Montrez nous ce que vous mangez, nous vous
dirons qui vous êtes
Le 17 mai 1973, La Grande bouffe de Marco Ferreri
est présenté en projection officielle au Festival de
Cannes où il y est reçu en grandes pompes, toute l’équipe
en smoking montant les marches sur lesquelles un tapis rouge flamboyant
a été dressé. (1) Le réalisateur, trublion
dans l’âme, se sent flatté d’être reçu
de la sorte tout en sachant très bien, il ne faut pas être
naïf, quelle bombe il est prêt à lâcher ce
fameux soir de printemps, et par quelle porte il va entrer de façon
définitive, à la fois dans l’histoire du Festival,
mais aussi dans celle du cinéma.
Deux heures plus tard, ce n’est pas un tonnerre d’applaudissements
ou d’adoubements auxquel il aura droit, mais à une avalanche
de critiques, sifflets et autres insultes qui viendront ponctuer une
projection bien animée. A l’entrée de la salle
les choses prennent de l’ampleur, la foule amassée venant
invectiver directement le cinéaste. Qu’il le veuille
ou non - mais on doute que ce ne soit pas le cas, la provocation est
une dynamique chez Ferreri - son film s’inscrit dès lors
instantanément dans une longue lignée de films polémiques,
qui créèrent la stupéfaction puis le débat,
parfois les deux simultanément, mais qui ne laissèrent
jamais indifférents. Alors, La Grande bouffe
simple provocation ? Fait d’arme d’un caricaturiste ?
Attentat intellectuel d’un Marco Ferreri tout désigné
assassin de la langue française, de sa tradition littéraire
et cinématographique comme l‘ont désigné
ses plus farouches détracteurs ? Car, selon eux, comment un
cinéaste transalpin, s’exprimant dans la langue de Dante
mais ici, blasphème, en français, ose-t-il en ces années
post Pompidou et pré Giscardienne, autant dire entre deux mous
politiques, attaquer ainsi la pensée de Voltaire ?
1973, où l’année des transitions. L’année
de La Maman et la Putain, de L’Epouvantail.
Nous sommes à la veille de l’élection de Valery
Giscard d’Estaing. A quelques mois de la sortie du futur scandale
(encore) des Valseuses
(1974) de Blier, l'un des premiers tremblements de terre du cinéma
d’auteur français des années 70 annonçant
la sacralisation à venir de Depardieu et Dewaere, ce dernier
disparu malheureusement bien trop tôt. La Grande bouffe
marque aussi une date importante dans l’histoire du film politique,
où la satire du milieu bourgeois est à prendre au premier
comme au second degré. Ferreri ne veut tuer personne, en revanche
son rire grinçant dérange et peut provoquer le pire,
réaction inverse de ce qu’il dénonce en filigrane.
La
Grande bouffe par son impudeur, sa crudité aussi,
peut légitimement choquer en raison des évènements
qui y sont décrits. Il est à double-tranchant. Il montre
en effet des gens tout ce qu’il y a de plus respectables, d’une
classe sociale aisée vivant des situations allant crescendo
dans l‘extrême lorsqu‘ils pénètrent
dans la bâtisse laissée par le propre père de
Philippe dans le film. (2) La licence de leur langue, le français
naturellement, est d’autant plus troublante qu’elle est
mise dans la bouche de personnages qui portent les propres noms des
acteurs, comme si le "travestissement" habituel du comédien
qui, par définition, endosse souvent un costume ou joue un
rôle écrit sur mesure, n‘était plus de mise.
Philippe est ainsi Philippe Noiret, Michel est Michel Piccoli, et
ainsi de suite. La fascination qu’exerce cette absence de distanciation
(les acteurs jouent leurs propres rôles, donc leurs vies) est
aussi une fabuleuse métaphore du métier d’acteur.
Les quatre en question, tous immenses, dans un de leurs meilleurs
rôles, jouent ici avec le feu cela va s’en dire. Piccoli
en réalisateur télé, habillé dans un pull
rose bonbon étriqué et aérophage notoire, Noiret
(dont le cinéaste, bouleversé à la fin du premier
visionnage une fois le film étalonné, se sentira le
plus proche) en juge, costard impeccable, voix posée, quasi
amicale, homme materné, Tognazzi en restaurateur, fin gourmet
qui hume autant les odeurs des cuisines que les croupes joufflues
des prostituées, Mastroianni commandant de bord, obsédé
sexuel et farceur de première, leader dans la débauche,
imitant Raoul Walsh ou le toréador lubrique. Il faut voir Michel
Piccoli en tutu noir répétant ses pas de danse classique
au réveil ou Ugo Tognazzi se lancer dans la meilleure imitation
du monde de Brando dans Le Parrain (1972) . Quels
amuseurs ! Quel humour ! Qui aurait osé faire ça à
leur place ?
