«
L’heure du loup c’est l’heure où la
nuit fait place au jour. C’est l’heure où la plupart
des mourants s’éteignent, où notre sommeil est le
plus profond, où nos cauchemars sont les plus riches. C’est
l’heure où celui qui n’a pu s’endormir affronte
sa plus violente angoisse, où les fantômes et les démons
sont au plus fort de leu puissance ».
L’Heure du loup et Persona
sont deux films jumeaux. Tandis que Persona
nous parle de la fusion de deux êtres et de leur (possible) guérison,
L’Heure du loup parle d’un couple qui se
délite, de deux personnes qui se disjoignent. Tandis que Johan
Borg s’enfonce dans la folie, sa femme Alma, terrifiée,
tente vainement de renouer avec lui, de comprendre ses peurs, de faire
sienne ses angoisses. C’est le récit d’une impossible
empathie, le constat de l’incapacité de tout un chacun
d’appréhender pleinement l’autre. L’Heure
du loup est une histoire de couple, encore une, l’histoire
d’un couple qui rompt, de deux amants qui ne se reconnaissent
plus, d’une fissure grandissante qui les séparent. En s’éloignant
l’un de l’autre, Johan et Alma s’éloignent
également d’eux-mêmes. Ils découvrent, terrifiés,
en chacun d’eux une personne qu’ils ne connaissaient pas.
Si le film prend des allures fantastiques, avec ses apparitions, ses
démons qui s’amusent de Johan et Alma, qui fabriquent mille
tours afin de les séparer, c’est bien d’un récit
intime qu’il s’agit, ces éléments horrifiques
n’étant que l’émanation du couple qui se brise.
Les meurtres d’animaux d’Une Passion auront
la même fonction, récits secondaires et sanglants qui sont
comme un parasitage du quotidien par l’histoire centrale qui est
bien celle de l’impossible conciliation entre deux êtres.
Dans L’Heure du loup, Bergman creuse au plus
profond de lui-même à la recherche de ses peurs les plus
intimes. Il dresse un portrait sans fard de l’angoisse de créer,
de la lisière toujours floue entre raison et folie où
survit l’artiste. Comme Johan Borg, lui aussi est pris de crises
d’angoisse où il imagine des démons venir le voler
durant son sommeil. Peur de voir son talent et son inspiration s’enfuir,
doutes quant à ses capacités de créateur. L’Heure
du loup est ainsi un hallucinant voyage dans la psyché
d’un esprit malade, où une île fait une fois de plus
fonction de monde cerveau, une histoire de couple, une métaphore
de la création et un journal intime. Un film qui se bâtit
sur plusieurs strates, comme la vie.
Dès
l’ouverture, sur fond noir, on entend Bergman crier: «
On tourne ! ». D’entrée de jeu, le cinéaste
montre l’envers du décor, joue au prestidigitateur. Il
affiche ses « trucs » dès le départ et, malgré
cette distanciation, va parvenir à faire croire au spectateur
en la réalité de ce qui est raconté. C’est
l’orgueil d’un artiste enivré par les pouvoirs de
son médium. Bergman est l’un des cinéastes qui croit
le plus au cinéma, en ses capacités d’évocation.
Jamais il ne cessera d’être subjugué par cette pellicule
qui défile devant une lampe et donne vie à des personnages,
des histoires. C’est cet amour total, complet, cette absolue dévotion
au cinéma, qui lui permet d’afficher ouvertement les arcanes
de son art tout en immergeant complètement son public dans ses
œuvres. Bergman est un funambule mais aussi un artiste de foire
qui n’hésite pas à jouer au bonimenteur. Comme le
marionnettiste il laisse voir les fils car il sait que les spectateurs
ne verront pas des morceaux de bois et de chiffons mais bel et bien
des personnages. Bergman joue sur les artifices, sur la place du spectateur,
sur la représentation. Bergman rend hommage à Mélies,
à ce cinéma des origines qui n’était alors
qu’un spectacle de fête foraine parmi d’autres. Si
L’Heure du loup est un conte angoissant, c’est
aussi un film drôle et délirant. Aux images issues de nos
cauchemars les plus terrifiants répondent des scènes incongrues,
délirantes. C’est un film qui accepte l’artifice,
le brandit même comme un étendard. Ainsi Bergman filme
longuement un monologue de Liv Ullman face caméra, son pur génie
lui permettant de ne pas faire sortir le spectateur du film mais bien
au contraire de l’impliquer directement dans le sous texte sur
la création et l’art tout en le plongeant directement au
cœur des conflits du couple, en lui faisant ressentir les peurs
et les craintes d’Alma. Film sur l’art, L’Heure
du loup voit très logiquement surgir une nouvelle incarnation
de Vogler. Véronica Vogler est l’ancienne amante de Johan.
