…Directed
by John Huston.
Le générique terminé, la musique s’arrête
brutalement pour faire place à des chants d’oiseaux
sur des images de nature idyllique au milieu de laquelle
avance un homme, le baluchon sur le dos. Appelez-moi Ishmaël
! prononce une voix off. Simultanément s’élève
à nouveau la majestueuse partition de Philip Stainton
qui accompagne avec lyrisme la suite de ce beau monologue
: ‘Il y a quelques années, n’ayant plus
d’argent, l’envie de me prit de naviguer encore
un peu et de revoir le monde de l’eau. Quand je me
sens des plis amers autour de la bouche, quand je suis d’humeur
à faire valser les chapeaux, quand un novembre bruineux
s’empare de mon âme, c’est qu’il
est grand temps que je prenne le large...’ Nous le
voyons alors arriver, dans ce jour radieux, au sommet d’un
plateau dominant un paysage magique de lande anglaise avec
en arrière plan, la mer, but de toutes ses aspirations
: ‘La mer où chaque homme, comme dans un miroir
se retrouve’. Le plan suivant nous fait basculer brusquement
de la lumière à l’obscurité ;
nous retrouvons Ishmaël, en ville cette fois, courant
sous la pluie à la recherche d’un abri : ‘C’est
ainsi que j’arrivais à New Bedford par un samedi
orageux à la fin de 1841’. Quelle belle entrée
en matière, n’ayant pas à rougir de
celle du roman de Melville, et qui embarque d’emblée
le spectateur dans une aventure à la Conrad ou à
la Forester.
Un tel prologue pouvait laisser imaginer
un film d’aventure palpitant aux multiples rebondissements.
Et pourtant, quelques minutes après, c’est
à un long sermon du père Marple auquel nous
assistons. Très peu de plans pour cette scène
dans laquelle Orson Welles prouve une nouvelle fois son
génie de conteur. Après être monté
en chaire (qui a la forme d’une proue de bateau),
le pasteur raconte la parabole de Jonas et de la baleine.
Cette séquence, assez austère dans sa réalisation,
est portée à bout de bras par l’acteur
: Huston lui fait confiance et, sans effets de mise en scène
ou de montage, le filme quasiment en plans fixes durant
toute son oraison : ce sera son unique contribution au film
et elle demeure mémorable. A la suite de cette scène,
nous assistons à la rencontre du narrateur avec les
futurs membres de l’équipage dont Queequeg,
au corps et au visage bariolés de tatouages ; personnage
pittoresque et surprenant grâce à qui (mais
nous ne dirons pas comment) le narrateur sera le seul survivant
de cette aventure . Le voyage peut dès lors commencer
et le film sera désormais un véritable ‘huis-clos
sur mer’. Nous sommes dès à présent,
et ce jusqu’au terme du film, entraîné
aux cotés de cet équipage, dans sa vie quotidienne
à bord du navire. Le capitaine Achab ne fera sa première
apparition qu’au bout d’une demie-heure, ce
qui renforcera son côté mystérieux en
plus d’avoir attisé l’attente du spectateur.
Huston a commencé sa carrière
de réalisateur en adaptant magnifiquement un grand
roman de la littérature policière : Le
faucon maltais de Hammett. Ce coup de maître
le confortera et il se fera quasiment une spécialité
de s’emparer de livres pratiquement intouchables avec
la plupart desquels il réalisera ses meilleurs films
: la liste impressionnante des auteurs adaptés comprend
entres autres Malcolm Lowry, Carson McCullers, Tennessee
Williams, Romain Gary, James Joyce et Rudyard Kipling. En
1950, installé en Irlande, se pencher sur l’œuvre
de Melville ne l’intimide pas même s’il
sait que la tâche sera difficile. L’élaboration
du scénario durera un an et demeure un souvenir éprouvant
pour Ray Bradbury qui fût en perpétuel conflit
avec le réalisateur. Filmé aux Iles Canaries,
aux Açores, au Portugal et au Pays de Galles, cette
aventure nous permet de voir de superbes images maritimes
mais au prix de terribles conditions de tournage. Malgré
ces difficultés, que le spectateur ne ressent jamais,
le résultat est remarquable.
Le roman se déroule sur trois plans
simultanés : aucun ne sera sacrifié par Huston,
ce qui, loin de déséquilibrer le film, lui
donnera au contraire une force et une modernité supplémentaire.
Ces trois plans sont le roman d’aventure maritime
(dont on a vu que la scène d’ouverture nous
faisait entrer de plein pied), l’ouvrage philosophique
et métaphysique (l’élément ambitieux
de l’œuvre qui lui donne son ton unique) et enfin
le documentaire sur la chasse à la baleine. Ces séquences
de chasse sont à la fois filmées à
hauteur d’hommes, sans pour autant renoncer à
un côté assez grandiose, les marins devant
pour cette tâche accomplir des actions courageuses
et dangereuses. L’insertion de ces scènes à
l’intérieur de ce récit d’aventure
n’a rien de choquant et ce cachet d’authenticité
en plein mysticisme donne un petit côté surréaliste
et moderne à la mise en scène... A l’opposé,
Huston a le culot d’inclure une séquence qui
fait aborder son film aux limites de la mythologie et du
fantastique, celle des feux de Saint-Elme. Pourtant, elle
ne sombre jamais dans le ridicule et ne surprend pas vu
l’ambiance totalement démesurée qui
règne à ce moment dans le bateau par la sorte
d’ascendant que prend le capitaine sur son équipage
(on pense à cet instant à une sorte de gourou).
