisent et il ne reste
alors que les hommes, nus, face à eux-mêmes, face à
leur vérité. Ce sont des êtres qui se révèlent
fragiles, des personnages prisonniers de leur passé, de leur
enfance. La soif de pouvoir n’est-elle pas après tout
qu’une pulsion enfantine exacerbée ? On peut voir aussi
dans cet intérêt de Welles pour l’image du puissant
et de la figure du contrôle absolu, une façon pour
le cinéaste de se moquer de ses débuts au cinéma,
de railler cette presse qui se déchaînait ou saluait
ce contrat unique qui lui
donnait
tous les pouvoirs à vingt six ans pour réaliser Citizen
Kane. Welles s’amuse à se cacher partout
dans le film, non seulement en incarnant le personnage d’Arkadin,
omniprésent, mais aussi en doublant en post production les
voix de dix-huit acteurs.
Arkadin est partout. Il peut surgir de n’importe quel porche,
de n’importe quelle ombre, apparitions fantastiques que Welles
met en scène de manière ludique. Arkadin devance toujours
Van Stratten : lorsque l’aventurier l’appelle d’une
cabine, on le découvre au fond du plan en train de lui répondre
au téléphone ; il passe derrière les vitrines
où le détective interroge un témoin ; on l’aperçoit
au fond du plan, parmi une foule de badauds. Sa présence
est encore démultipliée par la prolifération
de ses sbires, détectives qui sont partout dans le cadre,
qui surveillent chaque faits et gestes de Van Stratten et de Raina,
la fille d’Arkadin. Comme il possède le monde (les
ramifications de son empire s’étendent à tous
les pays, à tous les domaines), Arkadin possède le
film dans son entier : il est maître de chacun des plans (il
envahit littéralement le cadre, il dicte sa présence
à la caméra qui ne peut qu’épouser ce
corps immense qui repousse les autres à la limite du champ),
il a le pouvoir de bouleverser la logique du récit en fonction
de ses desseins (le réalisme est bien peu de chose face à
sa volonté de fer). Le film est son royaume : le champ lui
appartient (même relégué à l’arrière-plan
il capte immédiatement le regard), et dans le même
temps le hors champ est son domaine de prédilection (les
secrets, le mystère). Welles invente un monstre de cinéma,
une créature fantastique qui brise le bon sens narratif (comment
être partout à la fois) et qui rompt la délimitation
classique entre le champ et le hors champ.
Seulement posséder le présent ne lui suffit pas ;
il lui faut contrôler aussi le passé, il lui faut réécrire
son histoire, il faut qu’il en soit le maître, l’auteur.
On comprend très vite que Gregory Arkadin n’est pas
à la recherche de son passé, qu’il n’est
en aucun cas amnésique et qu’il utilise Van Stratten
pour retrouver ceux qui pourraient témoigner de son passé
afin de les éliminer. Détruire les traces pour pouvoir
faire de son histoire réécrite la seule vérité
possible. La question du passé qu’il faut cacher, transformer,
détruire, se retrouve tout au long du film et ne concerne
pas le seul personnage d’Arkadin. Ainsi Van Stratten s’énerve
lorsque Arkadin fait la lecture du dossier que ses détectives
ont consacré à l’aventurier. Mais il ne s’énerve
pas à l’énumération de ses petites arnaques
et de ses séjours en prison, il s’énerve lorsque
Arkadin donne son nom de famille d’origine. Van Stratten aussi
veut réécrire son passé. Dans l’appartement
délabré de Munich où vivote Jacob Zouk, on
entraperçoit un portrait d’Hitler la tête en
bas, symbole d’une Allemagne qui souhaite effacer les traces
d’un passé nazi. Des hommes, des nations vivent dans
le déni et s’efforcent de remodeler l’histoire
à leur convenance. Seulement le passé refait toujours
surface (le tableau, le nom de famille) et, malgré sa puissance,
Arkadin va faire lui aussi les frais de cette obsession.

Welles s’inspire vraisemblablement ici d’un célèbre
marchand d’armes, Basil Zaharoff, bien qu’il soutienne
à Peter Bogdanovich dans son livre d’entretien avoir
surtout pensé à Staline pour écrire ce héros
tout entier dédié à l’âme slave.
