Dans un hôtel situé sur le bord du canal Saint-Martin à Paris, on célèbre une communion. Les propriétaires et clients de l’établissement fêtent l’événement autour d’un repas chaleureux lorsqu’un couple de jeunes amoureux (Pierre et Renée) arrive pour prendre une chambre. Au cours de la nuit, un coup de feu retentit ! Pierre (Jean-Pierre Aumont) et sa jeune compagne (Annabella) ont tenté de se suicider. Renée est blessée tandis que le jeune homme, incrédule, décide de prendre la fuite… Après avoir été soignée, Renée est hébergée par les hôteliers qui lui proposent un emploi de serveuse. Dès lors, son destin se mêlera à celui des clients de l’hôtel et notamment à ce couple étrange et haut en couleurs formé par Monsieur Edmond (Louis Jouvet) et Raymonde (Arletty)…

Hôtel du Nord

Réalisation : Marcel Carné
Scénario : Henri Jeanson, Jean Aurenche d’après le roman d’Eugène Dabit
Directeur de la photographie : Armand Thirard, Louis Née
Musique : Maurice Jaubert
Distribution : Arletty, Louis Jouvet, Annabella, Jean-Pierre Aumont, Bernard Blier, Andrex, Paulette Dubost, Jeanne Marken, François Perrier…

France - 1938
Studio : SEDIF
Durée : 93 minutes

Lorsqu’ Arletty déclame "Atmosphère, atmosphère est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ???" elle ne mesure évidemment pas l’impact qu’aura cette réplique sur la mémoire cinéphile française. Au fil du temps, la célèbre tirade se métamorphose en témoignage d’un cinéma hexagonal qui avec Renoir, Becker et Carné, a su mêler la réalité sociale, le pittoresque d’une époque et une certaine forme de poésie. Pendant quelques décennies, et avant que la nouvelle vague ne vienne tout bouleverser, ces quelques réalisateurs - et bien d’autres dans leur sillon - nous ont offert un grand nombre de films inoubliables que la critique a porté au Panthéon du septième art. Mais derrière cette reconnaissance justifiée, le label "chef d’œuvre du cinéma français", synonyme d’intouchabilité, rebute souvent les jeunes cinéphiles qui ne voient dans Hôtel du nord ou autre Quai des brumes que des œuvres trop reconnues et quelque peu désuètes. Aujourd’hui la mode cinéphile préfère Hawks ou Tourneur à Marcel Carné ! Il est donc temps pour les amoureux du cinéaste de souffler sur la poussière qui enveloppe cet Hôtel du nord et d’inciter les nouveaux cinéphiles à le (re)découvrir …

Pour cela, commençons par rappeler la genèse de l’œuvre, encore une fois passionnante, avant de s’atteler à une analyse succincte, honnête et enthousiaste !!

La naissance de l’hôtel

En 1938, Lucachevitch président de la société de production SEDIF, contacte Marcel Carné pour lui faire part de son intention de tourner un film avec la star du studio, Annabella. La jeune actrice à la beauté virginale a connu de nombreux succès sur grand écran. Mais pendant les années qui précèdent la guerre, elle incarne surtout l’idéal féminin. A l’instar d’une Laetitia Casta aujourd’hui, on admire plus son visage angélique que son talent de comédienne ! Les Français l’adorent et les Américains aussi : depuis deux ans elle habite Hollywood où un contrat la lie à la puissante Fox. Malgré cela, elle reste comédienne pour la SEDIF qui lui propose de venir à Paris et d’y tourner son unique film français de l’année. Lucachevitch, admiratif de la courte mais fructueuse carrière de Marcel Carné, propose au cinéaste un tournage avec la vedette pendant la période estivale. L’idée de travailler avec cette actrice populaire et de bénéficier de la puissance financière de la SEDIF n’est pas pour déplaire à Carné qui accepte le projet et se met en quête d’un sujet susceptible de séduire la jeune fille ainsi que les producteurs. Rapidement, il pense au roman d’Eugène Dabit (lauréat du prix populiste en 1929) intitulé Hôtel du Nord. Par chance, Annabella connaît l’ouvrage et s’enthousiasme pour le projet. Lucachevitch donne alors son accord à Carné en lui demandant une seule chose : "Monsieur Carné, faites-moi un quai des brumes, mais un quai des brumes moral !!".

