Au moment de quitter sa maison natale, Huw Morgan se remémore son enfance passée au début du siècle dans un petit village minier du Pays de Galles. Ce seront tour à tour l’évocation des bonheurs et malheurs qui toucheront sa famille : successions de mariages, décès, naissances, conflits familiaux, départs, retrouvailles, grèves, fêtes, joies simples de la vie quotidienne... Passées au filtre de la mémoire, et la nostalgie aidant, les difficultés seront finalement évacuées pour être supplantées par ce souvenir tenace selon lequel « qu’elle était verte et riante sa vallée » ; vallée où, dans son esprit, les vivants et les morts marchent encore et toujours main dans la main.
Qu'elle était verte ma vallée
(How Green Was My Valley)

Réalisé
par John Ford
Avec Walter Pidgeon, Maureen O'Hara, Anna Lee, Donald Crisp, Roddy McDowall, John Loder, Sara Allgood, Barry Fitzgerald
Scénario : Philip Dunne d'après le roman éponyme de Richard Llewellyn
Musique : Alfred Newman
Photographie : Arthur Miller
Montage : James B. Clark

Une production 20th Century Fox
Etats-Unis - 116 mn - 1941

Initialement prévu pour William Wyler, le scénario de Philip Dunne échoue finalement dans les mains de John Ford, qui abandonne pour une fois sa description de l’Amérique qu’il connaît si bien, pour aborder un sujet à connotations sociales se déroulant de l’autre côté de l’Atlantique. Comment allait-il s’en tirer ? Beaucoup de moyens lui furent alloués par Darryl F. Zanuck pour ce qui devait être un film de prestige de la 20th Century Fox. Il eut la lourde tâche de reconstituer en studio ce village minier et de s’arranger d’une distribution disparate d’acteurs anglais, américains et irlandais. Le résultat sera une reconnaissance mondiale et l’attribution pour la seule fois de sa carrière d’autant d’Oscars : 5 dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. Un an après cet autre chef d’œuvre qu’est Les Raisins de la colère, Ford se révèle être une nouvelle fois le champion des classes sociales les plus défavorisées, des petites gens qu’ils soient paysans ou ouvriers.

Philip Dunne a affirmé que si Wyler avait fait le film, il aurait été strictement identique ; quelle preuve de l’aveuglement de certains scénaristes pour tout ce qui touche à la mise en scène car au contraire, chaque scène, chaque plan prouvent le ridicule de cette assertion. Les personnages que nous voyons évoluer sous nos yeux sont typiquement fordiens et la générosité, l’humanisme et la poésie de Ford irradient tous les moments de cette œuvre unique qui aurait pu aisément sombrer dans l’académisme si elle n’avait pas été transfigurée par le génie et la sincérité du cinéaste. Sans le critiquer, il est évident qu’avec Wyler aux commandes, ce film aurait certainement été plus froid, plus sec et moins lyrique, ne ressemblant absolument pas à l’adaptation du roman de Richard Llewellyn telle qu’elle nous a été donnée par Ford.

Datant de la période où le sens aigu de la beauté chez Ford est à son apogée, ce film, à la fois histoire d’un apprentissage, chronique familiale et sociale, et évocation de valeurs éternelles tenant une grande place dans le cœur de John Ford, possède une ampleur permettant de toucher à l’universalité. On aimerait citer toutes les scènes, de ce prologue idyllique à ce final magique, évoquer tous les gros plans sur ces regards émouvants, tristes ou rieurs. On aimerait que soit enseignée dans les écoles de cinéma, grâce à ce film, la technique du cadrage tellement tous les plans sont admirables et font penser à des tableaux : ces images en plan d’ensemble des travailleurs, de retour de la mine, traversant en chantant la rue principale sont absolument inoubliables.

Pour pouvoir faire partager tout le bonheur que ce film nous procure lors de sa vision, il faudrait pouvoir s’étendre longuement sur d’innombrables et magnifiques moments ; sur cette hilarante leçon de boxe dont l’instituteur fait les frais après avoir donné une sévère correction à notre héros, sur cette chaleureuse fête au cours de laquelle Walter Pidgeon et Maureen O’Hara se mettent à chanter tous les deux pour finir sur un éclat de rire, sur cet émouvant et discret départ pour l’Amérique des deux fils alors que leur frère fait répéter sa chorale dans les rues nocturnes, sur ce visage bouleversant de la mère émue aux larmes au retour du printemps qui correspond à celui de ses garçons, sur les premiers pas dans une campagne paradisiaque du jeune Huw après sa maladie, sur les visages levés au ciel des trois femmes, ayant chacune perdue leur époux, attendant la remontée des corps de la mine après le coup de grisou...

