

Quand un sociologue de renom, directeur émérite
au C.N.R.S. et réputé par la rigueur de ses
analyses, décide de s’attaquer au monde ‘merveilleux’
des stars hollywoodiennes, on est en droit de considérer
le produit de cette étude avec un brin de circonspection.
Pourtant il suffit d’examiner attentivement la couverture
de l’ouvrage pour pousser un soupir de soulagement
à la lecture du nom de l’auteur. Edgar Morin
avance en terrain connu. Cinéphile passionné
et passionnant, il signe dès 1956 Le cinéma
ou l’homme imaginaire, essai ‘brillantissime’
qui inaugure une anthropologie du septième art, avant
de collaborer avec l’un des plus grands documentaristes
français : Jean Rouch. En 1960 les deux hommes signent
en effet Chronique d’un été,
film considéré comme l’acte fondateur
du cinéma vérité.
Publié à la fin des années cinquante,
traduit dans un grand nombre de pays, réédité
et complété à plusieurs reprises, Les
Stars reste à ce jour l’une des études
les plus pertinentes qui soit sur le star system. L’équivalent
savant et cinématographique du Paradoxe sur le
comédien de Diderot.
Pour Morin la star apparaît
dans le Hollywood des années dix, dans un contexte
de concurrence entre les diverses firmes cinématographiques.
En amont, les studios façonnent la star, tandis qu’en
aval, une grande partie du public la ‘divinise’.
"Quand on parle du
mythe de la star, il s’agit donc en premier lieu du
processus de divinisation que subit l’acteur de cinéma
et qui fait de lui l’idole des foules. "
A partir des années
trente, l’amélioration des conditions de vie
stimule les désirs ludiques. Enjeu d’un véritable
culte, la star devient soit inaccessible (on se projette
en elle), soit modèle de vie (on s’identifie
à elle). Comme en Grèce antique, au moment
où la plèbe revendique le droit d’imiter
les dieux, le statut de la star devient objet de désir.
Selon Morin cet irrépressible désir pousse
le quidam à tenter sa chance. Il devient alors une
véritable matière première destinée
à une chaîne manufacturière d’un
nouveau genre, qui sélectionne les morceaux de choix
et élimine les pièces défectueuses.
"C’est après
1960 que la machine du star-system, qui transformait le
plomb en or et le fiel en miel, commence à s’enrayer".
Le retour de Morin sur la tortueuse décennie des
années soixante nous donne l’occasion de revivre
les destins tragiques de Marilyn Monroe, de James Dean et
d’assister à l’effondrement d’une
certaine idée du star system.
Tout au long de cet ouvrage
passionnant, Morin privilégie l’étude
spéculative. Il relève des traces (lit des
courriers de fans, et des entretiens avec des stars, visionne
des centaines de films…) et fournit un nombre satisfaisant
d’exemples, qui couvrent cinquante ans de cinéma
hollywoodien.
Cette volonté d’observer à la loupe
un tel phénomène et les répercussions
qu’il engendre dans la dynamique sociale (identification,
fanatisme etc.) sans céder à la tentation
du procès d’intention ou à l’apologie
béate, rend son projet incontournable dans le champ
des recherches, hétérogènes, sur le
cinéma et son industrie. Si le livre se focalise
sur le phénomène occidental de la ‘starisation’
(une étude du star-system, indien ou japonais, aurait
permis de dégager des occurrences mais aussi, sans
doute, des variantes notables), Morin a très bien
pressenti cette nouvelle réalité qu’est
la notre : la banalisation de la star.
(Re)Lire Les stars
à l’heure ou nos idoles ne sont plus nécessairement
constituées de chair et de sang (Lara Croft superstar
!), ou bien à l’ère de la télé-réalité,
ou quelque soit son nom, permet de mieux apprécier
l’évolution de notre civilisation de l’entertainment.
Une
chronique de Cosmo
Vitelli