La production commence au printemps 1938 et Carné souhaite de nouveau travailler avec son ami Jacques Prévert qui a signé les scénarios de Jenny, Drôle de drame et Le quai des brumes… Malheureusement, le poète en voyage aux USA ne rentrera pas avant plusieurs mois. Privé de son associé, Carné se tourne alors vers Jean Aurenche et Henri Jeanson auxquels il propose l’adaptation du roman. L’ouvrage de Dabit qui décrit la population d’un petit hôtel parisien n’est pas pour déplaire aux deux hommes : les destins s’y mêlent avec fureur et chaque personnage participe à une vision réaliste et charmante du Paris des années trente. Carné aime cette galerie de caractères mais il souhaite y greffer une histoire d’amour afin de dramatiser le scénario. Il demande à Aurenche et Jeanson d’imaginer le destin d’une fille (Annabella) amoureuse d’un beau marin aux tendances suicidaires (Jean-Pierre Aumont). Les scénaristes rédigent leur script tandis que les comédiens commencent à répéter leur rôle. Mais rapidement, Jeanson prend en grippe le couple de jeunes tourtereaux qu’il trouve fade et sans le moindre intérêt. Il imagine alors un autre couple, composé d’un ancien voyou (Monsieur Edmond) et d’une prostituée (Raymonde), qu’interprèteront Louis Jouvet et Arletty. Jeanson ne s’arrête pas là et décide de réduire au maximum le rôle de Jean-Pierre Aumont en rédigeant des dialogues plats et sans le moindre intérêt. Rapidement, Arletty et Jouvet deviennent les héros du drame. Carné, qui adore ces deux comédiens, est ravi de la tournure du scénario, Annabella ne se plaint pas et Lucachevitch, peu enclin à entrer en conflit avec l’équipe, finit par s’incliner devant la situation. En Août 1938, les impressionnants décors d’Alexandre Trauner sont terminés et le tournage peut commencer. Pendant plusieurs mois, Carné mènera sa troupe jusqu’à l’avant-première du film organisée le 10 décembre 1938 au cinéma Marivaux. Après avoir eu tant de mal à accepter la grisaille du Quai des brumes, les critiques tombent en extase devant cet Hôtel du Nord ensoleillé. La mise en scène de Carné est applaudie mais c’est surtout Arletty qui retient l’attention des journaux. Dans le journal Candide, Jean Fayard écrit "Arletty parvient à mettre de l’humour, presque de la poésie, dans les plus basses querelles". Steve Passeur ajoute dans Le Journal : "C’est un mélodrame ironique, angoissant, bien agencé, remarquablement cinématographié et joué d’une façon miraculeuse par Monsieur Louis Jouvet et par Mademoiselle Arletty". Enfin Marcel Achard (l’Intransigeant) enfonce le clou en déclarant : "En mettant en scène Arletty, Carné a prouvé qu’il avait aussi un très grand sens du comique … Arletty est géniale, tout simplement. Géniale. Et c’est peu dire".

Il est vrai qu’après avoir joué dans cet Hôtel du Nord, Arletty connaît une popularité immense et accède au statut de star. Elle le doit évidemment à son talent, mais surtout à un rôle parfaitement écrit par Jeanson et dirigé d’une main de maître par Marcel Carné.