Il n’en fallait pas plus pour provoquer le scandale, l’indignation
d’un public qui ne s'attendait pas à un tel traitement,
à surtout un pamphlet aussi jusqu‘au-boutiste. Ce serait
donc ce miroir réfléchissant, cette image renvoyée
à la figure qui aurait provoqué un tel clash ? Comme
si Ferreri, invité à un dîner mondain s’amusait
à péter entre le champagne et le foie gras. En tenue
légère, négligée presque, alors que les
autres portent des toilettes parfaites. Malaise. Injures. De quel
droit se permet-il cela ?
De l’art d’être toujours constant... dans l’exagération
Pourquoi fallait-il en 1973 défendre le film ou le démolir,
être dans le camp du pour ou du contre ? Du bon ou du mauvais
côté de la barrière ? Sans répondre de
façon définitive à ces questions - l’histoire
polémique du film, son histoire tout court étant encore
en construction et le sera sans doute toujours au fil des générations
qui le découvriront - on peut penser que ce qui a posé
problème était d’une part la représentation
de français aisés s’enfermant dans la débauche
la plus totale, rappelant à la fois Rabelais et Sade, auteurs
français licencieux (surtout le second) mais aussi la représentation
charnelle de la nourriture, vue ici comme le tabou d’une génération,
ce dont il n’est en principe pas possible de parler et surtout
de représenter sur grand écran.
Les
quatre amis invitent aussi des putes à leur table, consentantes,
une blonde et deux brunes qui manifestement ne savent pas à
quoi s’attendre, même s‘il est difficile d’imaginer
qu‘elles soient là pour autre chose. Or, en 1973, on
n’a pas encore vu ça sur grand écran. Cette façon
d’aborder la nudité frontale, les excès alimentaires
et sexuels, c‘est inédit, foncièrement provocateur.
Ferreri ne se prend malgré tout pas au sérieux, évitant
ainsi au spectateur de subir un pensum lourd, démonstratif
et hors-sujet. La réponse violente d’une partie du public
qui disait que le film ne montrait aucun point de vue ou pervertissait
tout jugement du spectateur, ne lui donnant aucune chance de se forger
son opinion, est un faux procès. A plusieurs reprises, le personnage
de la jeune femme blonde, qui sera la deuxième à quitter
la résidence, interroge les maîtres des lieux, car elle
ne comprend pas. Elle lance même un très parlant : «
Vous êtes grotesques ! Pourquoi vous forcez-vous à
manger si vous n’avez pas faim ? » « Que
nous faut-il faire pour vous séduire, vous les femmes ?
» lance alors Michel, avant d’ajouter lassé : «
Jouer de la flûte de pan ? ». Elle répètera
ensuite que les types, qu’elle ne peut plus supporter ne font
que manger : « Manger, manger, encore manger vous ne faîtes
que cela. » Même Marcello dans un moment de tension
pourtant très drôle ira lui aussi de son petit couplet
: « Il n’y aucune fantaisie dans cette histoire, ils
ont choisi la façon la plus grossière de mourir
», s‘adressant ainsi à ses camarades de jeu. Ce
« cela », c’est aussi baiser, car autant
être franc, le film parle de baise, qu’elle soit pratiquée
dans un garage avec voiture Bugatti comme "témoin",
ou dans une chambre soigneusement agencée en termes d’éclairage
et de décoration. Le sordide côtoie le sublime, la farce
le drame, le sexe violent le romantisme exacerbé. Un film peu
ragoûtant et alléchant, à l’image de ses
plats préparés par un traiteur qui mettent les papilles
en alerte mais provoquent aussi les plus vifs haut-le-cœur quand
ils deviennent dantesques. Une boulimie qui a ses limites. Les dernières
images l’approuvent.
