De
1927 à 1960, le biopic a connu sa période de gloire
à Hollywood. Dans une étude consacrée au genre,
George Custen (1)
a recensé près de 300 œuvres de ce type : 67
pour les années 30, 89 pour les années 40 et 119 pour
les années 50. Au total, ce genre cinématographique
représentait environ 3 % de la production totale des studios
hollywoodiens. En 1957, le studio Universal suit donc la tendance
et se penche sur la vie de Lon Chaney. Intitulé L'Homme
aux mille visages, le film s'inscrit dans une lignée
de biographies filmées consacrées au septième
art. Les années 50 sont d’ailleurs assez prolifiques
dans ce genre : en 1951, Columbia dresse le portrait de Rudolph
Valentino (Valentino, Lewis Allen), en 1953 c'est
la MGM avec Ruth Gordon (The Actress de George
Cukor) et en 1957, c'est au tour de Buster Keaton (The Buster
Keaton Story, Sidney Sheldon pour la Paramount). Vient
ensuite le projet Lon Chaney dont la réalisation est confiée
à Joseph Pevney.
Acteur de théâtre, puis de cinéma, Pevney est
un fidèle artisan de la Universal. Le studio apprécie
son professionnalisme et le nomme réalisateur au début
des années 50. Elève appliqué, Pevney fait
preuve d'un réel savoir-faire. Il se retrouve rapidement
à diriger les plus grandes vedettes du studio. Citons par
exemple Tony Curtis, Alan Ladd, Errol Flynn, Cyd Charisse, Rock
Hudson ou encore Jane Russell. Mais si les studios reconnaissent
sa rigueur, ses films ne sont pas de francs succès. Il ne
fera donc pas une longue carrière de cinéaste et orientera
rapidement son activité vers la télévision
où il réalisera notamment des épisodes de la
série Star Trek. Avec L'Homme
aux mille visages, il signe une mise en scène extrêmement
soignée avec de beaux mouvements de caméra, une direction
d'acteurs maîtrisée et une parfaite utilisation des
moyens octroyés par le studio. Difficile d'y voir la moindre
trace de génie, mais le professionnalisme de Pevney et la
qualité de son travail restent appréciables.
L'écriture
du scénario est l'œuvre d'un trio d'auteurs "maison"
chargé d'adapter une histoire de Ralph Wheelwright. Si, à
l'instar de la réalisation, le travail fourni fait encore
preuve de sérieux, il est malheureusement marqué par
deux défauts majeurs : d'une part, le récit reste
trop hagiographique et, d'autre part, il fait l'impasse sur une
période importante de la carrière de Lon Chaney. Reprocher
à un biopic des années 50 son caractère complaisant
n'est certes pas une surprise : à cette époque, l'Amérique
fait encore preuve d'un respect sans faille à l'égard
des grandes figures de son histoire. A l'exception notable des hors-la-loi
(Jesse James dans Le
Brigand bien-aimé de Nicholas Ray en 1957),
le héros américain n'est que trop rarement maltraité.
Et lorsque c'est le cas, c'est souvent de manière indirecte.
Ainsi, John Ford dresse un portrait assez dur du Général
Custer dans Le
Massacre de Fort Apache en 1948, mais il ne le cite
pas. Pendant les années 60 et 70, le biopic n’intéresse
plus du tout les studios et il faut attendre les années 80
et Warren Beatty (John Reed dans Reds, 1981) ou
Martin Scorsese (Jack La Motta dans Raging
Bull en 1982) pour renouveler le genre et révéler
les parts d'ombre du "héros" américain.
Redevenu à la mode pendant les années 2000, le genre
se veut de plus en plus réaliste et sombre (Ray
Charles
dans Ray, Johnny Cash avec Walk the Line
ou George Bush Jr. dans le W. d’Oliver Stone).
Il faut certainement y voir le reflet d’une époque
où la naïveté n’a plus guère de
place face au déluge d’informations déversé
par les nouveaux médias. Cette parenthèse historique
fermée, revenons à notre année 1957 et au projet
Lon Chaney. Un projet qui n'échappe donc pas à la
règle de l’époque et a souvent tendance à
surcharger la narration de bons sentiments. Un sentimentalisme certainement
efficace à cette période mais qui aujourd’hui
prête plutôt à sourire. En point d’orgue
de cette déferlante hagiographique, la scène finale
où, sur son lit de mort, Chaney lègue sa trousse de
maquillage à son fils sous le regard larmoyant de ses proches…
Mais Chaney n’a jamais légué sa trousse à
son fils. C’est le studio qui en a hérité et
qui l’expose désormais dans un musée...
La scène de Lon Chaney sur son lit de mort révèle
donc le deuxième défaut du scénario, et le
plus difficile à expliquer, son manque de réalisme
et ses lacunes. Universal n’ayant aucun droit sur les films
tournés par Chaney à l’extérieur du studio,
le récit fait abstraction de toutes ses interprétations
pour le compte de la MGM et notamment des films tournés par
la caméra de Todd Browning (Le Talion, Le
Loup de soie noire, Londres après minuit)
souvent considérés comme ses meilleures performances.
Les films sont évoqués à travers une collection
d’affiches filmées (au milieu du récit), mais
malheureusement on garde cette impression d’avoir manqué
un épisode de la vie de Lon Chaney...

