Robert
Aldrich signe avec
Le Grand couteau ce qui est peut-être
la charge contre Hollywood la plus féroce qu’il nous ait
été donné de voir sur grand écran. Le film
est tiré d’un pièce de Clifford Odets montée
initialement par son ami John Garfield en 1949 (Jean Renoir la met également
en scène en 1957). La principale qualité du script de James
Poe,

scénariste
très inégal mais qui renouvellera avec brio l’expérience
de l’adaptation théâtrale avec le film suivant d’Aldrich,
Attack !, est d’être d’une grande fidélité
à la pièce d’origine.
Odets crée en 1931 le "Group Theatre", une compagnie
aux idées radicales, qui fonctionne sur un modèle égalitaire
largement influencé par les idéologies socialistes et communistes
(dont il devient membre en 1934). En 1935 il signe un double programme,
Waiting for Lefty et
Till Day I Die,
qui rencontre un succès extraordinaire. Alors que
Till
Day I Die, l’une des premières pièces à
dénoncer le nazisme, est assez éloignée de ses préoccupations
immédiates,
Waiting For Lefty est emblématique
de ses engagements. Ode à la "working-class", volonté
d’écrire des dialogues reflétant le langage de l’homme
de la rue, ces pièces se veulent être des apologies des "Underpriviledged".
Il poursuit dans cette veine avec
Awake and Sing ! (portrait
d’une famille juive du Bronx pendant la grande dépression),
Paradise Lost (un juif de la classe moyenne est à
son tour touché par la grande dépression), et
Golden
Boy (où John Garfield doit choisir entre sa passion pour
le violon ou une lucrative carrière de boxeur). Cette dernière
est un tel succès, que Columbia en rachète les droits et
en tire un film réalisé par Rouben Mamoulian. Le sujet même
de la pièce est révélateur de l’état
d’esprit d’Odets à ce tournant dans sa carrière
: malgré les succès, sa troupe est au bord de la faillite
et Hollywood lui ouvre alors ses portes. Odets cède aux sirènes
du succès (contraint certes par les déboires financiers
du Group Theatre) et entame donc une carrière dans les studios
: il collabore au scénario de
The General Died at Down
de Lewis Milestone, réalise pour Cary Grant
None but the
Lonely Heart, écrit Deadline at Down pour Harold Clurman,
participe aux dialogues de
Notorious d’Hitchcock,
co-scénarise
Humoresque de Jean Negulesco (John
Garfield de nouveau en violoniste !)… de nombreuses réussites,
mais les "Underpriviledged" sont bien loin…
Le Grand couteau est une catharsis pour l’auteur.
A travers le personnage de Charlie Castle, il pose un regard sans concession
sur ses propres renoncements, sur la manière dont Hollywood avale
les talents, les formate et les oblige insidieusement à abandonner
toute velléité de révolte, de discours contestataire.
Les frères Coen avec Barton Fink feront un portrait
passionnant de Clifford Odets, et reprendront à leur compte la
vision pessimiste et noire de l’usine à rêves. Dénoncé
par Elia Kazan (qui joua dans ses pièces) en 1953, il passe devant
la commission des activités anti-américaines. Il déclare
alors qu’il n’a jamais subi l’influence du parti communiste
américain mais que son travail est nourri par sa grande empathie
pour la classe ouvrière.
Le parcours de Clifford Odets ne peut qu’éveiller l’intérêt
de Robert Aldrich. Héritier de la richissime famille des Rockefeller,
le réalisateur rompt les liens avec cette lucrative ascendance
pour entrer à la RKO en bas de l’échelle. Il déclare
à Positif (n°182, juin 1972) : "Je crois –
je suis même sûr - que si j’étais arrivé
en Californie en 1936 et non en 1941, je serais entré au parti.
Etre communiste à l’époque n’avait rien à
voir avec le désir d’ériger des barricades. C’était
une certaine disposition d’esprit, une attitude face à
la politique, à l’industrie cinématographique, au
gouvernement et à l’administration Roosevelt . Cela n’avait
rien de clandestin, et je pense que toute personne sensée était
destinée à cette époque à devenir communiste.
