On
le constate à la lecture de ces résumés, ces
deux films d’Alfred Hitchcock reposent sur la figure, chère
au cinéaste, de l’innocent accusé, figure que
l’on retrouve tout au long de sa carrière, dès
The Lodger (1926) jusqu’à Frenzy
(1972), en passant par des œuvres aussi fameuses que The
39 sSteps, Young and Innocent ou North
by Northwest… Toutefois, l’une des spécificités
de ces films - parmi d’autres - est d’associer à
cette allégorie de la justice chancelante des hommes une
dimension religieuse beaucoup plus difficile à trouver, du
moins dans cette mesure, dans la filmographie d’Alfred Hitchcock.
Issu d’une famille catholique assez fervente, Hitchcock passa
son enfance au collège jésuite de Saint-Ignace et
demeura pratiquant toute sa vie. Il peut être intéressant
de chercher dans sa filmographie des vestiges de cette éducation
pour constater que si les figures-clé de la religion catholique
en sont quasiment absentes (ou apparaissent dans la diégèse
de manière secondaire - on pense à la Bible qui sauve
le personnage de la mort dans The 39 Steps ou évidemment
à la figure finale de la Sœur dans Vertigo),
une bonne partie de son approche des évènements est
sous-tendue par des notions aussi éminemment chrétiennes
que la Culpabilité ou la Providence. Malgré tout,
Hitchcock, et cela est vrai d’ailleurs sur d’autres
sujets, semble n’avoir jamais voulu contaminer ses films par
ses opinions personnelles, préférant y insuffler un
regard distancié.
Atypiques, ces deux films le sont donc d’autant plus qu’ils
abordent le sujet religieux de manière directe, voire de
manière radicalement frontale dans I Confess,
qui repose sur un postulat (le secret de la confession) dont l’essence
était mieux perceptible auprès d’un public catholique.
D’ailleurs, Hitchcock reconnaîtra que cela posa un problème
à une partie de son public, probablement
dérouté, comme il l’avoue dans ses entretiens
avec François Truffaut : "Nous savons, nous les
catholiques, qu’un prêtre ne peut pas révéler
un secret de la confession, mais les protestants, les athées,
les agnostiques, pensent : « C’est ridicule de se taire
; aucun homme ne sacrifierait sa vie pour une chose pareille. »".
Mais pour peu que l’on accepte la droiture morale du
personnage de Logan - en cela, l’interprétation troublante
de Montgomery Clift aide bien - I Confess impose
son pitch imparable (1) pour dérouler
une tension insidieuse, au rythme lent mais déterminé
de la marche du prêtre, le long de ce que d’aucuns appelleront
son "chemin de croix"...
Incontestablement, elle aussi, la figure de Manny Balestrero a quelque
chose du martyr. Accablé par les coïncidences alors
que son innocence est frappante, il est de plus contraint à
assumer d’autres responsabilités encore plus lourdes
que son éventuelle culpabilité (la survie financière
de son ménage mais surtout la déliquescence psychologique
de son épouse). Inspiré d’un fait divers réel
survenu trois ans avant le tournage du film et révélé
par un article de Life (nous reviendrons sur l’aspect "réaliste"
du film), Le Faux coupable n’est pour autant
à première vue pas un film religieux. Il le devient
à partir du moment où on constate que dans son souci
de respecter la véracité de l’histoire, Hitchcock
ne se permet que deux libertés dans l’adaptation, qui
modifient sensiblement la perception que l’on peut avoir du
film. La première réside dans le personnage même
de Christopher Manuel Balestrero, qui sous les traits inquiets d’Henry
Fonda, apparaît comme un modèle de pureté, d’innocence,
comme un "saint" homme, ce que d’évidence
le vrai Balestrero n’était pas, Hitchcock reconnaissant
lui-même dans ses confidences à Peter Bogdanovitch,
à ce sujet, qu’il y avait "dans l’histoire
quelque chose qui n’apparaît pas à l’écran"
(2). La deuxième liberté artistique majeure
que prend Hitchcock par rapport au fait réel est encore plus
saisissante, puisqu’elle correspond à la découverte
du "vrai coupable" : écrasé par le poids
de la culpabilité, par ce sort qui s’acharne sur lui,
Balestrero, seul dans sa chambre, attrape son chapelet
(3), se tourne vers une représentation du Christ et
commence une prière pour son salut. Sur cette face innocente
vient alors se superposer la silhouette puis, se rapprochant, le
visage d’un homme lui ressemblant étrangement, la sécheresse
des traits et la folie du regard en plus. La prière est exaucée,
le miracle accompli, le coupable est enfin découvert, les
deux visages superposés étant deux représentations
mêlées du Bien et du Mal, dans la lutte éternelle
qu’ils se vouent dans la tradition chrétienne. Comme
si, lorsque l’institution judiciaire était dans une
impasse, seule la Justice Divine pouvait sauver l’innocent.