Ces lacunes scénaristiques soulignées, il faut néanmoins
mettre en avant certaines qualités du script parmi lesquelles
un rythme assez soutenu (dans la première moitié du
film), des scènes toujours riches en évènements
et des personnages assez approfondis (Chaney et son fils en particulier).
Notons également que les biographes de Chaney s'accordent
à reconnaître la justesse avec laquelle est décrite
l’ascension de Lon Chaney au sein des studios. Il y a en particulier
cette scène où il joue un infirme rampant sur le sol
et où il éblouit les équipes présentes
sur le tournage. De manière plus générale,
le film est apprécié pour la description détaillée
qu’il offre des studios hollywoodiens.

Une
description de l’industrie cinématographique hollywoodienne
du début des années 1900 (le premier tournage officiel
de Chaney, The Ways of Fate, datant de 1913) à
la fois pertinente et passionnante. Elle permet notamment de se
replonger aux origines du rêve hollywoodien, une époque
où cinéma rimait avec bricolage et urgence. L'Homme
aux mille visages relate notamment la cadence à
laquelle les productions s'enchaînaient : on y découvre
par exemple des comédiens et des équipes techniques
passant d'un plateau à l'autre au cours de la même
journée et sans la moindre pause. La trajectoire suivie par
Lon Chaney est également un moyen d’observer la naissance
et l'évolution du système des studios : la professionnalisation
du métier de comédien, le "star system"
et l'influence de plus en plus forte des grands producteurs et des
moguls des studios sont exposés pendant tout le film (le
rôle donné à Irving Thalberg - interprété
par Robert Evans (!!) - y contribue évidemment). Cette description
de l'industrie du cinéma est notamment rendue possible par
un travail à la fois riche et précis sur les décors
(Russell A. Gausman - qui travaillera plus tard avec Kubrick sur
Spartacus - est à la baguette). Il faut
également souligner une magnifique photographie signée
Russell Metty, qui prouve à cette occasion qu'il n'était
pas que le génial coloriste de Douglas Sirk.
Mais
la plus grande difficulté pour réaliser un biopic
réside évidemment dans le choix du comédien
qui incarnera le héros. Et qui d'autre que James Cagney pouvait
interpréter un homme aux multiples facettes et avec une force
de caractère comme celle de Chaney. Car, il faut le rappeler,
Lon Chaney était un enfant de la balle. Il démarre
sa carrière à l'âge de neuf ans et ne cesse
de se produire sur les planches dans des spectacles de pantomime.
Il met en avant des qualités de mimes, de comédie
mais également de danse. Pour incarner ce personnage à
l'écran, il fallait donc un artiste aux talents multiples.
Cagney est évidemment l'homme de la situation. Il a été
danseur, a joué la comédie dans des registres très
différents et fait preuve d'un tempérament et d'une
énergie hors normes. Lorsqu'on lui propose L'Homme
aux mille visages, il est à l'apogée de sa
carrière et ne choisit ses rôles que pour le plaisir.
Fasciné par le personnage de Chaney, il accepte ce projet
avec enthousiasme. Sa performance toute en énergie impressionne
et rappelle celle de La Glorieuse parade (Michael
Curtiz en 1942), là encore une biographie filmée d'un
homme de spectacle (George Cohan). Il chante, il danse, joue la
comédie et virevolte dans toute la largeur du Cinémascope.
Evidemment, on pourra toujours tiquer sur son apparence physique
(au début du film il est censé interpréter
Lon Chaney à l'âge de 24 ans, alors qu'il en a 58 !!)
mais son enthousiasme et son talent font rapidement oublier cet
écart.

L'Homme aux mille visages n'est certes pas un
biopic très novateur ni même réaliste. Avec
un réalisateur comme Pevney derrière la caméra
et une production hyper calibrée, on ne pouvait en attendre
plus. Mais la qualité des intervenants techniques, la performance
de Cagney et cette volonté de montrer les premiers pas des
studios hollywoodiens suffisent à passer un bon moment devant
son écran.
(1) Source : Positif N°540