Hôtel du Nord un film d’ambiance

Arletty incarne une fille des rues parisiennes, un "Gavroche" féminisé et résolument moderne. L’adjectif peut surprendre car aujourd’hui les plus jeunes d’entre nous ont cette sensation de film préhistorique lorsqu’ils entendent Arletty expliquer à Edmond que si elle est une atmosphère, lui est un drôle de bled !! Mais si son bagout et son argot peuvent prêter à sourire, ils reflétaient à l’époque, le langage de la rue. Celui qui s’approprie les mots pour les transformer en poésie. "Atmosphère, atmosphère est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ???" est à nos grands-parents ce que les répliques de Jamel ou les rimes de Saïan Supa Crew sont à notre culture. L’argot d’avant guerre ou le verlan d’aujourd’hui ont les mêmes racines, celles des pavés et de la grisaille des grandes métropoles. Alors Arletty ringarde ? Mais derrière ces répliques pleines de charme, se cache un personnage profond et passionnant. Raymonde est une femme de caractère : prostituée au cœur tendre, elle n’en est pas pour autant soumise. Certes elle aime son Edmond, mais elle n’hésite à lui répondre et lui dire ce qu’elle pense. Lorsqu’il fuit avec la jeune Renée, Raymonde ne s’attriste guère. Indépendante, elle trouve un autre homme (l’éclusier, génial Bernard Blier) qu’elle dominera comme une reine. Cette force qu’elle dégage va à l’encontre de la femme au foyer soumise telle que l’imagerie d’avant guerre l’a définie. En interprétant Raymonde, Arletty impose une héroïne moderne qui préfigure les mouvements féministes d’après-guerre.

De son côté Jouvet n’a pas grand chose à envier à Arletty en ce qui concerne le pittoresque : son costume gris, son chapeau bas, sa démarche tranquille et ses répliques bien pesées en font un personnage étrange et attachant. Le comédien, qui avait interprété le rôle de Monseigneur Soper dans Drôle de drame, fait encore une fois preuve de talent en imposant son charisme sur la pellicule de Carné. Au fil de l’histoire, Edmond devient le caractère central de l’histoire et Jouvet le transforme en héros de l’Hôtel du Nord.

Aux côtés de ce duo, une pléiade de personnages crée l’ambiance si particulière du film : le patron paternaliste de l’hôtel, sa femme tendre et protectrice, le jeune étudiant homosexuel, le policier raciste et méfiant ou encore l’éclusier trompé puis dominé par Raymonde mais toujours souriant constituent une troupe bigarrée et attachante qui donne vie à l’impressionnant décor entièrement reconstitué par Alexandre Trauner dans les studios de Billancourt. Cette ambiance de quartier, où les dialogues fusent et les couples s’enlacent semble avoir influencer le cinéma de Cédric Klaplish (Chacun cherche son chat notamment) où la multiplicité des personnages projetés dans un décor unique contribue à faire vivre la pellicule … Le jeune et talentueux cinéaste français n’a rien inventé, il ne fait que reprendre la sauce d’Hôtel du Nord avec légèreté pour l’adapter au Paris d’aujourd’hui!

Cependant, si l’ambiance fonctionne à merveille, il manque à Hôtel du Nord l’intensité dramatique et la poésie des plus grandes œuvres de Carné. Contrairement au Quai des Brumes, Drôle de drame ou Les enfants du paradis, le décor de l’hôtel finit par l’emporter sur le récit. Carné a beau s’efforcer pour donner de la puissance à son dernier acte (le plan en contre-plongée sur Jouvet de retour de Marseille est à ce titre impressionnant) c’est au final l’hôtel et ses cris, ses rires et ses pleurs que le public retiendra. Il est clair que Jeanson, en qui Carné avait toute confiance, s’est emparé du scénario pour en faire un écrin à dialogues. Dès lors, il n’est pas faux de constater qu’il manque ici la patte d’un grand dramaturge… Ne cherchons pas bien loin, il manque Prévert tout simplement ! Le poète qui, aux côtés de Carné, donna naissance au Quai des brumes ou Les enfants du Paradis nourrit ces films d’une puissance dramatique et poétique qui manquent à Hôtel du Nord. Reste néanmoins une oeuvre étonnante de vie, un spectacle à cœur ouvert sur le Paris des années trente. Alors désuet ce troisième long métrage de Carné ? A l’instar de La grande illusion ou de La règle du jeu de son collègue Jean Renoir, Hôtel du Nord demeure un fantastique témoignage de l’époque. Témoignage traité à la fois avec sobriété et modernité que les jeunes amoureux du cinéma peuvent encore et toujours déguster avec passion.