Mine de rien, en y réfléchissant cette jeune femme frêle
soulève des questions intéressantes : sommes-nous des
voyeurs ? Que faisons-nous là à les regarder s’empiffrer,
se goinfrer de nourriture, non dans le but de se nourrir mais de mourir
? Pouvons-nous supporter ce spectacle ? Ferreri nous montre que c’est
une farce, un conte parabolique, une fable surtout, avec les ingrédients
piochés dans la littérature (un décor, une histoire,
une langue vivante) mais aussi le théâtre (des personnages,
une unité de lieu, etc...). Il est amusant, pour l’Histoire
entre autres, de remarquer que comme La Fontaine au XVIIème
siècle peu apprécié par la Cour, c’est
le moins que l’on puisse dire - le rire étant alors considéré
comme l‘inverse de la noblesse - Ferreri touche une corde sensible,
alors même que son film peut-être envisagé comme
une tragédie. Genre que le Roi Louis XIV préférait
de loin aux fables, et qui porta Racine tout comme Corneille en triomphe.

Rigoler ici dans le Ferreri des blagues salaces,
de la copulation, de la merde, de la masturbation, des pets est paillard.
Il s’autorise aussi la dérision, la farce prenant forme
dans l’exagération comme lors des plages de silence rompus
par les longs pets sonores d’un Piccoli mal en point. Certes
c’est vulgaire, pour certains déplacé, mais sans
cela La Grande bouffe ne serait pas La Grande
bouffe, un film aussi assez poétique malgré
son ton de pantalonnade qu’il dépasse pourtant très
largement pour aller bien plus loin ; il n’y a qu’à
écouter les dialogues, leur richesse, la parfaite diction des
acteurs quand ils les déclament. Plus tard dans sa filmographie,
dans La Dernière femme (1976), Ferreri réservera
un sort des plus radicaux au sexe de Gérard Depardieu. Pourtant
il serait injuste d’affirmer que la provocation est vaine. Elle
sert le propos. Mais que vaudrait une provocation - aussi forte soit-elle
- sans ses auteurs ? Et ici, ils se nomment Marco Ferreri, Michel
Piccoli, Philippe Noiret, Ugo Tognazzi, Marcello Mastroianni (guettez
aussi l‘apparition au début de Bernard Ménez !),
sans oublier Andréa Ferréol, jeune actrice aux formes
généreuses, institutrice réservée de son
état, quasi idéaliste, qui s’ouvre à un
univers qu’elle ne s’imaginait sans doute pas faire sien,
lui permettant aussi de se libérer.
D’Andréa, nous gardons le sourire et les yeux bleus myosotis.
Elle, peu farouche, bien que semblant très réservée
quand elle est introduite dans la demeure (sans mauvais jeux de mots)
qui initie en quelque sorte le réservé Philippe Noiret,
de loin le personnage le plus romantique du casting masculin. Une
espèce de gros nounours adorable, très aimant. Un romantisme
que l’on retrouve dans les scènes intimistes, comme celle
qui suit la petite séquence des boutons de pantalon, montrant
l’autre versant du film, plus sensible, un versant à
l’opposé de l’orgie de sexe et de bouffe qui constitue
le clou du spectacle.
Plus qu’une simple comédie, La Grande bouffe
est un grand film sur la passion dévorante, sur les affres
de la quarantaine / cinquantaine, sur l’ennui, la solitude.
Plus qu’un doigt d’honneur aux bien-pensants - Ferreri
ne se prive pas d’en adresser un sans qu’on puisse résumer
le film à cette seule idée - il ouvre la voie aux futurs
œuvres débattues pour le meilleur et le pire, rares étant
en effet celles qui ont autant fait parler d’elles et qui ont
été aussi loin sans vieillir outre mesure, l’une
des seules ayant été au bout du bout des idées
de Ferreri étant Salò
ou les 120 journées de Sodome (1975) de Pasolini,
avec ses séquences scatologiques, ses scènes de tortures,
physiquement insoutenables. La Grande bouffe nous
fait donc rire par son ton, par l’investissement rare de ses
acteurs, mais aussi réfléchir. Ce n’est pas la
moindre de ses qualités. Ferreri nous manque aujourd’hui,
un clown s’est éteint, mais ses films demeurent. Ils
le méritent.
(1) : Présenté en compétition
officielle, le film conspué repartira pourtant avec le Prix
de la Critique Internationale alors qu’il sera un gros
succès populaire. Cette année là, L'Epouvantail
est lauréat du Grand Prix du Festival International,
tandis que l’autre film scandale de la croisette, La
Maman et la Putain repartira avec le Grand Prix Spécial
du Jury.
(2) : Le film fut tourné dans la rue Boileau à Paris
dans le 16ème arrondissement, arrondissement réputé
pour être le plus chic et cher de la capitale.