Hôtel
du Nord est l'un des grands classiques du cinéma français.
Mais derrière cette reconnaissance justifiée, comme l'écrit
Georges Kaplan,
"le label "chef d’œuvre du cinéma
français", synonyme d’intouchabilité, rebute
souvent les jeunes cinéphiles qui ne voient dans Hôtel du
nord ou autre Quai des brumes que des œuvres trop reconnues et quelque
peu désuètes. Aujourd’hui la mode cinéphile
préfère Hawks ou Tourneur à Marcel Carné !
Il est donc temps pour les amoureux du cinéaste de souffler sur
la poussière qui enveloppe cet Hôtel du nord et d’inciter
les nouveaux cinéphiles à le (re)découvrir …"
Quatre ans après une très belle première édition,
MK2 a décidé de ressortir « Hôtel du Nord »
en y ajoutant un second dvd composé de trois documentaires tournés
en 1994, deux ans avant la mort de Carné. Bien sûr pour tout
ce qui concerne le premier dvd et ses bonus nous vous renvoyons à
la chronique précitée car rien n'a changé par rapport
à l'excellence de cette première version. Mais avant d'aborder
le contenu du deuxième DVD, revenons un instant sur la
présentation
tout à fait irréprochable du film par Serge Toubiana que
l'on trouve en bonus sur le premier dvd. Serge Toubiana, outre qu'il a
été le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma
de 1974 à 2000 (revue qui a toujours soutenu Carné comme
chacun sait !), est aujourd'hui depuis 2003 le directeur général
de la Cinémathèque Française. Ce qui nous amène
à la question suivante que nous aimerions lui adresser : Monsieur
Toubiana, pourquoi la Cinémathèque Française oublie-t-elle
de rendre hommage à Marcel Carné pour son centenaire ? Voilà
qui semble inexplicable tant on ne peut nier que certains de ses films
prennent place parmi les plus grands films de notre patrimoine. La cabale
contre Carné continuerait-elle dans le milieu de la cinéphilie
parisienne ?
Cette mise au point faite, venons-en à ce deuxième dvd qui
regroupe trois documentaires, tous inédits en DVD, qui avaient
été diffusés lors d'une soirée théma
d'Arte, il y a une dizaine d'années. À noter que c'est la
première fois qu'en DVD sont disponibles des documentaires de qualité
concernant l'oeuvre et la personnalité de Marcel Carné.
Nous allons en détail voir l'intérêt de ce deuxième
DVD.
Marcel Carné, ma vie à
l'écran, de Jean-Denis Bonan (53'19) - 1994
Ce premier documentaire est le plus intéressant car il s'agit
principalement d'une interview de Carné par Didier Decoin qui
a été le scénariste de son dernier film, La
Merveilleuse Visite (1974) ainsi que de nombreux projets inaboutis
comme le fameux Mouche sur lequel nous reviendrons.
Nous suivons Carné dans les lieux emblématiques de sa
carrière en commençant par La Goulue, fameuse guinguette
de Joinville-le-pont, occasion pour lui d'évoquer son premier
court-métrage Nogent, Eldorado du Dimanche en
1929. Suivent le Ranelagh qui projeta durant des années Les
Enfants du Paradis, puis le Musée de Montmartre où
en 1994 fut organisé une grande exposition Marcel Carné,
la seule d'ailleurs qui lui fut jamais consacrée. Au chapitre
des anecdotes, Carné rappelle que pour Hôtel du
Nord, si ça n'avait tenu qu'à lui, il aurait
coupé le fameux « atmosphère » d'Arletty qu'il
trouvait trop écrit à la lecture du scénario. Et
c'est simplement dû au talent et à la gouaille d'Arletty,
qui en a fait ce que l'on connaît aujourd'hui, que cette phrase
figure parmi les plus connues du panthéon des dialogues de films
français. Carné évoque aussi son dernier film tourné
La Merveilleuse Visite en 1974 par ce pitch : "L'ange
du film est celui qui veut bien faire mais finira par être détesté",
ce qui pourrait très bien s'appliquer à sa carrière
cinématographique. Mais c'est lorsqu'il évoque les films
qu'il n'a pas fait que Carné est le plus touchant. Ainsi La
Reine Margot (avec Anna Magnani dans le rôle-phare sur
un scénario de Jacques Viot en 1951. ndr), projet tellement avancé
qu'il en avait fait le découpage technique du film, gardant ainsi
en mémoire des scènes qui n'ont pas été
tournées et déclarant que ça lui suffit.
Quand
on sait que Carné a eu autant de projets inachevés que
de projets qui ont aboutis, on ne peut s'empêcher de penser à
regret à tous ces films perdus. Comme Mouche
le film que Carné a essayé de réaliser durant les
dernières années de sa vie dont nous pouvons voir quelques
rushes inédits ici avec notamment Wadeck Stanczak et Roland Lesaffre
(le film a été arrêté au bout de 8 jours
de tournage faute d'argent. NDR). Peut-être ce film tiré
d’une nouvelle de Maupassant sous influence des Impressionniste,
n'aurait peut-être pas été un chef d’oeuvre
mais au vu de ce que Carné a donné au cinéma français,
on ne peut qu’être attristé à l’idée
qu’il ait été abandonné sur son dernier film.
Lorsque Didier Decoin termine le documentaire en lui demandant "Votre
dernier film est encore à venir ?", Carné répond
avec une émotion qu'il feint d'ignorer : "Si dieu le
permet, si la destinée le permet, si c'est mon destin..."
ce qui permet de clore ce chapitre par ce fameux destin qui hante la
plupart des films de Carné, ce destin ressemblant fort à
la fatalité tel le personnage joué par Jean Vilar dans
Les Portes de la Nuit.