Elle est pour lui la figure du sexe et du désir. Véronica
est très différente d’Albert Emanuel du Visage
et d’Alma de Persona. C’est un personnage
terrifiant, un fantôme qui se nourrit de Johan. Elle fait partie
des vampires qui peuplent la cour de Lindhorst, qui se nourrissent des
malheurs de Johan et d’Alma, voyeurs qui se régalent du
tragique spectacle de leur séparation. Elle n’est pas le
Vogler qui souffre, elle est la part sombre de l’artiste. Actrice
renommée, elle est celle qui se régale du succès,
créature lascive qui use de son talent pour soumettre, de sa
reconnaissance pour jouer et manipuler ses adorateurs.
Veronica
Vogler est l’une de ces créatures qui vivent à la
frontière entre le fantasme et le réel, entre le réel
et sa réinvention par l’art. C’est un gardien, un
passeur entre le monde de l’éveil et celui du rêve.
L’Heure du loup est un film qui se déroule
sur cette limite poreuse. Bergman ne peut concevoir que le cinéma
ne soit que naturaliste, qu’il n’ait pour vocation que d’enregistrer
le « réel », qu’il refuse l’imaginaire,
le fantastique, qui sont pourtant partie intégrante de nos vies.
Concevoir le cinéma comme reproduction du réel, reproduction
factice qui plus est, ne peut aboutir qu’à la mort de cet
art. Le cinéma a la capacité et, pourrait-on dire, le
devoir de se nourrir des rêves, des fantasmes, des mondes intérieurs,
de l’imaginaire… toutes composantes de ce qu’est l’humain
au même titre que la politique, le social, l’histoire.
Bergman, l’audacieux, rejette les règles admises de la
représentation cinématographique des frontières
entre rêve et réalité, présent et passé.
Dès La Fontaine d’Aréthuse en 1949,
il mêle dans un même mouvement rêves, souvenirs et
instants présents. Avec Les Fraises sauvages
il fait coexister dans un même cadre un homme et les images de
sa vie passée, procédé que reprendra David Cronenberg
dans Spider. Le cinéaste canadien créera
également un univers poreux où réalité et
fantasmes se contaminent avec cette autre admirable métaphore
de la création artistique qu’est Le Festin nu.
Puisque nous évoquons les filiations de L’Heure
du loup, il est peut-être bon de parler de David Lynch.
Jamais le nom de Bergman n’apparaît dans la montagne d’analyses
consacrées au réalisateur de Mulholland Drive
(1). Peut-être n’est-ce qu’un hasard, mais il est
pourtant troublant de constater à quel point on retrouve dans
L’Heure du loup et Persona le
style et l’imaginaire de Lynch. Car que raconte Persona
? C’est l’histoire d’une femme amoureuse d’une
autre, qui veut s’enfouir, disparaître en elle, fusionner.
C’est un film qui dérape, où les différents
niveaux de réalités se contaminent. Un film fissuré
en son milieu, qui flambe et repart, en entrouvrant de lourds rideaux
(que l’on imagine rouges), sur une nouvelle réalité.
Lynch
avec
Mulholland Drive a réalisé son Persona.
Lost Highway rappelle quant à lui L’Heure
du loup. Les deux films sont des fugues psychiques où
un homme blafard et inquiétant sert de guide tour à tour
à Johan Borg et à Fred Madison, où les créatures
qui peuplent leurs cauchemars la nuit, empiètent petit à
petit sur le monde diurne, sur l’éveil. Ailleurs aussi
dans la filmographie de Lynch, des échos se font sentir. La petite
danseuse qui vit sous le radiateur dans Eraserhead
n’est-elle pas la cousine du petit personnage du théâtre
de marionnettes de Lindhorst ? Le fantasme et la réalité
qui vivent sur un même plan, la fascination pour la schizophrénie,
l’importance accordée aux ambiances sonores, la volonté
de faire surgir l’incongru et l’iconoclaste… la substance
même du cinéma de Lynch se retrouve dans le diptyque de
Bergman. Il ne s’agit certes pas de parler de plagiat, mais bien
de nouer des liens entre deux artistes dont les conceptions du cinéma
se croisent et se répondent de manière passionnante.
L’Heure du loup est emblématique du génie
de Bergman à donner le plus naturellement possible une densité
concrète aux rêves, à créer un climat unique
et presque magique où réalité et onirisme se côtoient
et se nourrissent l’un l’autre. Rêves et fantasmes
sont à la fois l’émanation, l’explication,
l’élargissement, de la part physique de l’homme.
Et l’inverse est tout aussi vrai. Bergman agence un univers où
le réel se teinte de fantastique et où les rêves
sont filmés de manière naturaliste. Bergman s’est
toujours laissé aller à ses rêves, leur accordant
autant d’importance qu’aux éléments du quotidien.
il y cherche les images à même de nourrir ses créations,
les éléments qui vont permettre d’approcher au plus
près des personnages en dévoilant ce qu’ils ont
de plus intime, de plus secret. On suit ainsi médusé la
marche de Johan et Alma au cœur de la nuit, le chemin qu’ils
arpentent en posant un pas sur la terre de l’imaginaire et le
suivant sur les cendres du quotidien. Un monde vacillant aux contours
changeants, un monde à la fois effrayant et comique, grotesque
et poétique. Johan est la proie des démons. Certains chuchotent
dans sa tête, d’autres habitent un manoir et l’invitent
à leur table. La folie, la nuit, la mort, l’art. Alma est
la réalité tangible, elle est le monde des hommes, le
monde diurne, elle est celle qui porte l’enfant, la vie. Johan
perd pied, se raccroche, tandis qu’Alma cherche à l’accompagner
dans sa nuit pour le retrouver.