L’interprétation est parfaite, dominée par Donald Crisp dans le rôle du père qui eu d’ailleurs un Oscar pour sa performance. A ses côtés on trouve la belle Maureen O’Hara au visage si photogénique, le jeune Roddy McDowall (plus connu pour son rôle dans La Planète des singes) qui s’en tire très bien sachant éviter la mièvrerie, Sara Allgood dans le rôle de la mère assez terre à terre, émue pour un rien mais au caractère trempé, et enfin le pasteur joué par Walter Pidgeon à travers lequel Ford fait passer ses idées démocratiques, humaines, politiques et sociales.

La belle partition très présente de Alfred Newman, au thème récurrent, est entrecoupée de chants gallois interprétés par les Welsh Singers en personne. On reconnaît là la passion que vouait Ford aux chansons traditionnelles, ces chanteurs gallois allant être remplacés dans ses films suivants par le groupe Sons of the Pioneers. La science et le génie de Ford pour l’imagination de plans tous plus beaux et poétiques les uns que les autres s’exercent sur un décor magnifique de Richard Day et Nathan Juran (oui, le complice futur de Ray Harryausen, réalisateur du Septième voyage de Sinbad). Et, la même année que Citizen Kane, Ford tourne lui aussi des scènes dans lesquelles le plafond et le plancher sont bien visibles dans le même plan et certaines autres avec une profondeur de champ inédite (scènes d’intérieurs avec porte ouverte sur les paysages de campagne) : on a peut-être un peu trop tendance à l’oublier en attribuant toutes ses innovations au seul génie d’Orson Welles.

Un avertissement est quand même nécessaire : il ne serait pas faux de parler d’une grandiloquence assumée de la mise en scène, d’une emphase dans l’interprétation, d’un scénario sur la corde raide entre sensibilité et sensiblerie ; en raison de tous ces éléments, et en ayant fait personnellement l’expérience, le film peut ne pas plaire passionnément à la première vision. Il peut même assez facilement prêter à sourire et donner prise aux ricanements de certains spectateurs habitués au cynisme ambiant contemporain. Dommage pour ces derniers qui passeront malheureusement à côté d’un véritable chef-d’œuvre, un de ces rares films qui possèdent l’étoffe de ce qu’on appelle "un grand classique indémodable" par leur intemporalité et leur universalité.

Le tournage terminé, Ford est nommé chef de la Field Photographic Branch dans la Marine. De retour de la guerre avec un œil en moins, il nous donnera ensuite un autre film splendide, Les Sacrifiés, qui mériterait encore plus d’être redécouvert car n’ayant pas eu quant à lui la chance d’être reconnu tout de suite à sa juste valeur.



Image
: Déjà esthétiquement, l’objet DVD en lui-même est superbe : la jaquette reprenant une très belle affiche dessinée dans les tons sépia, ainsi que la sérigraphie, sont de toute beauté. Et le bonheur est total quand on découvre une copie magnifiquement restaurée rendant toute la magnificence des images en noir et blanc d'Arthur Miller. Le master n’a pas été totalement nettoyé mais devant un rendu aussi parfait des contrastes de la photo, ces quelques griffures nous touchent assez peu. La compression est impeccable y compris dans les scènes nocturnes ou très sombres. Ce très beau travail est malheureusement gâché par des sous-titrages honteusement écrits à l’intérieur d’insupportables bandeaux noirs, ce qui dénature un peu les cadrages voulus par John Ford.

Son : Le son sur la version originale est correct sans trop de souffle, les ambiances assez bien restituées. Cette version est évidemment à préférer à la piste française d’une grande médiocrité aussi bien dans le doublage que dans la bande-son pas du tout retouchée, dans laquelle on a du mal à saisir tous les dialogues et où les bruits d’ambiances ont complètement été effacés.
FPE (Fox)
116 mn
Zone 2
DVD 9
Chapîtrage fixe et muet
Format cinéma : 1.33 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : Anglais, Français, et Italien Mono
Sous titres : Anglais / Français / Grecs
Italiens / Hollandais



En bonus, peu de choses à se mettre sous la dent : une toute petite galerie de photos et quatre bandes-annonces originales très abîmées dont celle du film de Ford mais aussi du Mur invisible de Kazan, Elle et lui de McCarey et Eve de Mankiewicz. En conclusion, le principal est là, à savoir une superbe copie, mais ce n’est pas redondant de le répéter, messieurs les éditeurs, pensez aux amateurs de V.O.S.T. que nous sommes en évitant d’insérer les sous-titres à l’intérieur de bandeaux qui gâchent en partie notre plaisir.
Erick Maurel

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