(…) Lorsque je suis arrivé, en 1941, ceux qui se reconnaissaient
dans cette idéologie étaient de toute évidence
les plus intelligents, les plus rapides, les meilleurs, ceux avec lesquels
il était le plus stimulant de travailler". Assistant
réalisateur, il travaille ainsi avec Charlie Chaplin, Joseph
Losey ou encore Abraham Polonsky. Il n’hésite pas à
prendre comme scénariste Dalton Trumbo, le célèbre
blacklisté, pour signer le scénario d’El
Perdido. Dans son dernier film, le magnifique Deux
filles au tapis, Aldrich fait un ultime clin d’œil
à l’écrivain lorsque Peter Falk, racontant aux California
Dolls la vie miséreuse de son père, part d’un éclat
de rire en constatant que cette histoire est du pur Clifford Odets !
Le Grand couteau a de plus d’intimes résonances
avec les préoccupations du réalisateur, des thèmes
qui trouvent un écho tout au long de sa filmographie : la corruption,
le diktat du pouvoir ou encore la description sans fard du monde du
spectacle. Charlie Castle est une figure brisée, anéantie.
Tenu par un immonde chantage et par son désir de succès,
il a fait le deuil de ses idéaux. Il ne croit plus aux formidables
capacités qu’il entrevoyait dans l’art du jeu. Jack
Palance incarne ce personnage avec une puissance proprement hallucinante.
Malgré sa stature de géant, il nous fait ressentir sa
fragilité. Son corps est écrasé par le poids des
compromis, son visage exsangue reflète les déchirures
et les drames d’un homme brisé par la corruption ; corruption
qui irrigue le cinéma d’Aldrich, de Plein la gueule
à Deux filles au tapis, de La Cité
des dangers à Racket dans la couture
(dont il sera limogé par Harry Cohn qui, selon la légende,
aurait enfin compris qu’il avait inspiré le personnage
de Stanley Hoff). Sur des tons différents, le réquisitoire
se fait plus ou moins violent. La radicalité du Grand
couteau, on la retrouve dans Bande de flics
et ses figures poignantes d’hommes brisés, isolés,
à la mélancolie dépressive.
Charlie Castle a ployé devant l’impitoyable système
hollywoodien. Il est devenu lâche et dépendant. "Mon
producteur est une synthèse de Louis B. Mayer, Jack Warner et
Harry Cohn. Le sujet s’applique à n’importe quel
milieu, dans les arts ou les affaires, partout où la liberté
naturelle de l’homme, sa possibilité de s’exprimer,
sont entravées par des dirigeants sans valeurs et tyranniques.
Mais le film est dirigé contre certains maux typiquement hollywoodiens".
C’est un thème qu’Aldrich aborde tout au long de
son œuvre.
Il analyse la mécanique du pouvoir, décortique les rapports
de domination qui menacent la liberté de chacun : pouvoir militaire
(Les Douze salopards, Attack !), carcéral
(Plein la gueule), emprise psychologique (Qu’est-il
arrivé à Baby Jane ?), physique (L’empereur
du nord).
Le Grand couteau donne à Aldrich la possibilité de décortiquer
ces rouages tout en évoquant l’univers des grands studios
avec une fougue salvatrice. Le film fait partie de ces œuvres prenant
pour cible le monde du spectacle : Boulevard du crépuscule,
Les Ensorcelés, Le Dernier Nabab, Une
Etoile est née, et bien sûr le Eve
de Mankiewicz. Aldrich se réfère souvent à ce film
dans ses interviews et son ombre plane sur ces productions où
le réalisateur prend le spectacle pour cible. Le Démon
des femmes, Qu’est-il arrivé à
Baby Jane ?, Faut-il tuer Sister George ?
(prenant pour cadre la télévision) sont autant de charges
d’une férocité inouïe qui revendiquent leur
filiation avec le chef-d’œuvre de Mankiewicz.