Cette confrontation Justice des Hommes / Justice de Dieu atteint
dans I Confess un échelon supplémentaire
puisque lorsque, faute de preuve, Logan est acquitté par
le tribunal, il doit à sa sortie affronter le jugement, autrement
plus impitoyable, de la foule furieuse, prête à le
lyncher (situation qu’on trouvait déjà à
la fin de The Lodger). Assailli, débordé,
et pour la première fois contraint lui-même à
la violence (son coude casse la vitre d’une voiture), Logan,
à l’instar de Balestrero au moment de sa prière,
ne peut qu’appeler une intervention divine. Hitchcock insère
alors un bref plan d’une partie de la foule, et plus précisément
d’Alma Keller (4), l’épouse
du véritable assassin, coincée entre son époux
(qui a décidé de condamner Logan pour se sauver lui-même)
et une grosse femme hideuse croquant dans une pomme… Sans
dévoiler la suite, tout juste peut-on constater que le salut
de Logan viendra de cette femme, incarnation furtive - par contraste
- de la beauté, de la pureté, de l’innocence,
puis très vite allégorie de la Rédemption.
Toutefois, ce ne serait pas rendre justice - c’est le cas
de le dire - à ces œuvres que de les réduire
à cette dimension théologique
(5), car il s’agit aussi de films de suspense, dans
lesquels la mise en scène d’Alfred Hitchcock s’avère
tout à fait inspirée, dans des registres d’ailleurs
assez inhabituels. Par exemple, ces films s’avèrent
extrêmement sérieux, quasiment dénués
d’humour (ce qui ne veut pas dire d’ironie), et quand
un personnage apparaît à l’écran dans
une situation cocasse, c’est souvent pour révéler
la gravité d’un propos plus global : ainsi, dans
I Confess, lorsque l’on découvre le personnage
du procureur, celui-ci s’amuse de façon anodine à
équilibrer des couverts sur un verre. Plus tard, on découvre
ce même personnage lors d’une réception, un peu
éméché, couché par terre en train d’essayer
de faire tenir un verre en équilibre sur son front. Serait-ce
extrapoler que de voir en ces situations badines ou saugrenues une
nouvelle constatation de cet équilibre aléatoire que
représente la justice des hommes, ici réduite à
un jeu mondain incertain… D’autre part, dans chacun
des deux films, Hitchcock nous montre d’amusants couples de
fillettes, de mignonnes écolières dans I confess
ou des chipies hilares dans The Wrong Man, qui
s’avèrent finalement aggraver la situation de nos innocents
accusés, en confirmant que le meurtrier portait une soutane
dans le premier cas, et en annonçant en souriant à
Ballestrero qu’un témoin pouvant le disculper vient
de mourir dans le second. Enfin, Hitchcock évacue très
vite dans ces deux films sa rituelle apparition, devenue un jeu
pour ses spectateurs, en se montrant à l’écran
dès le premier plan des deux films, dans un cas comme un
simple passant lointain (I confess), dans l’autre
pour apostropher le spectateur d’un ton grave sur la véracité
des faits qui vont lui être narrés (The Wrong
Man). Cette gravité commune aux deux œuvres,
annoncée d’emblée, limite par la suite les possibilités
de rebondissements ahurissants ou les poursuites échevelées,
et impose une forme de linéarité dans l’intrigue,
provoquant une tension bien plus liée aux états psychologique
des personnages qu’aux situations auxquelles ils sont confrontés.