Le DVD proposé par MK2 est réussi. Il propose le film dans une qualité jamais observée auparavant et propose en suppléments quelques bonus, certes peu conséquent, mais rares et pleins de charme. Un livret de 8 pages agrémenté de photos et de commentaires sur le film accompagne le DVD. A noter qu’une édition du titre existe (toujours chez MK2) accompagnée du livre d’Eugène Dabit.

Image : Comme à son habitude MK2 propose un transfert de grande qualité pour ce titre. Malgré ses 65 années, l’Hôtel du nord nous est montré dans toute sa beauté. La définition est remarquablement précise, les contrastes bien appuyés et le master d’origine a été nettoyé avec minutie. Il ne reste quasiment aucune griffure ou point blanc. Enfin la compression ne génère ni instabilité des arrières plans, ni fourmillements. Bref, un excellent travail de restauration !

Son : La bande son est proposée en mono d’origine. Aucun souffle n’est à signaler, par contre les dialogues sont légèrement étouffés et empêchent de parfaitement comprendre toutes les répliques des personnages. Rien de catastrophique cependant.
Zone 2
Editeur : MK2
Format 1.33
Langues : Français mono
Hôtel du Nord est l'un des grands classiques du cinéma français. Mais derrière cette reconnaissance justifiée, comme l'écrit Georges Kaplan, "le label "chef d’œuvre du cinéma français", synonyme d’intouchabilité, rebute souvent les jeunes cinéphiles qui ne voient dans Hôtel du nord ou autre Quai des brumes que des œuvres trop reconnues et quelque peu désuètes. Aujourd’hui la mode cinéphile préfère Hawks ou Tourneur à Marcel Carné ! Il est donc temps pour les amoureux du cinéaste de souffler sur la poussière qui enveloppe cet Hôtel du nord et d’inciter les nouveaux cinéphiles à le (re)découvrir …"

Quatre ans après une très belle première édition, MK2 a décidé de ressortir « Hôtel du Nord » en y ajoutant un second dvd composé de trois documentaires tournés en 1994, deux ans avant la mort de Carné. Bien sûr pour tout ce qui concerne le premier dvd et ses bonus nous vous renvoyons à la chronique précitée car rien n'a changé par rapport à l'excellence de cette première version. Mais avant d'aborder le contenu du deuxième DVD, revenons un instant sur la présentation tout à fait irréprochable du film par Serge Toubiana que l'on trouve en bonus sur le premier dvd. Serge Toubiana, outre qu'il a été le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1974 à 2000 (revue qui a toujours soutenu Carné comme chacun sait !), est aujourd'hui depuis 2003 le directeur général de la Cinémathèque Française. Ce qui nous amène à la question suivante que nous aimerions lui adresser : Monsieur Toubiana, pourquoi la Cinémathèque Française oublie-t-elle de rendre hommage à Marcel Carné pour son centenaire ? Voilà qui semble inexplicable tant on ne peut nier que certains de ses films prennent place parmi les plus grands films de notre patrimoine. La cabale contre Carné continuerait-elle dans le milieu de la cinéphilie parisienne ?

Cette mise au point faite, venons-en à ce deuxième dvd qui regroupe trois documentaires, tous inédits en DVD, qui avaient été diffusés lors d'une soirée théma d'Arte, il y a une dizaine d'années. À noter que c'est la première fois qu'en DVD sont disponibles des documentaires de qualité concernant l'oeuvre et la personnalité de Marcel Carné. Nous allons en détail voir l'intérêt de ce deuxième DVD.