‘Ne viens pas me parler de blasphème, fiston,
je frapperais le soleil s’il m’insultait car
si le soleil l’a pu faire, je peux lui rendre la pareille’
: cette phrase montre bien la sorte de folie et l’ambition
blasphématoire dans laquelle se débat Achab.
D’ailleurs plus avance le film, plus son personnage
se révèle totalement différent de celui
de Jonas dont le pasteur faisait l’apologie dans son
sermon. En effet, contrairement à Jonas qui, conscient
de ses erreurs, se repent et retrouve Dieu qui en fait un
de ses disciples, Achab restera jusqu’à sa
mort un Prométhée possédé par
le désir de puissance, un blasphémateur tentant
de se hisser au niveau de Dieu sans aucuns problèmes
de conscience.
La composition tant décriée
de Gregory Peck dans ce rôle très difficile
est aujourd’hui encore assez impressionnante. Habitué
à le voir jouer des hommes réfléchis,
sobres et calmes, nous sommes surpris de le retrouver dans
la peau de cet illuminé. Son cabotinage finit pourtant
par servir ce personnage halluciné et buté
qui décide d’entrer en lutte avec le mal, Dieu
ou les deux selon les interprétations. Sa mort, accroché
aux flancs de la baleine, son ennemi juré, demeure
une scène d’anthologie. John Barrymore avait
déjà interprété Achab par deux
fois dans des précédentes adaptations au début
des années 30 mais Gregory Peck n’a pas à
rougir de sa prestation même si en lisant le roman,
on imaginait plus John ou son père Walter Huston
dans la peau du capitaine. C’est d’ailleurs
à son père qu’il pensait offrir le rôle
et, celui-ci décédé, de se l’octroyer.
Gregory Peck dira ‘John voulait réellement
jouer Achab ; il voyait le personnage comme une combinaison
de son père et de lui-même.’ Le reste
du casting est très bien distribué et Huston
n’a pas cédé aux pressions des producteurs
qui voulaient y inclure Ingrid Bergman. L’absence
de femmes est totalement justifié ; pour le faire,
il aurait fallu qu’une histoire d’amour soit
aussi forte que l’histoire de haine qui occupe le
centre du récit.
Beaucoup conspués eux aussi, les
effets spéciaux sont de très grandes qualités
pour l’époque et les baleines en caoutchouc
n’ont rien de risibles, les scènes finales
possédant même une force peu commune, aidées
en cela par la musique et la virtuosité du maniement
de la caméra. L’alternance de gros plans hiératiques
et de plans éloignés en furieux mouvements,
le tout buriné par une couleur irréelle et
terrifiante, grandiose par ses ocres, inquiétante
par ses jaunes, nous plonge dans une ambiance vraiment intrigante.
Mais que se cache-t-il vraiment derrière
ce film d’aventure ? Quel message a voulu nous délivrer
Huston ? Au lieu d’essayer maladroitement de l’analyser,
laissons parler le réalisateur lui-même. En
1956, dans une interview au cours de laquelle Robert Benayoun
lui demande ce que représente pour lui le chef d’œuvre
de Melville, Huston répond: ‘On a trop discuté
sur le sens même de Moby Dick, qu’on
a voulu secret et énigmatique. En ce qui me concerne,
il n’y a aucune équivoque, il s’agit
noir sur blanc d’un énorme blasphème.
Achab est l’homme qui a compris l’imposture
de Dieu, ce destructeur de l’homme, et sa quête
ne tend qu’à le confronter face à face,
sous la forme de Moby Dick, pour lui arracher son masque.
Achab est en guerre avec Dieu. Il voit dans le masque de
la baleine le masque que porte la divinité. Il considère
la divinité comme un être malveillant qui erre
en tourmentant la race des hommes. Achab est le noir champion
de notre monde en lutte contre cette force omniprésente
et asservissante.’
Une chose est certaine, Huston nous livre
une remarquable adaptation du roman. Le film garde intact
le mysticisme et la force métaphysique du livre.
Mais l’intrigue allégorique déroute
le public de son époque qui souhaitait aller voir
un pur film d’aventure, un simple divertissement sans
autant de ‘bavardage’ : ce n’est pas franchement
un succès ni public ni critique. Pourtant, sa vision
au premier degré est tout à fait possible.
Encore aujourd’hui, il est très controversé
mais ceux qui l’aiment le placent très haut
dans leurs panthéons personnels. Après Reflets
dans un œil d’or, c’était le
film préféré de son auteur : un bon
choix !