10 heures du matin par une belle journée. Il a fait extrêmement chaud depuis très tôt dans la matinée. Maître Bennosuke rend visite à la Maison Kandabashi de l’honorable Lord Doi pour lui présenter des truites de la rivière Shirakawa qui coule sur notre domaine. Pas d’autre affaire à recenser si ce n’est que, vers 4 heures dans l’après midi, un samouraï prétendant être un ancien vassal du Clan Fukushima à Hiroshima s’est présenté à notre porte. Journal du Clan IYI – 13 mai 1630

Comme de nombreux autres avant lui, Hanshiro Tsugumo, samouraï ruiné et sans travail suite aux mesures prises par le Shogun, se présente ainsi devant le conseiller du Clan Iyi afin de lui demander l’honneur d’utiliser leur cour pour mourir dans sa dignité de samouraï. Si, en réalité, son intention est bien de mourir dignement par harakiri, la vraie raison première de sa visite est tout autre comme l’apprendront à leur dépends les membres du Clan Iyi.

Hara-Kiri
(Seppuku)
Réalisé par Masaki Kobayashi
Avec Tatsuya Nakadai, Rentaro Mikuni, Shima Iwashita, Akira Ishihama
Scénario : Shinobu Hashimoto, d'après une histoire de Yasuhiko Takiguchi
Photographie : Yoshio Miyajima
Musique : Tôru Takemitsu
Montage : Hisashi Sagara
Japon - - 1962

En réalisant Seppuku (Harakiri) d'après l'oeuvre de l'écrivain Yasuhiko Takigushi, Masaki Kobayashi offrait au monde en 1962, non seulement un monument de chambara en particulier, mais également un chef d'œuvre absolu et incontestable de cinéma; une tragédie profonde et éprouvante où la forme et le fond se rencontrent en une alchimie parfaite qui plus de quarante ans après questionne toujours autant.

"Ils l'ont appelé le Ronin au bambou !"

Kobayashi adopte pour ce film une mise en scène complexe et assez radicale alternant plans austères et tendus et flash-back tragiques. Cette structure narrative toute en flash-back permet à Kobayashi de faire directement participer le spectateur à sa démonstration. Plutôt que de s’interroger sur son attitude éventuelle dans une situation telle que vécue par le conseiller, plutôt que de se poser la question "Qu'aurai-je fait à leur place?", le spectateur, à la lumière du récit du conseiller, prend d'emblée fait et cause contre Motome. Pire, le sort qui lui est réservé, tout abominable qu'il soit, paraît presque mérité ou en tout cas justifié à ses yeux. Et ce n'est qu'en découvrant progressivement, en même temps que le conseiller et le clan, toute l'histoire derrière la visite de Chijiwa Motome à la maison Iyi que le spectateur, prend conscience de l'erreur qu'il a faite. Au fur et à mesure que se dévoile le récit de Hanshiro Tsugumo, il se rend compte que le jugement posé peut-être hâtivement au début à la lumière des informations divulguées par le conseiller est une erreur et le malaise s'installe. C’est dans ce piège narratif que se situe toute la force de la démonstration du maître. En nous faisant découvrir progressivement l'histoire de Chijiwa Motome, Kobayashi nous place dans une situation particulièrement inconfortable et nous met en garde contre les dangers de jugements parfois trop partiaux, contre les a priori et les apparences qui sont parfois trompeuses, même lorsque, pourtant, elles semblent évidentes. En généralisant l'attitude de ronins sans honneur au cas de Chijiwa Motome sans s'inquiéter de ses éventuelles motivations, le clan a fait une erreur d'interprétation capitale que même l'évocation du Bushido n'excuse. "Il était peut-être un samouraï, mais il était également un homme de chair et de sang".

"Après tout, cette chose que vous appelez "Honneur du Samouraï" n'est finalement rien d'autre qu'une façade!"

Kobayashi nous donne la clé de sa réflexion dès ce premier plan quasi fixe sur l'armure d'apparat du clan Iyi symbole, ici, de l'honneur samouraï, du code Bushido; exactement ce qu'est venu remettre en cause Hanshiro Tsugumo et ce n'est pas pour rien que ce dernier la mettra en pièce lors du combat final. Le film est l'occasion pour Kobayashi de faire une critique du bushido, d'un code d'honneur périmé et par extension de la hiérarchie militaire en général qui peut prendre des décisions disciplinaires strictes en fonction d'un règlement qui fait fi de toute considération humaine ou humaniste. Derrière tout guerrier, il y a un homme, parfois une famille et une histoire. On ne peut décemment le juger uniquement sur ses actes sans s'interroger sur les raisons qui l'ont poussé. On retrouve ici les considérations antimilitaristes et humanistes du maître. On ne peut se cacher derrière des règles rigides pour justifier des actes injustifiables. Ebranlé par les révélations de Tsugumo, le conseiller préférera mentir pour relever l'honneur du clan, faisant ainsi passer l'Honneur avant l'honneur… Triste constat que fait le maître en nous montrant pour terminer, l'armure d'apparat remontée sur son présentoir. Image hautement symbolique dont seul le spectateur connaîtra le secret, simple façade cachant un néant absolu…

"Qui peut sonder les abîmes que cache le cœur d'un autre homme?"