On note de nombreux points communs entre Arkadin et Zaharoff. Nul
ne connaît le lieu de naissance de Zaharoff (tour à
tour, au fil des déclarations et des documents, il est né
dans le quartier grec de Constantinople ou dans un village des montagnes
d’Anatolie) tandis qu’Arkadin explique qu’il ne
peut pas vieillir car lui-même ne connaît pas sa date
de naissance ; Zaharoff est le propriétaire d’une villa
à Monaco (Arkadin d’un majestueux yacht qui mouille
à Nice) et, comme le héros de Welles, d’un château
en Espagne. Arkadin rappelle aussi de Howard Hughes (qui devient
en 1948 le patron de la RKO où Welles a fait ses débuts
de metteur en scène) sa soif absolue de contrôle, ses
espions, sa passion pour l’aviation. Quelles que soient ses
sources d’inspiration, il n’en demeure pas moins qu’Arkadin
est un personnage hautement wellesien, donc shakespearien (la grande
influence, toujours revendiquée, du cinéaste). Mr.
Arkadin est au départ un épisode d’une
série radio écrite par Orson Welles en 1951. (1)
Enregistrée à Paris et diffusée à la
BBC, on y retrouve des acteurs du film (notamment Suzanne Flon et
Robert Ardenn) dans une série d’enquêtes d’Harry
Lime, héros central et récurrent de l’univers
de Welles, découvert dans Le
Troisième homme de Carol Reed, et qui se cache
derrière nombre de personnages du cinéaste. Il faut
toujours chercher chez Welles ce qui avance masqué et à
ce titre Mr. Arkadin est un film passionnant sur
les masques, les mensonges, la manipulation, les
apparences.
Comme souvent, Welles se grime et son déguisement d’Arkadin
est aussi voyant que celui qu’il arborait pour jouer Kane
vieillissant. Mais Welles n’a pas le souci de la crédibilité,
au contraire il faut qu’il s’affiche derrière
le grimage, que les couches de vérité superposées
soient sensibles aux yeux du spectateur. Ce déguisement bien
visible, cet accent d’Europe centrale que Welles utilise de
manière caricaturale, font sentir au spectateur que la question
du faux est au cœur du film. Très évocatrice,
la première confrontation entre Van Stratten et Arkadin se
déroule lors d’un bal masqué (le film devait
d’ailleurs s’appeler à l’origine Masquerade),
scène hallucinée où les convives portent des
masques tirés de Goya.
Dans un entretien avec André Bazin, le cinéaste décrit
ainsi son personnage : « Arkadin est un homme qui pour
une bonne part s’est fait dans un monde corrompu. Il n’a
pas cherché à se faire meilleur que ce monde, mais,
prisonnier de lui, il en est la meilleure expression possible.
» On retrouve dans l’écriture de ce personnage
le goût de Welles pour les êtres "bigger-than-life".
Welles préfère les monstres aux hommes sans passions
et le cinéaste est bien plus attiré par l’ogre
Arkadin que par le falot Van Stratten, qui d’ordinaire serait
devenu le héros de la fiction. « Ogre »,
le mot est lancé par Raina, la fille d’Arkadin (Paola
Mori). Elle et Van Stratten viennent de se rencontrer et elle lui
parle de son père. Ils sont au pied d’un château
en Espagne, l’une des multiples résidences du magnat.
Un ogre, un château, une princesse prisonnière (son
père la fait suivre constamment par une armée de «
secrétaires »), un chevalier : Mr. Arkadin
est un conte de fée, raconté sur le mode de l’ironie
(Van Stratten en chevalier blanc...) mais fidèle à
la tradition. Le film démarre par une histoire, comme celle
que l’on raconte aux enfants : Jacob Zouk est cet enfant,
couché dans son lit, emmitouflé dans ses couvertures,
et Van Stratten le conteur qui débute son histoire par un
« il était une fois » cinématographique
(le flash-back). Les personnages de Mr. Arkadin sont hauts en couleurs,
ce sont des caricatures, des fonctions. Dossier secret
est un conte, une fable (Arkadin ne cesse d’en raconter) mais
aussi un jeu. L’enquête de Van Stratten est construite
sur une succession de rencontres sur le mode du marabout - bout
de ficelle : l’apprenti détective interroge un personnage
qui le mène à un autre et ainsi de suite. La figure
du jeu est très importante dans le film, figure qui, comme
le conte, ramène à l’enfance : on y trouve un
cirque et son dompteur de puces ; l’entourage d’Arkadin
ne cesse de faire des jeux de société et d’inviter
Van Stratten à se joindre à eux ; il y a des bals
masqués, des rondes... tout est prétexte à
jouer et Arkadin, grand ordonnateur, conçoit la vie ainsi.