Carné, vous avez dit Carné,
de Jean-Denis Bonan (30'13) - 1994
Ce deuxième documentaire complète le premier en donnant
la parole à deux "spécialistes" de Carné
et à certains comédiens et collaborateurs du réalisateur.
François Forestier, journaliste au Nouvel Observateur, s'en sort
plutôt bien en insistant sur le fait que de Drôle
de Drame aux Enfants du Paradis, Carné
a accumulé une suite inégalable de chefs d'oeuvres avec
des sources d'inspiration différentes, cas quasi unique dans
l'histoire du cinéma. Nous rajouterons qu'il faut avoir à
l'esprit que Carné les a tous filmés dans un espace de
huit ans alors qu'il était âgé de trente et un ans
à l'époque de Drôle de Drame et
de trente-neuf au moment de la sortie des Enfants du Paradis
!! Quel réalisateur au monde peut se targuer d'un tel exploit
? Jean-Pierre Jeancolas est quant à lui un historien reconnu,
spécialiste du cinéma français des années
30. À ce titre, il affirme qu'il y a "un goût
Carné, une plastique Carné, une esthétique Carné
et que par conséquent Carné est bien évidemment
un auteur" réponse à certains critiques qui
soutiennent que Carné n'était qu'un simple metteur en
image des scénarios de Prévert (sous-entendu n'importe
quel tâcheron avec la même équipe et le même
scénario en aurait fait autant). Jeancolas met en valeur l'influence
de ces chef opérateurs berlinois qui ont fuit le nazisme (Curt
Courant avec « Le Jour se lève », Eugen Shufftan
avec Quai des Brumes) sur la lumière (noire,
anguleuse) caractéristique du « réalisme poétique
» de Carné… ou plutôt faudrait-il dire «
fantastique social » terme que lui préfère Carné
d'après Mac Orlan. On y croise également Michèle
Morgan, Annie Girardot ou bien Jean Gabin dans une scène d'archive
où il explique que Carné "a toujours tout fait
pour le cinéma, jamais pour le pognon". C'est un fait
rarement souligné que Carné, s'il a tourné peu
par rapport à un Duvivier (qui avait il est vrai débuté
plut tôt) n'a quasi jamais réalisé de films de commandes
à des fins financières ce qui donne à sa carrière
une certaine cohérence et une certaine intégrité.
Bien
sûr certains de ses films sont inégaux, souffrant d'erreurs
de casting ou d'un traitement cinématographique parfois académique,
mais il est indéniable que Carné est toujours resté
fidèle à ses valeurs et à sa sensibilité
proche du peuple, de ses origines de fils d'ébéniste.
Le documentaire se poursuit avec le témoignage du chef opérateur
Henri Alekan qui insiste sur le souci que Carné apportait à
la composition du cadre plus qu'à la lumière où
il laissait là une plus grande liberté à ses chef
opérateurs. Alekan avoue que Carné était très
exigeant, très dur sur le plateau, mais le résultat à
l'image lui fait avouer "qu'au fond, il avait raison".
Alekan était assistant sur Drôle de Drame,
Quai des Brumes avant d'être le directeur de
la photo de La Marie du Port (1950) et surtout Juliette
ou la clef des songes (1951), le film préféré
de Carné, l'un de ses plus beaux.
Marcel Carné, fragments et anecdotes,
de Variety Moszynski (34'52) - 1994
Le dernier documentaire de ce DVD est le plus attachant car il s'agit
d'une sorte de « making of » du premier documentaire. Tourné
principalement chez Carné à Saint-Germain des Près
et au Musée de Montmartre. On le voit au naturel, hors caméra,
qui ne peut s'empêcher de donner des conseils au réalisateur
sur la manière de filmer tel plan ou de s'insurger contre un
autre qui ne veut rien dire ! C'est l'occasion de voir débarquer
son fidèle ami Roland Lesaffre, le scénariste Didier Decoin,
ou bien Michèle Morgan dans un grand hôtel parisien. Carné
y apparaît comme un vieux monsieur en forme et très alerte,
un peu étourdi par moments par toute cette agitation autour de
lui, toujours soucieux de rétablir la vérité, comme
celle qui le lie à Prévert quand il s'exclame : "pourquoi
dit-on toujours Carné-Prévert et pas Grémillion-Prévert,
Delannoy-Prévert ?". Lorsque plus loin il affirme,
en parlant de Gabin et de Jean-Louis Barrault , que "le talent
est étale et le génie pointe", on ne peut s'empêcher
de penser qu'effectivement Carné au début de sa carrière
a eu du génie et qu'il serait bien que les cinéphiles
ne l'oublient pas. Le film s'arrête sur cette dernière
image de Carné sortant du musée et descendant cette petite
rue Cortot à Montmartre aidé de sa canne, nous tournant
le dos.
Marcel Carné mourut deux ans plus tard. C'était il y a
10 ans. Qui s'en souvient ?
CONCLUSION
Pour résumer, MK2 sort l'édition définitive d'Hôtel
du Nord, rendue indispensable par l'abondance de ses bonus qui permettent
de mieux comprendre pourquoi ce petit bonhomme, le « môme
» comme l'appelait le père Gabin, est devenu l'un des plus
grands cinéastes français. Seule ombre au tableau, l'absence
de sous-titres, ne serait-ce que pour les malentendants. Il aura fallu
aux anglophones attendre jusqu'au mois d'avril 2006 pour découvrir
une édition dvd avec sous-titres anglais (édité
par Soda Pictures) de ce classique du cinéma français.