Ne serait-ce l’importance des enjeux, on pourrait presque
alors parler de films "atmosphériques", impression
également due à la photographie des films (assurée
dans les deux cas par Robert Burks), à leur environnement
sonore (6) ainsi qu’à
la gestion de l’espace, du cadre de l’action.
Concernant ce dernier point, l’importance des lieux de tournage
est à noter, puisque par souci de coller à l’aspect
documentaire qu’il voulait conférer à son film,
Hitchcock alla jusqu’à tourner sur les sites même
de l’erreur judiciaire qui inspira The Wrong Man,
du Stork Club dont il fit ouvrir les portes jusqu’à
certaines rues qui furent réellement cadre de cette histoire.
De même, la ville de Québec apparaît omniprésente
dans I Confess, de ses imposants monuments à
ses rues sombres, jusqu’à cette amusant jeu de panneaux
"Direction" qui ouvre le film pour accompagner le spectateur
sur le lieu du meurtre. Pour désorienter un peu plus son
public anglophone, Hitchcock a d’ailleurs tenu dans I
Confess à jouer sur le contraste des accents, celui,
français, des québécois s’opposant à
l’accent germanique des Keller et au phrasé du père
Logan, le personnage de Ruth devant être au départ,
en sus, interprété par une suédoise (Anita
Björk, renvoyée dans son pays natal par la Warner suite
à une affaire de mœurs malvenue après le scandale
Bergman). Hitchcock discute d’ailleurs de cet aspect avec
François Truffaut en précisant qu’ "il
y a un malaise qui se crée chaque fois qu’une histoire
nous entraîne dans une communauté mixte".
Et, indéniablement, malaise il y a dans ces deux films. Dans
I Confess, pour ce sentiment d’impuissance
révoltant, pour le jeu de Montgomery Clift qui murmure plus
qu’il ne parle et dont un regard échangé avec
Alma Keller vaut plus que les discussions de ses collègues
ecclésiastiques ; pour cet amour impossible dont on ne saura
jamais vraiment l’histoire (7)
; pour la férocité de cette astuce de scénario
qui consiste à transformer un alibi en mobile ; et pour la
mise en scène d’Alfred Hitchcock, qui, avec force contraste,
évoque la dualité et l’ambiguïté
de cette situation, jusqu’à nous présenter deux
points de vue différents de ce même instant, le lendemain
du meurtre, où tout bascule pour Logan
De même, dans The Wrong Man, le malaise surgit,
constamment, de cette mise en scène à la fois symbolique
(le premier plan en extérieur de Balestrero le montre négligemment
encadré par deux policiers passant par là), hachée
par un montage vif et résolument proche du personnage, à
la limite du documentaire (8), en usant
à de nombreuses reprises du point de vue subjectif (le tout
dans une même scène, voire le trajet avec les policiers
suite à son interpellation ou le transfert du tribunal jusqu’à
la prison) ou encore en recourant à cette "vertigineuse"
figure de la spirale chère au cinéaste lors de la
première nuit en prison de Balestrero. Deux scènes
entre Fonda et Vera Miles s’avèrent
même extrêmement dérangeantes en ajoutant la
violence ou le désespoir au supplice de Balestrero. Tout
juste peut-on reprocher au film, qui tend parfois vers la démonstration,
le défaut d’ambiguïté de son personnage
principal ; suite à l’arrestation de Daniell, le "vrai"
coupable, Patrick Brion émet dans son ouvrage consacré
à Hitchcock l’éventualité d’une
nouvelle erreur judiciaire, en se basant sur les similitudes des
arrestations des deux suspects et de leurs identifications "formelles"
par les employées de la compagnie d’assurance (elles
se sont trompées une fois, pourquoi pas deux ?). Mais outre
le fait que la réplique de Daniell faisant allusion à
son épouse et à ses enfants est à peine inaudible
- et d’ailleurs partiellement traduite dans les sous-titres
- la mise en place dramaturgique de son apparition (évoquée
plus tôt) et la conclusion rapide qui suit ne laissent guère
planer le doute. Finalement, si la performance d’Henry Fonda
est en tout point remarquable dans le registre de l’innocent,
on se prend à imaginer l’impact qu’aurait pu
avoir le film si Balestrero avait été l’un de
ces troubles héros hitchcockiens, séduisants et sombres,
qui prendront selon les films les visages de Cary Grant, de James
Stewart ou même… de Montgomery Clift.