La puissance, l’argent, le pouvoir, la mort... tout n’est
que jeu. Jeu de dupes, jeu de rôle.
Pour le réalisateur de Vérités et mensonges,
faire du cinéma c’est aussi jouer. Ainsi Welles présente
lui-même le film (par le biais qu’une voix off) comme
une histoire vraie. A peine vient-il de proposer ce contrat avec
le spectateur, qu’un générique présente
un à un les interprètes, mettant bien en avant le
côté fictionnel du film, insistant sur les acteurs
et leurs rôles. Le générique devient ensuite
une farandole d’images effrayantes, grotesques, menée
par une musique de foire, résumé de quelques minutes
qui dévoile ce que sera le film.
Mr. Arkadin est un voyage envoûtant dans
une Europe fantasmée, baroque et inquiétante. Visuellement
vertigineux, le film utilise des décors aux perspectives
hallucinées. On sait que Welles fait de l’objectif
à courte focale 1.85 son instrument de prédilection
(il en systématisera l’utilisation à partir
de ce film) : celui-ci lui offre cette profondeur de champ très
étendue, constitutive de sa mise en scène. Seulement,
l’usage de cet objectif implique une déformation des
visages et des décors. Welles utilise cette déformation
pour donner à ses films une impression de rêve glissant,
renforçant par là l’aspect irréel et
fantasmé de ses histoires, l’impression de
songes
éveillés. C’est bien sûr le cas du Procès
qu’il tournera en 1962, mais déjà Mr.
Arkadin joue sur les contraintes de l’objectif et
généralise les principes de mise en scène hallucinés
de Macbeth
et de La Dame
de Shanghai. Welles utilise moins que dans d’autres
de ses films la profondeur de champ, jouant plus sur la multiplication
des plans que sur la chorégraphie des personnages en leur
sein. De même, il ne met pas en place ces longs plans séquences
minutieusement orchestrés dont il a le secret. Ceux-ci ne
seraient pas à leur place dans un film dont la figure constitutive
est celle du fragment, du puzzle. Welles travaille sur le montage,
les ellipses, les strates temporelles, faisant de son film un audacieux
labyrinthe, un kaléidoscope qui renvoie constamment l’image
démultipliée d’Arkadin. On retrouve par contre
le goût de Welles pour les contre-plongées accentuées.
Ce qu’il y a d’intéressant chez le cinéaste
dans l’usage de cette figure, c’est qu’elle n’a
pas pour simple fonction de grandir les personnages. Ainsi un même
plan en contre-plongée met en présence Van Stratten
et des sbires d’Arkadin : Welles parvient par ce cadre à
fragiliser l’aventurier et dans le même temps à
rendre les autres personnages puissants et écrasants. Ceci
tient à la
minutie
avec laquelle Welles place ses acteurs dans le cadre et à
la façon dont il joue sur leurs mouvements. Immobiles dans
le cadre, en contre-plongée, les hommes de main d’Arkadin
sont confortés dans leur pouvoir. En mouvement dans le cadre,
Van Stratten donne l’impression d’être en déséquilibre,
prêt à tomber. La sensation de déséquilibre
est constamment instillée dans le film par l’usage
de lignes d’horizon penchées. Les cadres de travers
créent un environnement instable, où les victimes
d’Arkadin semblent avoir du mal à se maintenir droites,
luttant pour ne pas glisser et chuter.