Marcel Carné, ma vie à l'écran, de Jean-Denis Bonan (53'19) - 1994
Ce premier documentaire est le plus intéressant car il s'agit principalement d'une interview de Carné par Didier Decoin qui a été le scénariste de son dernier film, La Merveilleuse Visite (1974) ainsi que de nombreux projets inaboutis comme le fameux Mouche sur lequel nous reviendrons. Nous suivons Carné dans les lieux emblématiques de sa carrière en commençant par La Goulue, fameuse guinguette de Joinville-le-pont, occasion pour lui d'évoquer son premier court-métrage Nogent, Eldorado du Dimanche en 1929. Suivent le Ranelagh qui projeta durant des années Les Enfants du Paradis, puis le Musée de Montmartre où en 1994 fut organisé une grande exposition Marcel Carné, la seule d'ailleurs qui lui fut jamais consacrée. Au chapitre des anecdotes, Carné rappelle que pour Hôtel du Nord, si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait coupé le fameux « atmosphère » d'Arletty qu'il trouvait trop écrit à la lecture du scénario. Et c'est simplement dû au talent et à la gouaille d'Arletty, qui en a fait ce que l'on connaît aujourd'hui, que cette phrase figure parmi les plus connues du panthéon des dialogues de films français. Carné évoque aussi son dernier film tourné La Merveilleuse Visite en 1974 par ce pitch : "L'ange du film est celui qui veut bien faire mais finira par être détesté", ce qui pourrait très bien s'appliquer à sa carrière cinématographique. Mais c'est lorsqu'il évoque les films qu'il n'a pas fait que Carné est le plus touchant. Ainsi La Reine Margot (avec Anna Magnani dans le rôle-phare sur un scénario de Jacques Viot en 1951. ndr), projet tellement avancé qu'il en avait fait le découpage technique du film, gardant ainsi en mémoire des scènes qui n'ont pas été tournées et déclarant que ça lui suffit. Quand on sait que Carné a eu autant de projets inachevés que de projets qui ont aboutis, on ne peut s'empêcher de penser à regret à tous ces films perdus. Comme Mouche le film que Carné a essayé de réaliser durant les dernières années de sa vie dont nous pouvons voir quelques rushes inédits ici avec notamment Wadeck Stanczak et Roland Lesaffre (le film a été arrêté au bout de 8 jours de tournage faute d'argent. NDR). Peut-être ce film tiré d’une nouvelle de Maupassant sous influence des Impressionniste, n'aurait peut-être pas été un chef d’oeuvre mais au vu de ce que Carné a donné au cinéma français, on ne peut qu’être attristé à l’idée qu’il ait été abandonné sur son dernier film. Lorsque Didier Decoin termine le documentaire en lui demandant "Votre dernier film est encore à venir ?", Carné répond avec une émotion qu'il feint d'ignorer : "Si dieu le permet, si la destinée le permet, si c'est mon destin..." ce qui permet de clore ce chapitre par ce fameux destin qui hante la plupart des films de Carné, ce destin ressemblant fort à la fatalité tel le personnage joué par Jean Vilar dans Les Portes de la Nuit.

