Après
avoir réalisé Les amants du Capricorne
(1949) et Le grand alibi (1954), Alfred Hitchcock
a perdu de sa superbe auprès des critiques et du
public. Pour faire face à cette situation difficile,
il se tourne vers la littérature policière
et choisit lui même l’ouvrage qu’il va
adapter. Il s’agit d’un roman de Patricia Highsmith,
Strangers on a train. Hitch y trouve le matériau
idéal à la construction d’un suspense
à la fois simple et efficace. Pour se faire, il décide
de confier l’écriture du scénario à
Raymond Chandler. Mais l’entente entre les deux hommes
n’est pas très bonne et mécontent du
travail et du caractère de l’écrivain,
Hitchcock décide de s’en séparer. Il
se tourne alors vers Ben Hecht avec qui il a déjà
collaboré sur Spellbound. Le scénariste
à succès est surchargé par des projets
en tous genre, il conseille à son ami anglais de
contacter Czenzi Ormonde qui l’assiste depuis quelques
années. Le réalisateur accepte et leur collaboration
fonctionne à merveille. Ormonde rédige un
scénario d’une redoutable efficacité,
dont elle est l’auteur au côté d’Hitchcock.
Il faut donc admettre que même si le nom de Chandler
donne un certain cachet au générique, son
rôle est insignifiant dans cette œuvre !
Si L’inconnu du nord express
connut un tel succès, c’est parce qu’ici
mieux que jamais le maître domine les rouages d’une
intrigue sans faille. A ce titre, le premier plan du film
peut être vu comme une allégorie de cette mécanique
narrative parfaitement réglée : la caméra
suit des rails disposés en parallèle qui finissent
par se croiser et se rejoindre. Ce plan qui sert de parabole
à la rencontre des deux hommes nous expose des images
symbolisant le transport ferroviaire : une mécanique
complexe et efficace. Cet adjectif reste le maître
mot du film : dès cette séquence d’introduction
les scènes s’enchaînent sur un rythme
qui ne cesse de s’accélérer jusqu’au
fameux climax du manège. La maîtrise du temps,
source de suspense, est admirable et dans ses entretiens
avec Hitchcock, Truffaut souligne ce point : "Un aspect
remarquable de ce film est la manipulation du temps […]
Ce jeu avec le temps est stupéfiant". Truffaut
comme l’immense majorité des spectateurs reste
béat devant la fameuse scène du match de tennis
: Guy doit gagner rapidement pour empêcher Bruno de
placer un indice qui prouvera sa culpabilité. Les
deux hommes rencontrent des obstacles pour réaliser
leur objectif et, chose étonnante, le spectateur
vit un suspense pour les deux protagonistes : il souhaite
que Guy gagne ses points, mais lorsque Bruno fait tomber
le briquet qui doit accuser Guy dans une bouche d’égout,
il ne peut s’empêcher d’être terrifié
à l’idée qu’il ne le récupère
pas. Logiquement, le public devrait être satisfait
que ce personnage soit ralenti dans sa quête morbide,
mais la mise en scène est d’une telle efficacité
qu’il en vient à avoir de la compassion pour
le "méchant" ! Qui a dit qu’Hitchcock
aimait torturer son public ?
Si l’on y réfléchit
avec plus de recul, pourquoi Bruno est-il si pressé
? Aucune raison ne justifie son empressement, d’ailleurs
il arrive trop tôt sur les lieux de la fête.
Au fond la raison de son impatience n’est autre que
le besoin d’accélérer l’intrigue
: Bruno travaille pour Alfred !!
Cette scène n’est pas unique
dans son efficacité. La visite de Guy chez le père
de Bruno avec cette montée de l’escalier en
haut duquel se dresse un chien à l’apparence
féroce est diabolique : non seulement le spectateur
a un doute sur les intentions de Guy (premier suspense)
mais l’apparition de ce molosse apporte un obstacle
à la progression du héros (second suspense).