Aldrich dénonce un Hollywood tout entier vendu au culte de l’argent
et du pouvoir, personnifié dans Le Grand couteau
par le producteur omnipotent Stanley Hoff (dans Le Démon
des femmes cette gangrène s’étend à
tous les postes de l’industrie du spectacle). Le réalisateur
rend hommage aux cinéastes qui ont la force de conserver leur
indépendance et leur humanité, qui gardent l’étincelle
intacte malgré le souffle destructeur du succès et de
la fortune. "Oui, il y a des films américains qui signifient
quelque chose. Ils sont signés Stevens, Mankiewicz, Kazan, Huston,
Wyler, Wilder ou Stanley Kramer… mais jamais (…) Stanley
Hoff" jette Marion à la face de Charlie. Ces réalisateurs
parviennent à imposer un rapport de force avec les décideurs
qui les épargnent. Mais les acteurs sont des proies bien plus
fragiles. Baby Jane, Lylah Clare et son double Elsa Brickmann, Jude,
Charlie Castle… une lignée d’humains brisés
par les turpitudes du métier. Confrontés à l’étalage
de leur vie publique, aux sirènes du succès, à
l’image figée de leur jeunesse disparue, ces êtres
craquent de toute part. Comme des enfants apeurés, ils se raccrochent
désespérément à leurs agents. Mais, minés
également par des années de compromissions, ces derniers
ne peuvent être d’aucun secours. Ils sentent le sol se dérober
sous leurs pieds. Leurs proches les quittent ou les trompent. Tout ce
en quoi ils avaient foi, leurs idéaux, leur talent ou leur beauté,
s’est évanoui et il ne reste qu’un monde vide et
sans âme. L’alcool, ultime refuge, finit de les emporter
dans une spirale dépressive.
Spoiler
: Ce que l’on peut ressentir comme une faiblesse du film tient
dans une histoire de meurtre qui vient alourdir le propos. Clifford
Odets n’avait nul besoin de ce ressort dramatique qui appuie inutilement
son pamphlet. Le jeu de Jack Palance (et n’en doutons pas de John
Garfield), les rapports instaurés entre les protagonistes, les
apparitions terrifiantes de Rod Steiger, suffisent largement à
nous faire comprendre que l’industrie hollywoodienne est synonyme
de mort. Dans The Player on trouve également
un tel artifice, mais le scénariste Michael Tolkin n’a
pas le talent d’un Odets !
La mise en scène d’Aldrich assume complètement l’origine
théâtrale de l’œuvre. Le huis clos est même
accentué par des cadres encore réduits par l’omniprésence
des plafonds et des cloisons. La seule ouverture vers l’extérieure,
la porte fenêtre en arrière plan, n’est qu’un
mur de lumière qui n’ouvre absolument pas l’espace.
Cette résidence luxueuse n’est qu’une prison dans
laquelle Charlie Castle est enfermé, à l’image de
ces liens qui l’entravent à Stanley Hoff qui lui a offert
notoriété et richesse en échange de sa liberté.
Même son nom de scène résonne de cette aliénation
(Cass est devenu Castle). Cet espace "claustrophobique" et
étouffant est une pure représentation mentale des affres
de l’acteur, appuyé par un générique où
le visage torturé de Jack Palance se détache d’une
nuit impénétrable avant que l’écran ne se
brise en morceaux (Saul Bass, qui vient pourtant de débuter sa
carrière, imprime son style inimitable et novateur).
Première production de sa société Assiociates &
Aldrich, le réalisateur s’est entouré d’une
véritable famille de cinéma : Frank De Vol à la
musique (15 autres films sont à son actif avec Aldrich), Ernest
Laszlo à la photo (7 collaborations), Michael Luciano au montage
(20 films), William Glasgow à la direction artistique (11 films)
ou encore Jack Solomon au son (8 films). Cette volonté d’indépendance
(monter sa société de production, acquérir les
studios Famous Player-Lasky, s’entourer de collaborateurs fidèles...)
est le reflet de la méfiance qu’il porte envers les majors.
Le film connaît le même échec commercial que la pièce.
Il obtient cependant un écho critique très favorable,
couronné par le lion d’or au festival de Venise.