Enfin Harakiri est une peinture réaliste de la misère et de ses terribles conséquences; il montre jusqu'à quelles extrémités peut aller un homme désespéré pour s'en sortir. Kobayashi nous demande de porter un regard différent et plus indulgent sur les autres. Il nous fait ici un véritable plaidoyer pour la tolérance; mais pas une tolérance aveugle, il nous demande de nous interroger avant de juger cet homme au bord du gouffre.
"Lorsqu'il atteint le point de non-retour, même un homme fort comme Motome deviendrait fou pour protéger sa famille… Et je le louerais pour ça! (…) A ceux qui ont trouvé Motome détestable, je demande : "Qu'auriez vous fait dans la même position? Auriez-vous agit différemment?"


Masaki Kobayashi a toujours considéré son film comme profondément ancré dans la réalité sociale contemporaine de sa réalisation. Bien qu'appartenant strictement au jidai-geki, Hara-kiri parle de préoccupations auxquelles le Japon de 1962 devait faire face.

Ce texte est une version revue et corrigée d'une analyse précédemment publiée sur Chambara.net






Image :
Véritable point fort de cette édition, le transfert de Harakiri est superbe. Le master est propre. Proposé dans son format original respecté, en 2.35 :1, le film est restitué dans un noir et blanc particulièrement bien contrasté rendant hommage au travail de Yoshio Miyajima. La définition est d’une précision d’orfèvre et la compression est pour ainsi dire, invisible. Un quasi sans faute.

Son : Mono d’origine sans défauts. Sous-titres anglais parfois un peu rapides.

The Criterion Collection
133 mn
Zone 1
Menu musical et animé
Chapîtrage fixe
Format cinéma : 2.35: 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : japonais en mono d'origine
Sous titres : anglais





Image :
Carlotta nous offre Hara-kiri dans une copie légèrement supérieure à celle du Criterion, où toutes les rares poussières ont été gommées. Toutefois, l’image est moins contrastée que sur l’édition américaine, plus sombre et un peu moins détaillée. La restitution du travail sur la lumière s’en trouve amoindrie, mais l’édition reste honorable.

Son : Comme toujours chez l’éditeur, pas de remixage multicanaux inutile, mais un solide mono d’origine, clair et précis.

Carlotta
133 mn
Zone 2
Menu sonore et animé
Chapîtrage fixe
Format cinéma : 2.35 : 1
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Langues : japonais Dolby Digital 1.0
Sous titres : français

Un peu légers pour une édition spéciale double disques Criterion (surtout comparé aux superbes éditions de Kagemusha, Ran ou des Contes de la lune vague après la pluie…), ils sont néanmoins assez instructifs.

Introduction du film par Donald Richie (anglais non sous-titré) : Didactique mais difficile à suivre pour qui n’est pas totalement anglophile. (12 min)

Interview de Masaki Kobayashi : Le maître se montre très peu bavard, se contentant d’acquiescer aux questions. Ils parle de l’impact de la musique de Takemitsu sur la réussite du film, avoue avoir voulu lancer un challenge à Kurosawa qui sortait à l’époque Yojimbo et Sanjuro, évoque Kinoshita qui n’aimait pas le script et explique avoir trouvé l’approche pour la scène du harakiri de Motome un soir où il était ivre. (9 min)

The golden age - Interview de Tatsuya Nakadai : Nettement plus intéressante que l’interview de Kobayashi. Nakadai y revient avec beaucoup d’humour sur les relations lors du tournage avec les autres comédiens notamment Mikuni et Tamba et sur les méthodes de travail de Kobayashi puis évoque les qualités physiques nécessaires pour interpréter ce genre de film. Il revient enfin sur la présentation du film à Cannes. Une interview ludique. (14 min 30)

Masterless samurai - Interview de Shinobu Hashimoto (scénariste) : Hashimoto parle de son désir d’écrire un film sur le seppuku et de réaliser avec Kurosawa (avec lequel il venait de terminer Les sept samouraïs) un film mettant en scène une journée d’un samouraï. Il revient sur la réticence de la Shikoku à sortir un film intitulé Harakiri, discute de la structure narrative en flash-backs du film et parle un peu des méthodes de travail de Kobayashi. (13 min)

Galerie de 6 affiches.

Livret de 32 pages contenant un essai de Joan Mellen et la reproduction d’un interview de Masaki Kobayashi.

- De l’Art de Bien Mourir – 7 mn 18 : Claire Akiko-Brisset, maître de conférence à Paris-7, nous donne ici une brève mais très complète leçon d’histoire ; après avoir rappelé le contexte historique et social du film, elle décrypte le rite du seppuku, ses origines et ses codes, éclaircissant les rapports entre seigneurs et vassaux. Richement illustré, ce bonus est à visionner de préférence avant le film.

- Entretien avec Christophe Gans – 30 mn : C’est toujours un plaisir d’écouter le cinéaste/critique parler cinéma, tant celui-ci s’exprime avec passion et érudition. Ce supplément ne déroge pas à la règle. Il ne se contente pas d’analyser le film, qu’il voit comme un « film d’action sur la construction de l’action », il en profite également pour faire l’apologie de Masaki Kobayashi, réalisateur il est vrai encore trop méconnu dans nos contrées, espérons que le travail de Carlotta et Wild Side change cette situation. Il n’hésite pas à la comparer à Stanley Kubrick, dont il partage le statut de cinéaste architecte et philosophe.

- Bande annonce de Hara-Kiri – 3 mn 06 : bande annonce en assez bon état, qui comprend même un plan montrant Kobayashi au travail.

- Bande annonce de La Condition de l’Homme : en réalité, trois longues bandes-annonces, une pour chaque partie, dans un état très correct.

Test du Zone 2 : Franck Suzanne

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