Hitchcock prend ici un malin plaisir à doubler le
stress de son public. Parmi les scènes marquantes
on peut aussi rappeler le meurtre perpétré
par Bruno dans la fête foraine : il suit sa proie
avec un sourire carnassier et sadique ; on sait évidemment
ce qui va arriver à cette femme, mais il est impossible
de vivre la situation avec légèreté
; naïvement le public continue d’y croire et,
tel un enfant devant guignol, l’envie de crier que
Bruno est "là pour faire du mal" le démange.
Et pour conclure cette scène, le dernier plan sur
les lunettes peut être qualifié de fulgurant.
Enfin il y a la séquence finale avec le manège
qui s’emballe et finit par se détruire. Alors
que les rails du premier plan symbolisaient la rencontre
des deux hommes et le démarrage de l’intrigue,
ces images sonnent le glas d’une mécanique
narrative qu’Hitchcock précipite dans ce "climax"
spectaculaire.
Le spectateur quitte alors la salle comblé
d’avoir frémi pendant une centaine de minutes.
Cependant aujourd’hui, ce film n’est jamais
cité comme un des meilleurs du maître. Que
lui manque t’il pour rivaliser avec La mort aux
trousses, Fenêtre sur cour ou Vertigo
??
Si "L’inconnu" fait preuve
d’une construction narrative redoutable et de quelques
scènes d’anthologie, il lui manque ce "petit
plus" qu’apporte un casting réussi : le
couple Granger/Roman ne restera jamais dans les mémoires
et sans l’attraction qu’exerce Robert Walker
sur le public, le film aurait sans doute été
bien fade. Hitchcock souhaitait que William Holden tienne
le rôle de Guy, mais il dû se contenter de Farley
Granger avec qui il avait déjà travaillé
sur La corde. Malheureusement, s’il avait
été efficace dans ce rôle d’étudiant
aux idées fascistes, il paraît bien froid en
héros amoureux et traqué. Son manque d’expressivité
(jamais il ne paraît avoir peur ou douter) le rend
peu sympathique. On est bien loin du talent de Cary Grant,
ou Jimmy Stewart. Dans le rôle de la femme dont il
est épris, la Warner impose Ruth Roman. Son manque
de présence et le peu d’importance que lui
donne le metteur en scène réduisent son rôle
à une figuration très basique ! A côté
de ce couple froid et sans glamour, Hitchcock fait jouer
sa propre fille: Patricia. Son interprétation pleine
d’énergie la rend attachante. Elle joue un
rôle comique et nécessaire à l’équilibre
du film comme on en retrouvera quelques années plus
tard dans La mort aux trousses (Jessie Royce la
mère de Roger Thornhill) ou Fenêtre sur
cour (Thelma Ritter la femme de ménage). Face
à ses personnages, Hitchcock offre le rôle
de Bruno à un comédien prometteur : Robert
Walker. Menant une carrière brillante à Hollywood,
Walker campe un psychopathe sordide, sadique et pugnace.
Il est parfait dans ce rôle et son interprétation
toute en nuance est géniale. Son visage et ses mimiques
peuvent faire penser à un Bill Murray qui aurait
viré dans la cruauté mais sa nonchalance évoque
surtout l’un des plus beaux "bad guy" du
cinéma : Robert Mitchum dans La nuit du chasseur.
Bref, les qualificatifs ne seront jamais assez nombreux
pour décrire ce comédien qui, malheureusement,
connaîtra une fin tragique quelques mois après
le tournage … Hitchcock disait que plus le méchant
était réussi, plus le film l’était,
Walker l’a prouvé ici avec maestria !
Ce film à la mécanique
parfaite peut encore être apprécié au
premier degré et son efficacité entraîne
la majorité des spectateurs dans un suspense haletant.
Mais il doit également être vu comme un prémisse
aux prochains chefs d’œuvres du maître.
Malheureusement le couple de Strangers on a train
est bien loin de celui de North by northwest ou
Rear window. Hitchcock n’a pas encore réuni
Cary Grant et Eva Marie Saint, ni James Stewart et Grace
Kelly. Le meilleur est à venir, néanmoins
le plaisir de redécouvrir cet "étranger
du nord express" reste intact et tout "Hitchcockophile"
se doit de le goûter avant de replonger dans les grands
classiques du maître !