Réflexions sur la culpabilité des hommes et sur leur
rapport à Dieu, films tendus sur l’injustice et le
sentiment d’impuissance qui en découle, portraits jamais
simplistes de systèmes sociaux implacables mais faillibles
(le portrait subtil du policier Larrue de I Confess,
interprété par Karl Malden, incarnation de la raison
s’opposant à la foi), constats amers et cruels sur
la vanité des rapports humains, œuvres virtuoses d’un
cinéaste au sommet de son art (9),
ces deux films apparaissent toutefois régulièrement
au sein des encyclopédies du cinéma comme des œuvres
de second rang dans la carrière d’Alfred Hitchcock,
rarement mentionnées parmi ses plus grandes réussites
(quoique, parmi les initiateurs de la Nouvelle Vague Française,
I Confess avait ses partisans). Et par leur gravité
ou leur rythme, elles pourront apparaître décevantes
à tous ceux pour qui Hitchcock n’est "que"
le "maître du suspense". Mais pour qui
le considère - à juste titre - comme cet immense scrutateur
de l’âme humaine, ce génial inventeur de formes
nouvelles pour qui la mise en scène ne souligne jamais avec
redondance le propos mais l’anticipe constamment, il s’agit
d’œuvres incontournables, profondes et bouleversantes.
1. Il est à noter
d’ailleurs que le film est adapté d’une pièce
de 1902 signée Paul Anthelme, Nos deux consciences,
qualifiée par François Truffaut de "mauvaise"
et par Claude Chabrol et Eric Rohmer dans leur ouvrage consacré
à Hitchcock de "médiocre".
2. Dans Who the
Devil Made It, de Peter Bogdanovitch et Albert Knopf
3. D’ailleurs le seul objet personnel que
les gardiens l’autorisent à garder lors de son incarcération,
comme s’il n’avait plus alors que la foi comme salut
4. Peut-être est-il nécessaire de
rappeler qu’Alma était également le prénom
de l’épouse dévouée d’Alfred
Hitchcock, régulièrement présentée
par les collaborateurs de celui-ci comme un "ange" ou
comme une "sainte".
5. Dimension pour laquelle, sur I Confess,
Hitchcock s’était adjoint les conseils d’un
théologien, le père Paul La Couline
6. Dans la remarquable
partition de The Wrong Man, et ses irritantes
trompettes en sourdine, on notera l’émergence décalée
de notes de contrebasse, en rappelant que le personnage Manny
Balestrero est lui-même contrebassiste
7. On aurait pu savoir si la passion avait été
physiquement consommée, puisque dans la version initiale
du scénario, il y avait un enfant caché, ce que
la censure religieuse ne toléra pas. Le romantisme inhabituel
dont fait preuve Hitchcock dans l’évocation de cette
relation passée est d’ailleurs très touchant.
8. "A la prison, nous avons observé
comment les prévenus touchent leur literie, leurs vêtements
et ensuite nous avons choisi une cellule vide pour Henry Fonda.
Nous lui avons fait faire ce que les autres prisonniers venaient
de faire sous nos yeux. La même chose pour les scènes
se déroulant à l’asile psychiatrique où
les docteurs jouaient leurs propres rôles", Hitchcock,
cité par Patrick Brion.
9. La formule peut avoir l’air convenue,
mais le film précédant I confess
est Strangers on a Train (1951), Rear
Window (1954) sera tourné entre ces deux œuvres,
et Vertigo (1958), North by Northwest
(1959) ou Pyscho (1960) suivront immédiatement
The Wrong Man…
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