Mr. Arkadin permet de voir à quel point
Welles est un cinéaste profondément moderne. Au milieu
des années 50, il réalise une œuvre qui s’éloigne
considérablement de la forme classique du cinéma américain,
une œuvre des années 60/70 en somme. On peut tout à
fait appartenir à une période du cinéma et
faire des films d’une autre période : tandis que certains
cinéastes d’aujourd’hui (dont des grands, il
n’est pas question ici d’échelle de valeur) signent
des films des années 50, Welles lui a les pieds dans un cinéma
moderne qui verra le jour une quinzaine d’années plus
tard. La plupart des attributs sont là. La déconstruction
du récit qui repose sur le fait que le film, à contrario
de la forme classique, n’a pas pour objet de résoudre
quelque chose, de provoquer un retour à la normale, mais
de décrire le chaos, l’impossibilité du retour
à l’ordre, un désordre initial que rien ne peut
rétablir. Le monde, comme dans les films du nouvel Hollywood,
est indéchiffrable : avant même que la société
américaine ne bascule dans l’ère du doute, de
la paranoïa, de l’incompréhension, Welles réalise
un film qui montre que le monde ne parvient plus à produire
du sens. Autre grande figure moderne, le cœur du film n’est
plus la famille, la communauté mais un individu et Dossier
secret se déroule dans son espace mental, en épouse
les contours et les troubles. Les questions que soulève le
film ne sont pas politiques, éthiques, morales, ce sont des
questions existentielles.
Un tel film aurait pu difficilement se monter dans le cadre des
studios hollywoodiens. Produit par un français, Louis Dolivet,
Mr. Arkadin (que le producteur et le distributeur
renommeront pour la sortie Dossier secret / Confidential
Report) reste cependant pour Orson Welles un film difficile
à produire et réaliser. Le film est lancé en
1953 mais ne sort en salle qu’en 1957. Le tournage dure sept
mois (dont quatre de « retakes ») et se déroule
dans plusieurs pays d’Europe (Espagne, Allemagne, France).
Un tournage très long qui ne donne pas pour autant au cinéaste
le temps de travailler : celui-ci est constamment interrompu, les
équipes sont en déplacement d’un
pays
à l’autre, et les techniciens changent au gré
des pays co-producteurs. Welles attend désespérément
que Marlène Dietrich et Ingrid Bergman ne se libèrent,
il temporise, tourne avec des doublures. Plus généralement,
Welles ne cesse d’improviser, modifie les plans de tournage.
Il utilise ce qu’il a sous la main (les décors d’un
autre film par exemple), tourne dans trois lieux différents
une même scène... un cauchemar pour des techniciens
habitués au travail calibré des studios. Welles doit
boucler ses séquences très rapidement, parfois en
quelques heures et Mr. Arkadin prouve ici qu’il
est un cinéaste d’une incroyable efficacité.
Le chaos du tournage ne se ressent pas dans le film, la photo est
magnifique, chaque cadre est savamment travaillé, l’usage
des décors est prodigieux. Si le film semble cependant parfois
bricolé, c’est à cause d’un montage heurté,
pas toujours cohérent. La post-production dure huit mois,
mais le film échappe au bout du compte à Welles. Dans
la version d’origine, le cinéaste joue sur l’imbrication
complexe des séquences, sur une construction faisant d’incessants
retours entre le passé et le présent. Le distributeur
transforme ce montage et reconstruit un récit linéaire,
au déroulement chronologique à partir d’un premier
et unique retour en arrière inaugural jusqu’au final
où l’on retourne au présent du film. (2)
Si le film paraît parfois bricolé, un peu fauché,
bancal, le génie d'Orson Welles éclate tout au long
de ce récit rocambolesque. Mr. Arkadin est
un film passionnant où l’on retrouve l’attirance
de Welles pour le baroque, le grotesque et le comique, ainsi que
sa passion sincère pour les genres populaires que sont les
récits d’espionnage et les histoires policières.
Un chef-d’œuvre trop méconnu, aussi brillant et
palpitant que thématiquement passionnant.
(1) Mr. Arkadin sera aussi un roman,
signé Orson Welles et édité après le
film. Le cinéaste précise dans son entretien avec
Peter Bogdanovich n’en avoir pas écrit une ligne. L’édition
Criterion propose cette novellisation en présentant bien
le français Maurice Bessy comme auteur de ce roman.
(2) L’édition Criterion propose la version originale
du film, plus longue également de dix minutes. On y retrouve
la structure temporelle fait d’allées et retours, et
l’on découvre un Arkadin moins calculateur et cruel,
plus tragique, romantique, autodestructeur et suicidaire.