Pour
Bergman, l’acte de créer et la folie sont intrinsèquement
liés et certainement Johan a-t-il composé ses plus belles
toiles en s’enfonçant dans ses fantasmes, en visitant sa
nuit. Créer est douloureux, violent. Créer c’est
presque s’opposer à la vie, la détruire pour la
remodeler. Dans L’heure du loup cette violence
se tourne vers une femme, vers un enfant. Ce sont des coups de feu,
un meurtre. L’enfance est souvent une figure effrayante dans l’œuvre
de Bergman, comme ces écrits où des enfants anthropophages
attaquent les gens. Ils représentent un danger et non des êtres
frêles à protéger. La séquence du meurtre
de l’enfant est un sommet d’angoisse. Celui-ci est inquiétant,
son silence, son attitude nous terrifient autant qu’ils terrifient
Johan Borg. La scène est surexposée, comme le fait souvent
Bergman avec ses extérieurs. Pour lui, les pires cauchemars se
déroulent sous une lumière éclatante, plus angoissante
que la plus sombre des nuits. Bergman raconte dans Laterna Magica
comment enfant il se mit à frapper sa petite soeur encore au
berceau, comment ses hurlements et son regard le marquèrent profondément.
D’autres éléments biographiques viennent nourrir
le film. Ainsi lorsque Lindhorst maquille Johan et le vêt d’un
peignoir, qu’il le féminise, cette scène d’humiliation
renvoie aux punitions infligées au frère de Bergman qui,
lorsqu’il souillait sa culotte, devait revêtir une robe
rouge pour la journée. Humiliation, honte, sexe, se mêlent
dans une farandole de sentiments contradictoires et destructeurs. Le
petit théâtre où vit un être miniature rappelle
une autre punition, cette fois-ci infligée à Bergman.
Son père, décidemment très inventif, l’enfermait
dans un placard où vivait, racontait-on, un petit être
malfaisant qui détestait les enfants et leur arrachait les doigts
de pieds à coups de dents. On retrouve dans d’autres œuvres
de Bergman de nombreuses manifestations de ce traumatisme, comme le
récit d’un personnage miniature vivant dans une horloge,
présent dans un projet inachevé sur la jeunesse de Jack
l’éventreur. A cette expérience se mêle un
élément salvateur, Bergman recréant dans le secret
de ce lieu clos un cinéma imaginaire, parvenant ainsi à
échapper à l’angoisse de cette punition. Bergman
a maintes fois répété que le cinéma l’avait
véritablement sauvé et l’on sent à chacune
de ses réalisations qu’il paye cette dette de la plus belle
manière qui soit, en lui donnant tout son amour et toute la croyance
en ses pouvoirs.
Bergman
rend hommage à son médium en remettant constamment en
cause ses conceptions, en refusant de camper sur une position figée
de son art. Depuis quelques films il utilise avec parcimonie les mouvements
de caméra complexes qu’il affectionnait à ses débuts.
Il ne les accepte dorénavant que s’ils coïncident
totalement avec les enjeux du récit. Un travelling circulaire
autour des convives de Lindhorst fait ressentir au spectateur l’angoisse
et la claustrophobie de Johan Borg. A un autre moment c’est un
long plan fixe de plus de cinq minutes sur Liv Ullman qui nous frappe
par ce soudain étirement du temps. Parfois Bergman utilise un
montage abrupt et sec, coupant à ras les répliques ou
l’action. La bande son est tout aussi fouillée, travaillée.
On y entend sourdre le vent, ce vent si particulier qui glisse sur les
îles, présence violente et étouffante. Un vent qui
souffle aussi sur Monika ou Le Septième
sceau. Le vent et le silence bien sûr, celui que Bergman
affectionne tant.
« Je vous remercie, le miroir est brisé, mais que
reflètent les morceaux ?» déclare Johan. «Le
miroir est brisé mais que reflètent les morceaux ? »
répètera douze ans plus tard Peter dans De la
vie des marionnettes. Bergman ne cesse de film en film de rassembler
ces pièces éparses pour recomposer le tableau le plus
sensible, le plus cruel, le plus juste de l’homme.
(1) Vérification faite, si dans le long entretien accordé
par David Lynch à Chris Rodley, le nom de Bergman n'apparaît
jamais (il y a bien un Bergman, mais il s'agit d'Ingrid) Michel Chion
dans son livre consacré au cinéaste évoque bien
Persona comme étant un film qui a marqué Lynch.