Carné, vous avez dit Carné, de Jean-Denis Bonan (30'13) - 1994
Ce deuxième documentaire complète le premier en donnant la parole à deux "spécialistes" de Carné et à certains comédiens et collaborateurs du réalisateur. François Forestier, journaliste au Nouvel Observateur, s'en sort plutôt bien en insistant sur le fait que de Drôle de Drame aux Enfants du Paradis, Carné a accumulé une suite inégalable de chefs d'oeuvres avec des sources d'inspiration différentes, cas quasi unique dans l'histoire du cinéma. Nous rajouterons qu'il faut avoir à l'esprit que Carné les a tous filmés dans un espace de huit ans alors qu'il était âgé de trente et un ans à l'époque de Drôle de Drame et de trente-neuf au moment de la sortie des Enfants du Paradis !! Quel réalisateur au monde peut se targuer d'un tel exploit ? Jean-Pierre Jeancolas est quant à lui un historien reconnu, spécialiste du cinéma français des années 30. À ce titre, il affirme qu'il y a "un goût Carné, une plastique Carné, une esthétique Carné et que par conséquent Carné est bien évidemment un auteur" réponse à certains critiques qui soutiennent que Carné n'était qu'un simple metteur en image des scénarios de Prévert (sous-entendu n'importe quel tâcheron avec la même équipe et le même scénario en aurait fait autant). Jeancolas met en valeur l'influence de ces chef opérateurs berlinois qui ont fuit le nazisme (Curt Courant avec « Le Jour se lève », Eugen Shufftan avec Quai des Brumes) sur la lumière (noire, anguleuse) caractéristique du « réalisme poétique » de Carné… ou plutôt faudrait-il dire « fantastique social » terme que lui préfère Carné d'après Mac Orlan. On y croise également Michèle Morgan, Annie Girardot ou bien Jean Gabin dans une scène d'archive où il explique que Carné "a toujours tout fait pour le cinéma, jamais pour le pognon". C'est un fait rarement souligné que Carné, s'il a tourné peu par rapport à un Duvivier (qui avait il est vrai débuté plut tôt) n'a quasi jamais réalisé de films de commandes à des fins financières ce qui donne à sa carrière une certaine cohérence et une certaine intégrité. Bien sûr certains de ses films sont inégaux, souffrant d'erreurs de casting ou d'un traitement cinématographique parfois académique, mais il est indéniable que Carné est toujours resté fidèle à ses valeurs et à sa sensibilité proche du peuple, de ses origines de fils d'ébéniste. Le documentaire se poursuit avec le témoignage du chef opérateur Henri Alekan qui insiste sur le souci que Carné apportait à la composition du cadre plus qu'à la lumière où il laissait là une plus grande liberté à ses chef opérateurs. Alekan avoue que Carné était très exigeant, très dur sur le plateau, mais le résultat à l'image lui fait avouer "qu'au fond, il avait raison". Alekan était assistant sur Drôle de Drame, Quai des Brumes avant d'être le directeur de la photo de La Marie du Port (1950) et surtout Juliette ou la clef des songes (1951), le film préféré de Carné, l'un de ses plus beaux.

Marcel Carné, fragments et anecdotes, de Variety Moszynski (34'52) - 1994
Le dernier documentaire de ce DVD est le plus attachant car il s'agit d'une sorte de « making of » du premier documentaire. Tourné principalement chez Carné à Saint-Germain des Près et au Musée de Montmartre. On le voit au naturel, hors caméra, qui ne peut s'empêcher de donner des conseils au réalisateur sur la manière de filmer tel plan ou de s'insurger contre un autre qui ne veut rien dire ! C'est l'occasion de voir débarquer son fidèle ami Roland Lesaffre, le scénariste Didier Decoin, ou bien Michèle Morgan dans un grand hôtel parisien. Carné y apparaît comme un vieux monsieur en forme et très alerte, un peu étourdi par moments par toute cette agitation autour de lui, toujours soucieux de rétablir la vérité, comme celle qui le lie à Prévert quand il s'exclame : "pourquoi dit-on toujours Carné-Prévert et pas Grémillion-Prévert, Delannoy-Prévert ?". Lorsque plus loin il affirme, en parlant de Gabin et de Jean-Louis Barrault , que "le talent est étale et le génie pointe", on ne peut s'empêcher de penser qu'effectivement Carné au début de sa carrière a eu du génie et qu'il serait bien que les cinéphiles ne l'oublient pas. Le film s'arrête sur cette dernière image de Carné sortant du musée et descendant cette petite rue Cortot à Montmartre aidé de sa canne, nous tournant le dos.
Marcel Carné mourut deux ans plus tard. C'était il y a 10 ans. Qui s'en souvient ?

CONCLUSION
Pour résumer, MK2 sort l'édition définitive d'Hôtel du Nord, rendue indispensable par l'abondance de ses bonus qui permettent de mieux comprendre pourquoi ce petit bonhomme, le « môme » comme l'appelait le père Gabin, est devenu l'un des plus grands cinéastes français. Seule ombre au tableau, l'absence de sous-titres, ne serait-ce que pour les malentendants. Il aura fallu aux anglophones attendre jusqu'au mois d'avril 2006 pour découvrir une édition dvd avec sous-titres anglais (édité par Soda Pictures) de ce classique du cinéma français.

En savoir plus
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